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Portraits d’étudiants : les premiers pas de jeunes Réunionnais à l'ESIEA, l’école d’ingénieurs de Laval (4/5)

Onze étudiants réunionnais ont fait leur rentrée en première année à l’ESIEA, l’école d’ingénieurs de Laval, dans l’Ouest de l'hexagone. Dans une ambiance familiale et un cadre bucolique, Bastien, Emmanuel, Mathias et les autres prennent peu à peu leurs repères.

Arthur, Bastien, Yohann, Emmanuel, Bryan, Mathias, Charif et Fabien ont quitté La Réunion pour intégrer l'école d'ingénieurs de Laval. © LP
© LP Arthur, Bastien, Yohann, Emmanuel, Bryan, Mathias, Charif et Fabien ont quitté La Réunion pour intégrer l'école d'ingénieurs de Laval.
  • Par Laura Philippon
  • Publié le , mis à jour le
"La fuite des cerveaux, c’est quoi ?" "C’est comme nous, on a quitté La Réunion avec nos cerveaux !" Éclat de rire général. Installé autour d’une table, un petit groupe de Réunionnais planche sur le premier TP (Travaux Pratiques) de l’année. Ils ont une journée pour réaliser un dossier de 5 à 10 pages sur le thème de la "fuite des cerveaux". Bastien, Emmanuel, Mathias et les autres font leur rentrée à l’ESIEA, l’école d’ingénieurs du monde numérique, à Laval. Ce campus, situé dans un écrin de verdure à quelques minutes du centre-ville, recrute des étudiants à La Réunion depuis une quinzaine d’années. A la rentrée, ils sont donc nombreux à venir s’installer dans cette ville de Mayenne.

Arrivés de La Réunion, Yohann et Arthur font leur rentrée en première année d'école d'ingénieurs à Laval. © LP
© LP Arrivés de La Réunion, Yohann et Arthur font leur rentrée en première année d'école d'ingénieurs à Laval.

Un "choc" de quitter l’île et la famille

"Ça ressemble un peu à La Réunion", remarque les jeunes Réunionnais qui choisissent aussi Laval "pour la qualité de vie". Même si pour l’instant, ils ont un peu de mal à en profiter. "C’est un choc d’arriver ici, confie Bastien, 18 ans, originaire de Rivière-Saint-Louis. Je n’ai jamais vécu sans mes parents et je me retrouve seul dans un appartement du jour au lendemain. J’ai tellement peur de déprimer que je me suis acheté une console de jeux alors que je n’ai jamais touché à ça de ma vie à La Réunion".

Lunettes sur le nez et chevelure bouclée, Mathias fait aussi partie des onze Réunionnais qui ont intégré la première année de l’ESIEA. À 18 ans, il est arrivé la semaine dernière, "seul avec (ses) deux valises". "Ce n’est pas facile, mais je m’adapte", confie le jeune homme de Saint-Benoît qui avoue que les soirées sont bien tristes dans son appartement. Pas le choix, je suis là pour cinq ans". "L’objectif, résume Bryan, c’est de tenir le coup, réussir mes études, mettre mon nom près de celui d’ingénieur, et faire en sorte que ma famille soit fière".

Onze Réunionnais font partie des 68 élèves de première année. © LP
© LP Onze Réunionnais font partie des 68 élèves de première année.

Les courses, les lessives, la cuisine…

Installés dans leurs studios depuis quelques jours seulement, les jeunes Réunionnais découvrent aussi la vie d'étudiant. Fabien, 20 ans, originaire du Tampon, quitte pour la première fois le cocon familial.

Parfois par téléphone, on se dit des choses du genre - qu’est ce que tu vas manger ce soir ? - ce n'est pas utile mais ça fait du bien de s’entendre









"Au fur et à mesure, je trouve mes repères : le supermarché, l’école, la laverie... Chaque sortie est une exploration, heureusement que Laval n’est pas très grand", s’amuse le jeune homme qui doit apprendre à gérer les courses, la lessive, mais aussi la cuisine. "Au Tampon, on avait des feux au gaz pour cuisiner, ici, ce sont des plaques électriques, alors pour l’instant, je fais brûler beaucoup de choses", avoue Fabien qui raconte toutes ses péripéties à sa mère, le soir, par téléphone. "Parfois, on se dit des choses du genre -qu’est-ce que tu vas manger ce soir ?- ce n'est pas utile mais ça fait du bien de s’entendre", explique le jeune Réunionnais.

Ecoutez ci-dessous le témoignage de Fabien, 20 ans :


Marmite et pilon dans les valises

Entre deux cours, Bastien échange son numéro de téléphone avec un nouveau camarade qui habite près de chez lui dans le centre de Laval. Plus âgé, il lui propose de passer le prendre en voiture les jours de pluie pour venir à l’école. L’inter-cours est aussi le moment où les étudiants réunionnais échangent en créole. "Ça fait penser à La Réunion, ça fait du bien de se retrouver entre nous, on comprend ce que chacun vit", explique Bastien.

Après plusieurs jours de cours, les jeunes commencent à mieux se connaître et rire ensemble. Arrivé de Saint-André, Emmanuel qui a déjà acheté un cuiseur à riz en s’installant à Laval, est désigné comme le cuisinier de la bande.

J’ai l’impression d’avoir régressé dans l’échelle culinaire







"J’ai débarqué avec cinq valises, je voulais ramener marmite et pilon, même si c’est lourd, c’était indispensable", assure le jeune homme de 17 ans qui a déjà concocté un rougail saucisses à ses camarades. "Pas moyen que je mange autre chose", affirme Emmanuel peu attiré par "les nouilles instantanées et autres surgelés" que ses camarades ont déjà adoptés. "Ici, ils sont très pâtes : carbonara, bolognaise… C’est bizarre… Nous, on a l’habitude du riz. J’ai l’impression d’avoir régressé dans l’échelle culinaire", sourit Fabien.

Depuis 15 ans, l'ESIEA recrute de jeunes étudiants à La Réunion. © LP
© LP Depuis 15 ans, l'ESIEA recrute de jeunes étudiants à La Réunion.

Acclimatation et éloignement familial

Acclimatation, éloignement familial, tous se sentent dans le "même bateau" face aux difficultés. "Quand certains de métropole disent que leurs parents sont à 200 km et qu’ils leur manquent, on a envie de leur dire que les nôtres sont à 10 heures d’avion", avoue Emmanuel.

Ces conditions de vie, le personnel de l’ESIEA y est sensible. "J’ai une attention particulière envers les Réunionnais, ils peuvent être plus vulnérables, remarque Alexandre Bérard, professeur de mathématiques à l’ESIEA. Ils se démoralisent surtout à l’arrivée de l’hiver. L’année dernière, l’un d’eux est entré dans mon bureau au bord des larmes un soir de pluie, ça n’allait pas fort. Je l’ai rassuré, on est là pour ça".

Les professeurs savent aussi que dans la classe, "certains habitent la région et auront du linge propre aux pieds du lit le dimanche, pendant que d’autres devront faire la queue à la laverie, sous la pluie", explique Alexandre Bérard qui estime "que le temps d’intégration dépend de la personnalité de chacun".

Ecoutez ci-dessous le témoignage d’Alexandre Bérard, professeur de math à l’ESIEA :

LABEL : l’amicale Bourbon des étudiants lavallois

Pour s’adapter à leur nouvelle vie, les jeunes Réunionnais peuvent aussi compter sur l’association LABEL l’amicale Bourbon des étudiants lavallois, créée au sein de l‘école. "On essaie de construire un esprit familial pour les Réunionnais, les anciens aident les nouveaux pour qu’ils s’adaptent, explique Clément, président de l’association LABEL, installé à Laval depuis un an. Je leur dis surtout de ne rien lâcher même si les premiers mois sont durs". 

Tout juste installés à Laval, Bryan et Fabien (au milieu et à droite) sont attentifs aux conseils de Clément (à gauche), président de l'association LABEL et étudiant à l'ESIEA depuis un an. © LP
© LP Tout juste installés à Laval, Bryan et Fabien (au milieu et à droite) sont attentifs aux conseils de Clément (à gauche), président de l'association LABEL et étudiant à l'ESIEA depuis un an.

C’est quoi l’automne ?

En cette rentrée, le bureau des étudiants de l’école a prévu plusieurs activités après les cours : barbecue, bowling, sortie dans un bar… De quoi occuper les jeunes et créer des liens durant ces premiers jours d’intégration. Attention toutefois à ne pas prendre trop de liberté. "Les parents ne seront pas là pour nous le dire alors il faut aussi savoir s’imposer des limites et ne pas sortir tout le temps sinon on est vite débordé par le travail et les tâches de la vie quotidienne", conseille Clément, président de l’association LABEL.

La plupart des étudiants réunionnais repartiront dans l’île pour les grandes vacances en juillet. "Un objectif pour avancer", avouent certains. D’ici là, ils devront s’habituer à leur nouvelle vie et au climat mayennais encore clément pour la saison. "Mais d’ailleurs, on est en quelle saison ?", s’interroge le groupe des Réunionnais. Certains assurent que l’hiver a commencé alors que d’autres pensent encore à l’été. "Ah non, attendez ! Il y a l’automne !" s’exclame l’un d’eux en tapant "autonome" dans le moteur de recherches internet de son téléphone. "Eh bien ça commence ce mois-ci !". Nouvelle saison et nouvelle vie.

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