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Gaza : des intellectuels d’Outre-mer réagissent à la guerre

  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le

Sollicités par La1ere.fr, cinq écrivains originaires des Outre-mer (Gerty Dambury, Françoise Vergès, Dominique Lancastre, Louis-Georges Tin et Raphaël Confiant) ont accepté de donner leur sentiment sur l'offensive israélienne à Gaza, qui mobilise contre elle une partie de l'opinion.

Gaza, le 26 juillet 2014 © AFP/MAHMUD HAMS
© AFP/MAHMUD HAMS Gaza, le 26 juillet 2014
Deux semaines et demi après le début de l’offensive de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, le bilan s’élève (au 26 juillet fin de matinée), d’après les agences humanitaires, à au moins 985 morts et 6.000 blessés chez les Palestiniens, principalement des civils (à plus de 90 %), ainsi qu'à 37 soldats et 2 civils israélien tués.
Nous avons demandé à une dizaine d’écrivains originaires de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion de donner leur sentiment sur la guerre qui fait rage à Gaza, en leur laissant quelques jours pour préparer un texte. Cinq d’entre eux ont fait suite à notre requête. Voici leur réaction.

 
Gerty Dambury © Stéphane Weber

Gerty Dambury, dramaturge, écrivain (Guadeloupe). Dernier ouvrage paru : « La Jamaïque est mon Afrique » - éditions du Manguier, mai 2014.

 

« C’est un massacre inacceptable ! »

 
« Les années passent et il semble qu’on s’habitue, finalement, aux massacres répétitifs dont sont victimes les populations civiles palestiniennes.
Ah, ces images d’enfants morts sous les bombes, de femmes qui hurlent leur douleur, de pères qui courent avec des enfants morts dans les bras, ça nous remue quelques instants, mais c’est juillet, c’est « vacances ! » et surtout, ça fait si longtemps que ça dure… Et puis ma foi, nous, Antillais, de l’autre côté du monde – même si nous vivons en région parisienne – c’est bien loin de nous…
 
Comme nous nous trompons et comme nous avons oublié à quel point, avant nous, nos pères se sont sentis concernés !
1967. J’avais dix ans et la fameuse Guerre des six jours faisait rage. Mes parents, mes voisins, hommes et femmes, parlaient de cette guerre, sans relâche, pour deux raisons : d’abord parce que l’écho de toutes les guerres échouaient sur nos rivages avec davantage de force qu’aujourd’hui, via les journaux, via les images chocs, via l’existence d’une véritable solidarité internationale qui n’était pas réservée à quelques professionnels de la politique. Ensuite parce que cette guerre se déroulait en « Terre sainte », comme disaient nos parents à l’époque, et que de ce fait, à eux catholiques fervents, elle semblait annoncer une fin du monde qui n’est plus au centre des peurs aujourd’hui.
 
J’y repense aujourd’hui avec étonnement, peut-être un léger sourire moqueur pour ces idées de Terre sainte, mais je me rappelle à quel point, nous étions concernés par les souffrances de peuples qui vivaient loin de nous mais nous étaient des frères.
Depuis mes dix-sept ans, j’ai pris part à bien des manifestations de soutien au peuple palestinien et aujourd’hui encore, je persiste à penser que les souffrances vécues par les juifs d’Europe durant des siècles et plus particulièrement durant la Seconde guerre mondiale, ne peuvent justifier que des sionistes aveuglés par une haine de plus en plus affirmée, revendiquée et occultée par les institutions internationales, insultent tous les jours, harcèlent, confinent à des territoires de plus en plus étroits un peuple sur ses propres terres puis le condamnent à mourir sous les bombes les plus sophistiquées qui soient si, d’aventure, il ne se résigne pas à cette situation intolérable.
 
Le gouvernement israélien d’aujourd’hui est composé d’ultras, de gens d’extrême droite, de gens qui, comme le dit Sayed Kashua, l’écrivain israélien arabe « font la différence entre un sang et un autre, entre un être humain et un autre être humain » et pensent « nous sommes meilleurs que les Arabes » (dans le journal Libération « Toutes les raisons pour lesquelles je quitte Israël ».)
 
Mais je n’oublie pas que même des gouvernements israéliens dirigés par des « socialistes » ont mené des opérations de guerre meurtrières pour les populations civiles, en piétinant allègrement toutes les lois internationales de respect de la vie des populations civiles, hommes et femmes, enfants et vieillards.
 
Je n’oublie pas non plus que c’est un gouvernement « socialiste » qui gouverne, aujourd’hui, en France, et que les propos divers et décousus du président actuel, ses timides atermoiements, ne concourent pas à exiger fermement du gouvernement israélien l’arrêt de ces offensives disproportionnées. Compenser de telles pertes humaines par l’octroi de millions d’euros « humanitaires » est encore plus odieux, comme une cacahuète jetée aux singes ! Et tout ceci me révolte ! »

 
Françoise Vergès © DR

Françoise Vergès, historienne, politologue (La Réunion). Dernier ouvrage paru : « L'homme prédateur. Ce que nous enseigne l'esclavage sur notre temps » - éditions Albin Michel, avril 2011.

 

« Une prison à ciel ouvert, la colère, la terreur, le désespoir »

 
« Mon opinion personnelle ne va pas changer grand chose pour les femmes, enfants et hommes qui vivent à Gaza. Cependant, à lire les témoignages de médecins, d’ONG, de la Croix Rouge Internationale, ou des habitants, il est clair que la population palestinienne est la victime des attaques de l’armée israélienne. Que dire d’autre qui ne soit pas un bavardage creux ? Déjà plusieurs centaines de morts palestiniens dans une prison à ciel ouvert, la colère, la terreur, le désespoir. Certes, il y a des morts du côté israélien et la mort d’aucune victime civile n’est justifiable mais nous assistons clairement à l’application de la loi du plus fort.
 
Une des choses que nous avons apprise des analyses postimpériales et postcoloniales, c’est qu’il est important de comprendre comment une société devient une société de colons, avec une culture de colons, comment se fabrique le consentement à des politiques de colonisation.
 
Il y a un large consensus aujourd’hui parmi les historiens, sociologues, ou anthropologues pour reconnaître que toute politique de colonisation est une politique de dépossession, de déni de droits, et de discriminations raciales. Il est donc d’autant plus symptomatique de voir les termes de « colonisation », « colonie, « colon » être utilisées sans aucun problème par les gouvernements d Israël. Comment une hégémonie culturelle autour de ces termes a-t-elle été construite ? En d’autres termes, comment l’adhésion de la majorité de la société israélienne a-t-elle été obtenue et comment leur utilisation ne provoque t’elle pas plus de protestation de la part des gouvernements ?
 
Il suffit de se tourner vers les travaux d’intellectuels et de chercheurs israéliens et palestiniens pour trouver les analyses de la fabrication de l’adhésion à une politique de colonisation, donc de dépossession, de racisme et de discriminations. Il ne s’agit pas « d’opinion » mais de recherche argumentée et documentée. Qui peuvent mieux en parler que celles et ceux qui vivent au cœur d’une société qui adhère à la colonisation ? Je lisais récemment ces mots de l’historien israélien Zeev Sternhell : « l’occupation va continuer, la terre continuera à être prise à ses propriétaires légaux pour étendre les colonies, la Vallée du Jourdan sera nettoyée de ses habitants arabes, la Jérusalem arabe sera étranglée par les quartiers juifs, et tout acte de vol et de folie qui conforte l’expansion de la ville par les Juifs sera entérinée par la Haute Cour de Justice. Le chemin vers la « sud-africanisation » a été ouvert et ne sera pas bloqué tant que l’Occident ne présentera pas à Israël un choix sans équivoque : Arrêtez la colonisation, détruisez les colonies et l’état colon ou devenez un outcast. »
 
Dans un ouvrage remarquable, After Israel. Towards Cultural Transformation (2014), Marcelo Svirsky analyse la manière dont une culture masculiniste, militariste, indifférente à l’autre, et aveugle à sa propre absence de démocratie s’est imposée à travers l’école, l’armée, la vie sociale, culturelle et politique. Ella Shohat a analysé le racisme qui s’exerce à l’intérieur même de la société contre des citoyens israéliens. Des associations, dont « New Profile » et « Breaking the Silence », décrivent une société de moins en moins démocratique, de plus en plus raciste et discriminatoire. Sans doute faut-il alors continuer à agir pour que, comme le propose Sternhell, Israël soit confronté à un choix sans équivoque. »

 
Dominique Lancastre

Dominique Lancastre, écrivain (Guadeloupe). Dernier ouvrage paru : « Retour à la Grivelière », éditions Fortuna, avril 2014.

 

« Les enfants ne devraient pas subir la folie des adultes »

 
« Il n'est pas toujours facile de prendre position dans des situations où certaines choses nous échappent. Mais, certains comportements peuvent déclencher un profond sentiment d'injustice. Comment rester insensible aux images qui nous arrivent au quotidien concernant un conflit qui semble atteindre son paroxysme dans le non respect de la vie humaine. A la guerre comme à la guerre me direz vous et la guerre n'a jamais prétendu épargner les vies humaines. Dans le conflit qui oppose l’Etat d’Israël au Hamas deux peuples pris en otage subissent et se haïssent. Il semblerait que la vie humaine n'ait aucune valeur. On utilise de part et d'autre des armes comme si c'était la seule solution possible. D'un côté comme de l'autre les enfants restent des enfants et ne devraient pas subir la folie des adultes. Il est fort regrettable que dans tous les conflits les enfants soient les premiers à payer les lourdes conséquences de l'irresponsabilité des adultes aveuglés par la haine. »

 
Louis-Georges Tin © Stéphane Weber

Louis-Georges Tin, écrivain (Martinique), président du Conseil représentatif des associations noires (Cran). Dernier ouvrage paru : « Esclavage et réparations : Comment faire face aux crimes de l'histoire... » - éditions Stock, avril 2013.

 

« Le conflit du Moyen-Orient, une question de réparation... »

        
« On ne le dit jamais. Et pourtant, le cœur du problème dans le conflit du Moyen-Orient, l'enjeu, la clé, c'est la réparation. Et l’on n'y comprend rien si on ne le voit pas.
 
Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, se pose la question des réparations, notamment pour les juifs, victimes du génocide. Les négociations aboutissent, et entre 1950 et 2007, l'Allemagne verse environ 25 milliards de dollars à Israël et aux survivants de l'holocauste. Par ailleurs, les nations européennes estiment qu'on ne peut refuser aux juifs la terre ancestrale à laquelle ils aspirent, ce qui contribue aussi à la réparation de la Shoah. Dès lors, le Royaume-Uni qui exerçait un mandat sur la Palestine, organise un plan de partage aboutissant à la création de l'Etat d'Israël en 1947, mais aussi à la colère des populations locales, qui s'estiment spoliées. De là, le conflit interminable, qui se poursuit encore aujourd'hui.
 
Etait-il légitime qu'il y ait des réparations pour les juifs après la Shoah ? Oui, bien sûr. Tout crime appelle réparation. A fortiori un crime contre l'humanité. Etait-il légitime qu'il y ait un Etat juif en Palestine ? Oui, dans le contexte de l'époque, comment pouvait-on ignorer la demande légitime des juifs, désireux de trouver dans la terre de leurs aïeux un havre de paix et de sécurité ? Mais pourquoi fallait-il que la réparation d'un crime commis par l'Europe soit payée par les Palestiniens ? Voilà la question que se posaient de nombreux leaders arabes et anticolonialistes de l'époque. Et puisqu'ils avaient été expropriés, pourquoi les Palestiniens n'avaient-ils pas du moins reçu une compensation de la part de l'Europe, et notamment de l'Allemagne ?
 
On a voulu régler la question des réparations liées à la Shoah, mais en faisant porter aux Arabes, qui n'avaient rien à voir avec ce génocide, une partie de la charge. L'Europe et les Etats-Unis ont eu raison de mettre en œuvre une réparation post-génocidaire, mais ils l'ont réalisée de manière colonialiste, au détriment des « indigènes » palestiniens, qui n'ont jamais reçu de réparation ni de dédommagement. Au mépris colonial d'hier (celui de l'Europe et des Etats-Unis) s'ajoute le mépris colonial d'aujourd'hui (celui d'Israël, qui ne cesse d'occuper chaque jour davantage les territoires palestiniens).
 
De ce conflit découlent deux leçons pour le moins. Premièrement, bien qu'elle soit rarement identifiée comme telle, la réparation est une question centrale dans bien des conflits d'hier et d'aujourd'hui. Deuxièmement, lorsque la réparation est mal réglée, voire pas du tout, elle n’engendre que des conflits sans fin. Car il n'y a pas de paix sans justice, et pas de justice sans réparation. »
 
Raphaël Confiant © DR

Raphaël Confiant, écrivain (Martinique), dernier ouvrage paru « Les Saint-Aubert (tome 2), Les trente-douze mille douleurs » - éditions Ecriture, mai 2014.

 

« Une conscience universelle a vu le jour »

 
« Je suis désolé de ne pas pouvoir répondre à votre question car tant dans certains milieux de l'Hexagone que dans la lumpen-intelligentsia antillaise, il y a des gens qui n'attendent que cela pour me traiter d'antisémite. Ce qui me rassure, c'est que partout à travers le monde, dans les plus petits pays, une conscience universelle a vu le jour et elle ne s'effacera pas de si tôt. C'est cette conscience qui exigera que la Cour pénale internationale soit saisie le moment venu. »

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