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Des premiers barrages le 20 mars à la signature d’un accord le 21 avril, retour sur le mouvement social en Guyane. Après 33 jours de blocages, une sortie de crise a été trouvée. Dans quelles conditions ? Comment la Guyane est sortie de cette paralysie ? "Sortie de crise, les coulisses" est le premier volet de notre dossier consacré à la crise sociale.


Ecoutez ici le magazine de la rédaction réalisé par Véronique Bedz et Jessy Xavier :

 

Premier barrage au rond-point de la Carapa à Kourou. © jody amiet / AFP

 

Premiers barrages

Alors que des mouvements sociaux agitent le département, le 20 mars, deux barrages sont érigés. L’UTG (Union des Travailleurs Guyanais) éclairage et le collectif les Toucans bloquent le rond-point de la Carapa, à Kourou. Les transporteurs occupent eux le Port de Dégrad-des-Cannes. 

 

© jody amiet / AFP

 

La bataille de l'opinion

Le 21 mars, habillés de noirs et cagoulés, les membres du collectif des "500 frères" se rendent en soutien à Kourou. Ensemble, ils marchent sur la route de l’espace à la veille d’un lancement d’Ariane 5. Face à eux, les gendarmes mobiles réagissent. Des élus reçoivent des gaz lacrymogènes de la part des forces de l’ordre. Comme un premier ciment du mouvement, grévistes et "500 frères" viennent de remporter la première bataille, celle de l’opinion. 

 

Blocage total de la Guyane

Au matin du 23 mars, le jour n’est pas encore levé sur la Guyane, mais déjà la nouvelle tombe. La Guyane est bloquée.
 
En quelques jours, le collectif "Pou Lagwiyann dékolé" est créé. La mobilisation est en marche avec à sa tête les "500 frères" qui lancent un appel à un grand rassemblement à Cayenne.

28 mars en Guyane. © jody amiet / AFP

 

La marche historique du 28 mars

Le 28 mars, journée historique. Au-delà de toute espérance, la Guyane descend dans la rue. Peut être 15 000 ou 20 000 personnes défilent avec en tête les "500 frères" suivis du collectif. Pari réussi, ils désormais légitimes pour parler directement à l’Etat.

 

Les élus écartés

Déterminé, le collectif prend les choses en main. Les élus ne sont pas les bienvenus, du moins pas au premier rang. Peu à peu, ils reviennent dans la marche, non pas en accusés, mais en partenaire. "Cette position ne m'a pas gêné, explique après coup le député Gabriel Serville. Durant cinq ans à l'Assemblée Nationale, j'ai fait en sorte de toujours défendre les intérêts de la Guyane, mais j'ai toujours considéré que la Guyane devait se mobiliser aux côtés de ses élus". 


© CITIZENSIDE / Gilles Morel / Citizenside

 

L'arrivée des ministres

Le 30 mars, Ericka Bareigts, ministre des Outre-mer et Mathias Fekl, ministre de l’Intérieur arrivent à Cayenne pour négocier. Les attentes sont énormes, le climat tendu. Au balcon de la préfecture, Ericka Bareigts tente de désamorcer les tensions et s’excuse.


Une sortie de crise est elle alors possible ? Pas si sur, le 1er avril, Mathias Fekl rentre à Paris, rien n’est signé. Le lendemain après une nuit de discussion, tout s’arrête. Le 2 avril, Ericka Bareigts propose un accord de sortie de crise. La ministre des outre-mer souhaite acter les points d’accord et les points de désaccord, notamment les 2 milliards. Le collectif refuse la démarche. Ericka Bareigts quitte la Guyane.

© jody amiet / AFP

 

Un conflit parti pour durer

Depuis Paris, le premier ministre Bernard Cazeneuve reprend la main.
 
Le 4 avril, la Guyane est paralysée depuis deux semaines déjà. Les parlementaires, le président de la CTG, Collectivité Territoriale de Guyane et le président de l’association des maires écrivent au Premier ministre. Le conflit s’enlise. Le collectif et le gouvernement ne sont plus en lien.
José Achille, fondateur des "500 frères", revient, après coup, sur cette semaine d’enlisement.

 

La lettre de François Hollande

Le 10 avril, François Hollande écrit aux parlementaires. Le chef de l’Etat reconnaît l’ambition du plan additionnel de deux milliards demandé par le collectif. "Chacun peut comprendre qu’elle mérite un examen approfondi", écrit François Hollande qui ne semble pas hostile à l’idée et conclût "je suis prêt à vous recevoir à tout moment à Paris". 


Le ton se durci

Le conflit dure depuis trois semaines. Les organismes fatiguent, les entreprises tirent la langue, et les enfants ne vont toujours pas à l’école. Le ton commence à se durcir. En retour de ce courrier du Président, ce même 10 avril, le collectif écrit au Premier ministre, Bernard Cazeneuve. Après avoir rappelé les grandes étapes des négociations, le collectif écrit :

Le collectif rappelle que la France forme sans distinction avec les peuples d’outremer une Union fondée sur l’égalité des droits.
A défaut de réponse immédiate au plus tard le mercredi 12 avril prochain, le collectif saura en tirer toutes les conséquences.


Ecoutez ci-dessous l'intégralité de cette lettre :

© jody amiet / AFP

 

Réponse du gouvernement

A Paris, le message reste le même : il n’est plus l’heure de négocier, mais de travailler martèle le Premier ministre, Bernard Cazeneuve, lors d'une nouvelle conférence de presse à Paris. L’essentiel de l’effort gouvernemental, en termes de budget, a été fait. 

Pourtant, deux jours plus tôt, le chef de l’Etat reconnaissait lui-même l’ambition des mesures additionnelles demandées qui exigeaient, selon lui, "un travail approfondi". Un projet ambitieux, mais auquel aucune suite n’est donnée. Le 12 mars, date limite évoquée par le collectif, le gouvernement adresse une fin de non recevoir à la Guyane. 1 millions 85 millions et des accords sectoriels : rien de plus. 

© Jody Amiet / AFP

 

Point mort

Essoufflement, enlisement : le mouvement semble au point mort. En coulisses, les accords sectoriels sont finalisés, mais rien ne se passe, officiellement. Le plan d’urgence additionnel est placardisé. Ce 12 mars est un tournant. Est-ce un point de non retour ?
 
Les élus adressent une nouvelle lettre au chef de l’Etat. Nouvel espoir de sortie de crise, mais ça ne restera qu’un espoir. Coup de théâtre le 13 mars : le collectif annonce qu’il n’ira pas à Paris comme proposé par le chef de l’Etat. Une partie des élus refuse d’endosser la responsabilité de cet échec.

Les anti-barrages dans la rue

En Guyane, le climat est tendu. Même si la majorité n’ose pas s’afficher, les anti-barrages commencent à se faire entendre et sont quelques centaines à défiler à Kourou et Cayenne. 

Fin de trêve

Le week-end de Pâques approche. Pour calmer le jeu, le collectif lâche la pression. Chacun rentre en famille, se repose et se tempère. Les barrages sont ouverts.

Dès le lundi, le collectif Pou la Gwyiann dékolé prend ses quartiers au Centre d’Action sociale d’EDF, route de Montabo à Cayenne. La situation se retend à nouveau. Le collectif affiche une détermination farouche. Il ne cédera pas maintenant, pas si près du but. Les barrages sont alors fermés de jour comme de nuit.

© jody amiet / AFP

 

Les conditions de sortie de crise

Pourtant, quatre jours plus tard, tout est signé. Officiellement, le collectif annonce que c’est ce nouveau coup de force qui a fait plier le gouvernement. Mais d’autres éléments sont à prendre en compte.
 
Le mardi 18 avril, Mickaël Mancée annonce qu’il quitte son rôle de porte parole du collectif. "La Gwiyann Dékolé" perd sa figure emblématique, symbole de la contestation, et incarnation de l’esprit du 28 mars. Un coup dur.
 
Autre accroc dans l’unité : le pôle économique quitte le collectif suivi des peuples autochtones. Eux aussi, expliquent ne plus se reconnaître dans la mobilisation, et surtout dans la forme qu’elle a pris.
 
A l’aéroport, l’heure est à la démonstration de force. La relève des gendarmes mobiles arrivent. Sur ordre, les 75 hommes se changent à l’aéroport pour apparaître en tenue dans le hall d’accueil. 
 
Les élus appellent à un changement de méthode. Une manière diplomatique de demander la levée des barrages. Les téléphones sonnent, les conversations entre les élus et le collectif se multiplient. Le 20 avril, les réunions officielles commencent. Dans l’après-midi, collectif, maires, parlementaires, et conseillers territoriaux se retrouvent à la CTG pour discuter et modifier quelques virgules et détails.

Davy Rimane, UTG Eclairage. © JODY AMIET / AFP

 

Sortie de crise

Alors que les conditions sont réunies pour une éventuelle sortie de crise, tout n’est pas si simple. Deux points bloquent les négociations : le foncier et le cadre dans lequel le plan additionnel sera discuté.
 
Cinq heures du matin, Davy Rimane sort de la préfecture et prend la parole devant une centaine de manifestants restés sur la place Léopold Heder. Le leader syndical, devenu porte parole du collectif, est cerné. Abattu par la fatigue, il peine à trouver ses mots.

 

Signature

Le 21 avril, à 15 heures 30, le rendez-vous est fixé pour une signature définitive. Là encore, il faudra patienter. Des éléments sont encore à négocier. A 17h30, nous y sommes.

Qu’est ce qui a permis cette sortie de crise ? Les élus ont-ils dégrippé le mécanisme ? Les défections de Mickaël Mancée, puis du pôle économique, et les divisions au sein du collectif et de la population ont-elles poussé vers la sortie ? Un collectif divisé avance toujours difficilement. Il fallait, par ailleurs, éviter de basculer dans la violence alors qu’au sein-même du collectif, certains n’excluaient plus cette éventualité.
 
De son côté, le gouvernement était pressé d’en finir avant le premier tour de la présidentielle.  Quoi qu’il en soit, en ce 21 avril, l’accord est signé. La prochaine étape, le prochain combat sera de l’appliquer.  L’heure est au rassemblement, à l’unité. La crise est passée, le travail commence. 

© JODY AMIET / AFP