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Christiane Taubira et les commémorations de l'esclavage : "l'affect ne doit pas nous submerger"

Le projet de loi Egalité réelle Outre-mer est examiné à partir de ce mardi au Sénat. Des mesures ont été supprimées, notamment la création d'une nouvelle journée de commémoration de l'esclavage. L'ancienne ministre guyanaise Christiane Taubira réagit.

© CITIZENSIDE / Yann KORBI / Citizenside
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Le projet de loi Égalité réelle sera examiné à partir de ce mardi 17 janvier par les sénateurs. Un projet de loi critiqué par Serge Romana, le président de l'association Comité Marche du 23 mai 1998, actuellement en grève de la faim devant le Sénat. L'ancienne ministre guyanaise de la Justice, Christiane Taubira répond aux questions de Laurence Théatin de France Ô. Entretien. 

France Ô : L'article 20 A de la loi sur l'Égalité réelle instaure le 23 mai comme autre date de commémoration des victimes de l'esclavage. Serge Romana dit qu'il doit exister deux dates, le 23 mai et le 10 mai, qu'en pensez-vous ?


Christiane Taubira : Je crois qu'il y a très clairement une confrontation de deux visions différentes de cette cause. Il y a une vision qui s'inscrit dans l'obligation pour les institutions républicaines et laïques de reconnaitre les faits et leur nature. C'est ce que fait la loi qui reconnaît la traite négrière et l'esclavage comme crime contre l'humanité.

Il y a l'obligation d'œuvrer à ce que la mémoire et l'histoire soient assumées, soient transmises, qu'elles soient mises à contribution pour mener les luttes nécessaires de façon à éradiquer le racisme, les discriminations, les injustices, les exclusions et permettre l'émancipation de chacun. Ça c'est la première vision.














Et puis il y a une autre vision qui est une vision doloriste, une vision sulpicienne qui s'inscrit dans la compassion. Elle a le droit d'être et je ne crois pas d'ailleurs qu'une vision exclue l'autre, simplement il y a là une lutte d'influence. 

Je pense pour ma part qu'il reste deux combats à mener. Il faudrait se battre pour un mois de la mémoire et de l'histoire de façon à ce que pendant un mois des évènements de nature très variée permettent de témoigner de la totalité de cette histoire, sur le plan économie, géographique, culturel, artistique, sur le plan religieux, social, international, parce que les Outre-mer ne sont pas les seuls concernés.

Mais ce qui me paraît essentiel vraiment, c'est que cette histoire ne doit pas nous écraser. C'est pour cela que pendant les débats de la loi, je et nous nous sommes battus, avec les autres parlementaires aussi, pour l'article 2 sur l'enseignement. Cette histoire doit être connue, on doit se l'approprier, l'assumer en tant que telle, mais elle ne doit pas nous écraser. L'affect est important, c'est normal, c'est concevable, mais l'affect ne doit pas nous submerger.

















S'il nous submerge individuellement, à partir du moment où nous nous inscrivons, soit en tant que porte-parole, soit en tant que chargé d'interpeller les institutions, soit dans une dynamique collective, nous devons dépasser cet affect et faire en sorte que ça soit une cause publique utile, notamment pour les jeunes générations. 

France Ô : Le fait que Serge Romana aille jusqu'à faire une grève de la faim devant le Sénat, est-ce que ça vous interpelle ?


Christiane Taubira : Quels que soient les combats que l'on puisse mener individuellement, je pense que c'est vraiment une cause collective. 

Moi-même, chaque fois que j'ai été désespérée pendant la période d'examen de la loi, je me suis ressaisie, je me suis bousculée, je me suis même engueulée moi-même en me disant, c'est une cause collective et tu dois la porter jusqu'au bout et le plus dignement possible.













Quoique fassent les sénateurs (j'ai du respect pour les députés et sénateurs), quoiqu'ils fassent, c'est la dynamique collective qui va compter vraiment. Nous, nous sommes des communautés humaines qui ont tiré de cette histoire extrêmement douloureuse un sens aigu, très aigu même de la dignité et de la fierté. 

Quoiqu'il soit inscrit dans la loi, ce qui va compter, c'est la façon dont la jeune génération va décider de la façon dont elle se nourrit de cette histoire. De façon à ce que cette histoire la rende plus forte, ne l'écrase pas. Et c'est vraiment ces combats-là qu'il faut mener. Je crois que la jeune génération est capable de les mener. 

Le deuxième combat à mener, pour la jeune génération aussi, c'est le combat pour la réparation, qui n'est pas une réparation financière parce que le crime est irréparable, Aimé Césaire le disait lui-même, mais parce qu'il y a des conséquences. 

C'est une longue histoire de combats, d'inventivité, de résistance, de combativité, de créativité. Il faut arriver à la faire émerger par des politiques publiques.









Je pense à un très beau texte de James Baldwin qui s'appelle "La prochaine fois le feu". Dans une lettre, il explique à son neveu comment le peuple africain américain est un peuple extrêmement résistant et robuste. Parce que même lorsqu'il est resté sur les plantations, même lorsqu'il a subi l'esclavage, il ne s'est pas vécu comme victime, il s'est vécu comme sujet de droit, comme être humain, il n'a jamais accepté la dénégation de son humanité, de son intégrité humaine. Il a construit l'Amérique de cette façon-là, il a donc des droits sur la nation américaine, parce qu'il a construit l'Amérique y compris lorsqu'il était soumis à l'esclavage. Je crois que c'est cette vision qui peut émanciper, grandir, rendre plus fort et permettre de maîtriser à la fois sa destinée individuelle et collective.

Ecoutez ci-dessous l'intégralité de l'entretien avec Christiane Taubira :

Taubira

 

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