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Réparations : le point de vue des historiens Marcel Dorigny, Tidiane N’Diaye, Jean-François Niort et Françoise Vergès

  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le

A quelques heures de la visite de François Hollande aux Antilles françaises, la problématique des réparations pour la traite transatlantique et l’esclavage refait surface avec vigueur. La1ere.fr a interrogé plusieurs historiens sur cette question controversée. 

Plan d'un bateau négrier de la traite transatlantique au musée d'histoire de Nantes. © musée d'histoire de Nantes
© musée d'histoire de Nantes Plan d'un bateau négrier de la traite transatlantique au musée d'histoire de Nantes.
Le président Hollande n’a pas encore posé les pieds aux Antilles que plusieurs assignations ont été lancées devant les tribunaux par des associations, au nom des descendants d’esclaves, dans l’Hexagone et en Guadeloupe notamment, pour demander réparations à l’Etat français pour les préjudices ayant découlé de la traite transatlantique et de l’esclavage. La1ere.fr a contacté plusieurs historiens pour connaître leur sentiment sur la question des réparations, et des formes qu’elles pourraient éventuellement prendre. Verbatim.

 
© Philippe Triay

Marcel Dorigny (France), historien, maître de conférences à l’université de Paris VIII, spécialiste du XVIIIe siècle et de l’esclavage

« Une indemnisation sous forme financière me paraît totalement exclue »

 
"Il y a des mouvements qui parlent d’indemnisations. Alors qui pourrait être indemnisé et sous quelle forme ? La question est d’une extrême complexité. Une indemnisation sous forme financière me paraît totalement exclue. Dans les sociétés antillaises d’aujourd’hui, dans ces départements français, la société est métissée, mélangée. Il y a des descendants d’esclaves et de colons dans les mêmes familles, le plus souvent en Martinique. Ceci dit on pourrait identifier assez facilement ceux qui sont des descendants d’esclaves car il y a des registres.
Mais qui paye, s’il faut payer ? Dans le cadre français on connaît la solution, ce serait l’Etat. Mais à l’échelle internationale ? Quand la loi Taubira était en première lecture à l’Assemblée nationale, les Etats africains s’étaient inquiétés de cette loi et de son article sur les indemnisations. On sait bien que les sociétés africaines ont été esclavagistes et que ce sont elles qui ont fourni les captifs aux armateurs européens. Ces derniers ne pénétraient jamais à l’intérieur du continent africain. Ils n’en avaient ni les moyens techniques ni militaires, et le rapport de force leur était très défavorable. La traite négrière a été un achat, un commerce. Et les vendeurs étaient les grandes confédérations africaines. Les Etats africains sont déjà extrêmement fragiles, avec des frontières qui sont en partie issues du résultat du partage colonial, et qui ne correspondent pas à des entités historiques profondément ancrées. Ces Etats ont donc eu peur que des demandes d’indemnisations fassent exploser leurs sociétés." 
 
"Dans les départements français d’Outre-mer, la question de l’indemnisation peut se poser autrement qu’en termes financiers. On a beaucoup parlé de réparation morale, de reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Ensuite, d’une politique culturelle très forte. La réparation pourrait être aussi une action très forte pour le développement, les infrastructures, contre le chômage endémique des jeunes, etc. Le débat peut avoir lieu à condition qu’il n’y ait pas des préalables irréalistes. Il y a certaines personnes par exemple qui s’imaginent recevoir un chèque au nom de l’esclavage de leurs ancêtres. Mais comment évaluer cela ?"

 
© DR

Tidiane N’Diaye (Sénégal), anthropologue et économiste, spécialiste des civilisations africaines et de leurs diasporas 

« Si réparations il doit y avoir, cela devrait concerner avant tout les descendants de ces enfants, de ces femmes et de ces hommes, dont la vie a basculé sans retour dans l’horreur »

 
"Les Antilles françaises ont enregistré un boom économique sans précédent grâce aux esclaves africains. Le travail de ces déportés a fait la fortune des colons et des maîtres créoles mais aussi de la France. À la fin du XVIIIème siècle, les échanges de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Domingue avec l'étranger, constituaient les deux tiers du commerce extérieur français. Grâce à l'économie des îles antillaises, la France des négociants de 1787 était le plus grand distributeur d'Europe de produits exotiques. Pour ces raisons, les milieux d'affaires ont été soulagés par le Traité de Paris (1814), qui conservait à la France, les Antilles (source de grands profits), et le port de Gorée (réservoir de captifs.) Le commerce triangulaire, l’utilisation d’esclaves dans le Nouveau Monde et l’accumulation de capitaux issus de la traite et de cette exploitation, ont ainsi favorisé la croissance économique de l'Angleterre et de la France. Ce trésor inestimable servit ensuite de ressorts au décollage économique de la Révolution industrielle."
 
"Alexis de Tocqueville disait de l'abolition de 1848 : « Si les nègres ont le droit de devenir libres, il est incontestable que les colons ont droit à ne pas être ruinés par la liberté des nègres. » Puis ces mêmes colons maîtres esclavagistes furent royalement dédommagés. En compensation de leur « perte de main d’œuvre », la France leur a versé la somme de 6 millions de Francs, ce qui en Franc constant converti à l'Euro actuel, est énorme. Dans le même temps les Noirs ou "Nouveaux libres", seront encore les principaux perdants. Ils furent jetés dans la rue comme si la liberté seule pouvait gommer toutes les horreurs du passé. A ces esclaves libérés, rien ne fut accordé, ni dédommagement ni même un arpent de terre. Et dans cette tragédie il faut toutefois garder présent à l’esprit, que si pour ce qui est des véritables « commanditaires » et acteurs, Européens et Américains sont clairement identifiés, les choses ne se présentent pas aussi simplement pour ce qui est de l’Afrique.
Il convient de séparer les dommages subis par le continent noir du fait de la colonisation - asservissement et pillage des ressources économiques -, des traites négrières. Pour ces dernières, les négriers européens se sont assurés au regard de l’histoire, par des pacotilles, la collaboration de certains chefs locaux, notamment ceux de la côte du Dahomey (actuel Bénin), d’ethnie Fon, qui ouvrirent la voie en ravageant les villages yoroubas, pour vendre un nombre incalculable de femmes et d’hommes. D'autres monarques renégats, préoccupés par la puissance et le prestige, que seul le verdict des armes pouvait assurer en ces lieux, entrèrent aussi en « collaboration » avec les négriers dans d’autres parties du continent comme la Sénégambie etc. Ainsi la triste réalité est que des Africains ont bien livré d’autres Africains. Au demeurant, si réparations il doit y avoir, cela devrait concerner avant tout les descendants de ces enfants, de ces femmes et de ces hommes, dont la vie a basculé sans retour dans l’horreur et la désolation. Ils vivent aujourd’hui aux Antilles, en Guyane et à la Réunion. Quelles formes pourraient prendre ces réparations ? Il appartient aux élus et associations d’Outre-mer d’accorder leurs violons. Mais ceci comme dirait Kipling, est une autre histoire…"

 
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Jean-François Niort (Guadeloupe), historien du droit et des institutions, maître de conférences à la Faculté des sciences juridiques et économiques de la Guadeloupe

« La République doit s'engager massivement pour combler les retards structurels économiques, sociaux et culturels hérités de la période non seulement esclavagiste mais coloniale »

 
"Je suis favorable au principe des réparations depuis 2006. Nous avions d’ailleurs organisé un colloque scientifique sur ce thème cette année-là à Pointe-à-Pitre, avec la participation de Mme Christiane Taubira. Cette question me semble incontournable aussi bien historiquement, juridiquement que politiquement. Elle est d'ailleurs portée maintenant officiellement par le CARICOM (Communauté des Etats de la Caraïbe)."
 
"Quant aux formes de réparations, sur le plan mémoriel, après la loi Taubira de 2001, la création du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, puis l'institution des commémorations locales et nationale, il faut continuer ce processus dans le cadre notamment de l'ouverture du Mémorial ACTe en Guadeloupe et de la Décennie des personnes d'ascendance africaine. Plus encore, en tant que spécialiste de l'histoire du droit colonial français, et en cette année des 330 ans de la promulgation de l'ordonnance ou édit de mars 1685, je lance un appel au président de la République afin que le Code Noir soit officiellement reconnu comme crime contre l'humanité, dans le cadre d'une sorte de "2e loi Taubira 2001" (voir document ci-dessous, ndlr).


"Par ailleurs, et plus concrètement, il faudrait en finir avec les pratiques juridiques dérogatoires, héritées de l'époque coloniale, qui sévissent encore à l'encontre des territoires et des populations d'Outre-mer, et qui ont conduit récemment au scandale du chlordécone et des épandages aériens aux Antilles, et appliquer pleinement le principe constitutionnel d'égalité des citoyens devant la loi commune, aussi vrai que "réparer" au sens étymologique veut dire "rendre pareil", bénéficier du même traitement juridique. Mais pour atteindre cette égalité il faut aller plus loin, et passer aux dérogations et spécificités "positives" : la République doit s'engager massivement pour combler les retards structurels économiques, sociaux et culturels hérités de la période non seulement esclavagiste mais coloniale, et offrir à ces territoires et à leurs populations le cadre juridique, l'adaptabilité et l'autonomie décisionnelle nécessaires à cette fin."

 
© DR

Françoise Vergès (La Réunion), historienne et politologue, ancienne présidente du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage  

« Je ne vois aucune raison qui puisse s’opposer à envisager des réparations »

 
"Je pense que poser la question des réparations est essentiel, c’est incontournable. Je ne vois aucune raison qui puisse s’opposer à envisager des réparations. En 1848, l’État français choisit de n’accorder aucune forme de réparation concrète, matérielle, aux affranchis. Pas d’accès à la propriété foncière, entraves aux libertés… En 1945, Aimé Césaire fait un portrait dévastateur de ces colonies devant l’Assemblée nationale : 300 ans de colonisation française ont échoué. Aujourd’hui, les statistiques sur la pauvreté montrent que les plus pauvres des plus pauvres départements sont dans les DOM, que deux communes de La Réunion ont le taux de pauvreté le plus élevé de toute la France. Et toutes ces conséquences de l’esclavage qui perdurent : racisme anti-Noir, stigmatisation, discriminations."  
 
"Pour mettre en place des réparations, Il faut d’abord consulter les populations concernées, ne pas imposer de politiques mais aller à l’écoute. Ensuite, développer des politiques publiques qui répondent à ces demandes en imposant des formes d’évaluation démocratique sur leur concrétisation. Implémenter des propositions déjà faites : formations des enseignants à cette histoire dans toutes les disciplines (littérature, géographie, philosophie, droit…) ; valorisation des héritages immatériels vivants issus des mondes de l’esclavage (langues, musiques, savoirs) ; meilleure connaissance de phénomènes comme le marronnage et des communautés marronnes ; meilleure compréhension des intérêts économiques et culturels qui ont contribué au maintien de l’esclavage pendant des siècles ; comprendre le phénomène global que fut l’esclavage colonial ; soutenir des projets artistiques ; introduire des formations dans les écoles d’art à la problématique de la représentation du Noir. Faire que plus jamais on n’entende que « c’est du passé, ces débats ne sont pas d’actualité », faire que nous n’ayons plus à avoir, constamment, à éduquer sur ce sujet les hautes administrations, les directeurs de musée, de théâtre…"   

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