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Le 21 avril, le protocole d'"Accord Pou Lagwiyann Dékolé" est acté. Comment va-t-il s’appliquer ? Sera-t-il respecté par le nouveau gouvernement ? Un défi énorme attend la Guyane. Parviendra-t-elle à le relever ? "Gouvernance et compétence", c'est le thème de ce second volet de notre dossier consacré à la crise sociale en Guyane.


Ecoutez ci-dessous la version audio du magazine de la rédaction réalisé par Véronique Bedz et Jessy Xavier.

 

L’Accord de Guyane

"La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d’Outre-mer, dans un idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité". Le préambule de l’accord de Guyane rappelle cet article 72-3 de la Constitution française. L’Accord de Guyane a pour objectif premier de remettre le territoire à égalité avec l’hexagone.


 

© Jody Amiet / AFP

 

Travailler malgré les divisions

Au moment d’entamer ce grand "chantier" pour la Guyane, des divisions se font sentir entre les différents acteurs de la mobilisation. "Je sais qu’il nous reste beaucoup à faire, avoue Jemetree Guard, membre du collectif et spécialiste des politiques publiques. Nous ne sommes pas dans une démarche d’exclusion. Nous sommes dans une démarche inclusive pour faire en sorte que toutes celles et ceux qui ont signé des relevés de conclusions puissent suivre l’ensemble des revendications qu’ils ont porté". 

Regardez ci-dessous l'interview de Jemetree Guard :

A peine sortie du mouvement social, le collectif des "500 frères" est en proie aux divisions. Le 26 avril, José Achille annonce la naissance du collectif des "Grand Frères" avec Mickaël Mancée. Pour autant, ce membre fondateur des "500 frères" envisage de siéger au comité de suivi : "On a porté le bébé pendant plus de deux mois et demi et je ne pense pas qu’on puisse nous écarter du comité de suivi, déclare-t-il. Nous sommes légitimes".

Ce sentiment est partagé par le pôle économique qui s’est lui aussi mis en retrait du collectif. La raison ? Des divergences sur la méthode et le maintien des barrages. "Nous avons commencé un travail qui sera à poursuivre, à parfaire et à développer, explique Joëlle Prevot Madère, présidente de la CGPME et membre du pôle économique. Pour ce faire, il faut impérativement que les différents secteurs économiques concernés puissent continuer à travailler". 

© Jody Amiet / AFP

 

Le rôle du comité de suivi

Pour mener à bien ce travail, le rôle du comité de suivi sera double. Le protocole prévoit un comité national piloté par l’ancien préfet Jean-François Cordet. Il aura pour mission de vérifier que les engagements du gouvernement seront bien suivis de faits dans les administrations centrales et les ministères. La mission du comité de suivi local est elle encore en discussion. 


Le rôle des élus

A la sortie du mouvement et après le premier tour de la présidentielle, les élus affichent désormais une volonté sans faille. Les législatives sont dans le viseur, mais contrairement à 2012, l’objectif n’est plus de faire partie d’une majorité.
 
"Au-delà du mois de mobilisation, je crois que dans cet hémicycle, il y aura une parole à avoir : celle de la Guyane, estime la députée Chantal Berthelot, à nouveau candidate dans la 2e circonscription. Ça veut dire défendre les sujets qui ont été portés pendant ce mois par le peuple le Guyane. Il faudra travailler de manière très large et faire corps".

Les députés Gabriel Serville et Chantal Berthelot © Noé Gros

 
Le député Gabriel Serville estime lui aussi avoir une responsabilité. "Les élus de Guyane n’ont pas d’autre choix que de défendre ce projet de la Guyane, assure-t-il. Il faudra porter ses revendications devant le gouvernement. A partir de maintenant, on va pouvoir partir au charbon avec toute une population à nos côtés". 

Revivez ci-dessous les discussions entre élus et collectif à la maison des Maires, le 3 avril : 

 


Un travail d’équipe

L’Accord de Guyane sera donc un travail d’équipe. L’Etat va acter les décisions du protocole, le comité de suivi national veillera aux démarches dans les administrations centrales et les ministères. Le comité de suivi local devra lui gérer le service après vente, alors que les parlementaires devront œuvrer au niveau de l’assemblée nationale et du sénat.

La Collectivité Territoriale de Guyane et son président Rodolphe Alexandre veulent être avec les élus et le collectif dans les comités de suivi, mais ils veulent aussi aller plus loin. "Nous nous apprêtons à sortir un livre blanc qui sera remis au nouveau gouvernent, explique-t-il. Il sera le socle des revendications portées par tout à chacun".


Et le nouveau gouvernement ?

Le nouveau gouvernement a-t-il l’obligation d’appliquer l’Accord de Guyane ? Au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, la question est posée. "Comme tout accord, il s‘agit d’une convention entre les parties", estime maître Maryse Sagne, avocate qui faisait partie du "collectif Pou Lagwiyann dékolé". "L’Etat et tous ses organismes sont engagés. Maintenant, on prend toujours des précautions", poursuit Maryse Sagne qui estime toutefois qu’il y a des garanties.


© Jody Amiet / AFP

 

Sécuriser les financements

Maître Patrick Lingibe est plus méfiant. Il estime qu’un accord n’engage pas forcément le gouvernement suivant. "Pour mettre en place ce dispositif de plan financier, il faudra une autorisation que seul le parlement détient", explique l'avocat.

Pour sécuriser les financements, Joëlle Prevot-Madère, présidente de la CGPME, et membre du Pôle économique, propose de créer un fonds "comme cela c’est fait en Corse", précise-t-elle. Une manière d’éviter de laisser le Parlement décider du financement des projets.

Si le nouveau gouvernement est engagé par l’Accord de Guyane pour le plan d’urgence d’un milliard 85 millions d’euros, de nombreuses mesures devront encore faire l’objet d’une loi. Pour le plan additionnel de 2,1 milliards, l’engagement de l’Etat n’est pas autant formalisé. "Le protocole, n’est qu’un protocole, avoue avec méfiance Rodolphe Alexandre, président de la Collectivité Territoriale de Guyane. Il faudra le conforter techniquement, juridiquement et financièrement."


Signature de l'Accord de Guyane le 21 avril dernier à la préfecture de Cayenne. © jody amiet / AFP

 

Et le long terme ?

Pour les élus et le collectif, l’Accord de Guyane n’est pas une fin en soi, mais la base d’un travail qui va durer. Ensemble, ils vont aussi se pencher à long terme sur le "projet Guyane" prévu par le protocole et élaboré à partir des travaux d’Etats généraux. 

Un défi énorme attend la Guyane. Il faudra appliquer le plan d’urgence, négocier le plan additionnel. Dès cette année, il faudra aussi mettre en œuvre ces mesures sur le terrain, fédérer les énergies, rassembler et mobiliser toutes les compétences.

© Jody Amiet / AFP

 

Quelles compétences ?

La Guyane en a-t-elle les moyens ? Y-a-t-il suffisamment d’entreprises, de cadres, de décideurs, pour gérer ces grands travaux ? Les entreprises locales auront-elles leur part ? C’est l’un des enjeux de cet accord. La Guyane affiche un taux de chômage de 23%, mais une population active disponible n’est pas forcément qualifiée. La formation et l’éducation faisaient d'ailleurs partie des revendications durant la mobilisation.
 

Ecoutez ci-dessous la suite de la version audio du magazine de la rédaction réalisé par Véronique Bedz et Jessy Xavier :



Pour autant, Jemetree Guard estime que la Guyane a le vivier nécessaire pour mener à bien les grands travaux qui s’annoncent. "Je n’ai pas envie de douter de cette compétence qu’il y a localement. Après, c’est une question de volonté", affirme ce membre du collectif "Pou la Gwiyann Dékolé".

Regardez ci-dessous la suite de l'interview de Jemetree Guard :


Attention au tissu économique

De son côté, Francis Tinco, vice-président de la Fédération Régionale du BTP et président de la Cellule économique régionale de la construction met en garde : 

Vous ne pouvez pas passer de 334 millions d’engagement en 2016 à 900 millions en 2017, ça demande une préparation pour ne pas faire exploser en vole le tissu économique. Attention également aux entreprises antillaises et métropolitaines qui vont débarquer"


"L’Etat ne nous croit pas capable, à nous de lui montrer qu’il a tort, déclare pour sa part Rodolphe Alexandre, le président de la Collectivité Territoriale de Guyane. Quand on voit la panoplie d’entreprises locales capables de livrer sur le bâtiment et les constructions locales, je dis que oui, mais tout dépendra du mécanisme mis en place". En effet, la collectivité territoriale veut garder la maitrise d’ouvrage pour les constructions de collèges et de lycées.


© Jody Amiet / AFP

 

Et l’éducation ?

Hormis le manque de constructions pour l’éducation, il y a aussi le manque d’enseignants. Le syndicat Se-Unsa a déjà tiré la sonnette d’alarme. "Nous avons de formidables métiers qu’il faut vendre auprès de nos jeunes, constate Nathalie Alfred-Renard secrétaire générale Se-Unsa. Il y a un fort turn over. Nous devons attirer, recruter, former pour faire en sorte que notre académie ait une éducation de qualité". 

Regardez ci-dessous le reportage de Guyane 1ère sur la mobilisation du secteur éducation le 27 mars, au début du mouvement :

 

© jody amiet / AFP

 

Les défis du rectorat

L’attractivité du territoire pour trouver les enseignants, la planification des constructions, le challenge de la formation, les défis ne manquent pas pour le rectorat.

Pour suivre la mise en place du plan d’urgence, "le rectorat a d’ores et déjà créé des cellules thématiques sur les questions numériques par exemple, ou encore sur les questions des Intervenants en Langue Maternelle (ILM)", explique Alain Ayong Le Kama, le recteur de Guyane qui travaille également sur "les types de formations qui seront dispensées dans les nouvelles constructions de collèges et de lycées". Sur cinq ans, le plan d’urgence prévoit quatre nouveaux lycées et cinq collèges.


Université et filières d’avenir

Autre axe d’action : la qualification. La part des jeunes diplômés progresse, mais elle reste faible. Tout comme le taux de réussite au bac qui progresse à 75%, mais reste inférieur à celui de la métropole, 86%. L’Accord de Guyane a pour objectif d’avoir plus de jeunes scolarisés et surtout diplômés.

L’université de Guyane travaille sur la formation des cadres de demain et sur le développement de filières dont le département à besoin. "Développer l'apprentissage avec le CFA universitaire, donner des chances d’insertion professionnelle à nos étudiants, détaille Richard Laganier, président de l’Université. On a fait le choix d’ouvrir plein de filières professionnelles. Il y a un vrai enjeu territorial de positionnement de l’université pour accompagner le développement".

© Jody Amiet / AFP

 

Aider les entreprises locales

La formation est essentielle pour le développement de la Guyane et pour assurer les chantiers qui s’annoncent à l’avenir. Autre axe d’action : aider les entreprises locales à se développer et en favoriser de nouvelles. Dans les relevés de décision signés avec la ministre des Outre-mer, Ericka Bareigts, il est question de la création d’une zone franche fiscale et d’une aide à l’investissement. "C’est un levier essentiel pour développer le territoire, estime Joëlle Prevot Madère, présidente de la CGPME et membre du pôle économique. Si on aide les entreprises, elles pourront grandir, embaucher et assumer les chantiers à venir".
 
Si tous ces chantiers prévus dans le plan d’urgence et le plan additionnel aboutissement ce sera une avancée en termes d’équipements pour les Guyanais. Mais l’un des enjeux sera de faire travailler les entreprises guyanaises pour que la richesse produite grâce à ces chantiers profite aux travailleurs locaux. 
 

© jody amiet / AFP

 

Un travail collectif

La Guyane a des compétences. Les acteurs économiques vont poursuivre leurs efforts pour que les projets guyanais soient au maximum réalisés par des Guyanais. Mais une partie du monde économique a aussi des doutes et estime qu’il faut lisser l’activité, la programmer pour permettre un développement pérenne et pas seulement un pic d’activité sur une ou deux années.
 
Un immense défi attend donc tous les acteurs de la mobilisation pour faire aboutir l’accord de Guyane, et permettre au projet Guyane de voir le jour. Pour cela, il faudra un travail acharné et surtout collectif.