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Réunionnais de la Creuse : « Moi, j’étais heureux… » (4/5)  

  • Par David Ponchelet
  • Publié le 17/02/2014 | 04:10, mis à jour le 18/02/2014 | 09:34

Mardi les députés votent une résolution en forme de mea culpa de l’État français dans l'affaire des Réunionnais de la Creuse. La1ere.fr poursuit sa série de portraits dans ce dossier.
Nombreux parlent d’une vie volée, Jean-Pierre Moutoulatchimy, au contraire, clame son bonheur.

© Martin Baumer
© Martin Baumer

Devant le foyer de l’enfance de Guéret qui l’a vu grandir en compagnie de ses 10 frères et sœurs, Jean-Pierre Moutoulatchimy affiche un grand sourire. Le premier souvenir qui lui revient, c’est ce petit verger en face de la porte d’entrée, aujourd’hui devenu un simple buisson : « Pour nous c’était le bonheur ! On découvrait et mangeait des pommes, des poires, on n’avait pas ça à La Réunion. On cherchait des similitudes avec nos fruits, il n’y en avait pas trop. Mais on essayait de trouver un goût. Par exemple, quand on mangeait des pommes vertes, on essayait d’avoir un peu de piment sec avec du sel. On trempait dedans et on mangeait la pomme », raconte-t-il en riant.

Lorsqu’il est arrivé dans la Creuse en août 1966, « Moutou » n’avait que 10 ans. Il n’était ni orphelin, ni abandonné. Mais à La Réunion, la vie n’était pas des plus roses pour la famille dionysienne dont les besoins ne pouvaient être satisfaits par l’unique salaire du père. « On vivait dans une petite case. On était 11 enfants. Et à cette époque, la situation aussi bien économique que familiale était très préoccupante pour nous. On ne pouvait plus vivre dans cette pauvreté. » Le départ pour l’Hexagone est donc un choix familial. La fratrie est arrivée par salves dans la Creuse, d’abord les sœurs aînées en 1964, les derniers sont quant à eux arrivés en 1969. « C’était très difficile pour ma mère de nous laisser. Mais il n’y avait pas d’autre choix ! Malgré la douleur, c’était pour moi le choix le plus extraordinaire. C’est extraordinaire de courage, il n’y a pas de mots. »

© Martin Baumer
© Martin Baumer

« Pour ma mère » 

Bien évidemment, en arrivant à Guéret, le jeune Jean-Pierre, tout comme les autresRéunionnais, est quelque peu déboussolé. Il faut s’adapter à un autre monde, à un autre environnement. « Entre nout manzé kreol et, quand t’arrives ici, le café au lait et la tartine beurrée qu’on t’offre… il a bien fallu que je trouve une force pour m’adapter à tout ça. » Cette force, il la trouve alors dans la souffrance de sa mère qui a dû se résigner à laisser partir tous ses enfants. Placé, avec un autre Réunionnais, chez une gardienne, il suit sa scolarité jusqu’à ses 18 ans. « Tout mon parcours a été basé là-dessus : ma mère souffre pour nous donner la chance d’être élevés ailleurs. Alors moi, ce que je veux, c’est lui rendre la plus belle chose. »

Lui aussi avoue s’être plaint de ne pouvoir revoir ses parents, de devoir être élevé loin des siens. « Mais pour m’adapter, je pensais à mes parents, restés là-bas. Moi, je voulais réussir à faire quelque chose de ma vie, apprendre un métier. Et pouvoir retourner là-bas et leur montrer qu’on pouvait réussir ici. Bien sûr que ma mère me manquait, mais bon, j’attendais d’avoir les moyens de revenir, car c’était clair et net, on ne pouvait pas rentrer. C’était dit avant qu’il n’y avait pas de billet retour, je l’avais entendu étant jeune déjà. » Pour garder un lien, pas de téléphone, mais un courrier, de temps en temps seulement.

 

© Martin Baumer
© Martin Baumer

Doub kiltir

Ce déracinement, Jean-Pierre Moutoulatchimy ne l’a jamais mal vécu. Du moins, c’est ce qu’il assure. « Au foyer, il y avait une solidarité extraordinaire. Les grands aidaient les petits, personne n’était largué. Et puis même les éducateurs ont fait tout ce qu’il fallait pour nous apporter un peu d’affection. Moi, je salue tous ceux qui nous ont entourés, ils ont fait ce qu’ils ont pu ! » Rapidement, initié par l’un de ses frères, « Moutou » se trouve une nouvelle passion. Dès 12 ans, il commence à jouer de la musique au foyer de Guéret. « Quand je n’avais pas le moral, je jouais de la musique, c’était le bonheur. Je ne voyais pas le temps passer. Mes premiers bals, j’avais 14 ans. C’est une belle étape qui m’a ouvert culturellement sur la Creuse, sur les gens qui m’entouraient. » Ce Réunionnais, creusois d’adoption, revendique largement désormais sa double culture, une doub kiltir en créole qu’il a chanté sur un CD avec son groupe, Faham, dont le nom est inspiré d’une orchidée réunionnaise qu’il n’est pas rare de trouver dans des compositions de rhums arrangés.

C’est 17 ans après son arrivée dans la Creuse qu’il retourne pour la première fois à La Réunion. « On est revenu dans ma case. Ça m’a fait revivre ce passé qui était assez douloureux.  Ce qui m’a donné le courage d’y aller, c’est déjà de retrouver mes parents. Et ensuite ma culture ! Parce que, quelque part, on a été coupé, on ne pouvait vivre notre culture comme on le voulait. Et là, je remets le nez dedans. Ça m’a ouvert d’autres portes. Je me suis dit : “Ok, je suis bien adapté, mais j’ai besoin de ma culture réunionnaise”. Pendant deux mois, j’ai tout fait pour me réapproprier ma culture. » À aucun moment, toutefois, Jean-Pierre Moutoulatchimy n’a imaginé rester à La Réunion, sa vie s’était désormais construite dans la Creuse, père de deux enfants issus de sa relation avec une autre Réunionnaise, rencontrée au foyer. Les révélations sur ce déplacement de population organisé par Michel Debré n’y ont rien changé : « Moi aussi je me suis plaint ! Mais après ? J’ai ma vie à mener aussi. Je voyais d’où j’arrivais. C’était ça mon souci. Je sais que là-bas c’était dramatique. Alors ici, c’était plutôt le bonheur ! Même si on s’ennuyait de notre île, c’était plutôt le bonheur. Je ne sais pas de quelle manière tout le monde a vécu son arrivée ici, mais pour moi, c’est la plus belle chose du monde. »

 

Le reportage audio

 

L'affaire des Réunionnais de la Creuse

L’affaire des « Enfants de la Creuse » a été révélée aux yeux du grand public au tout début des années 2000, grâce à une retentissante plainte déposée par Jean-Jacques Martial, l’un de ces Réunionnais. Il réclamait 1 milliard de francs de réparations dans un procès contre l’Etat français. Entre 1963 et 1982, 1600 enfants réunionnais, orphelins ou non, ont été arbitrairement déplacés de leur île natale sur une idée de Michel Debré, alors député de La Réunion. Sous la promesse d’une vie meilleure et d’un retour possible ils ont été envoyés dans l’Hexagone. pour repeupler différents départements touchés par l’exode rural. On n’a appris que beaucoup plus tard qu’il s’agissait en fait d’un vaste plan destiné à repeupler certains départements français touchés par l’exode rural. Mardi 18 février, la députée socialiste de la Réunion, Ericka Bareigts présentera à l’Assemblée Nationale une résolution. Elle vise notamment à reconnaître l’implication de l’Etat français dans cette histoire encore trop méconnue en métropole.

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