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"Haïti est en équilibre entre deux pôles", selon la romancière Kettly Mars

Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, la romancière et nouvelliste haïtienne Kettly Mars fait le point sur la situation en Haïti après le passage de l’ouragan Matthew, et donne son sentiment sur la situation politique du pays. Interview. 

La romancière haïtienne Kettly Mars. © DR
© DR La romancière haïtienne Kettly Mars.
  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le
Actuellement en résidence d'écriture dans la région Provence-Côte d'Azur, l’écrivaine haïtienne Kettly Mars n’était pas dans son pays lors du passage de l’Ouragan Matthew, mais « suit les nouvelles de près », dit-elle. Contactée par La1ere.fr, elle a accepté de parler de la situation générale en Haïti. Son dernier roman, « Je suis vivant », est paru en 2015 aux éditions Mercure de France. Entretien.
 
Suite au passage de l’ouragan Matthew, quelles sont les nouvelles qui vous parviennent d’Haïti, de vos proches ? Quelles sont leurs principales préoccupations ?
Kettly Mars : L’ouragan Matthew a principalement touché trois départements du pays, les Nippes, le Sud et la Grande-Anse. N’étant pas de ces régions, ma famille n’a pas connu de pertes en vies et en biens. Mais des amis et connaissances originaires de ces départements ou y habitant ont essuyé de grandes pertes. D’après les statistiques encore incomplètes, 80% du bétail et de la culture de ces régions est perdue. Quand on sait que la Grande-Anse est le grenier d’Haïti, la région la moins affectée par l’érosion généralisée du pays, on peut imaginer l’impact négatif de ce cyclone sur la situation générale. Avec l’Internet et les réseaux sociaux, les nouvelles s’échangent au quotidien, avec photos et films à l’appui. Ce sont des images d’apocalypse et de désolation totale dans certains lieux. Les préoccupations aujourd’hui sont de répondre aux besoins immédiats et urgents d’une population qui a tout perdu dans les régions affectées. Le secteur privé a réagi bien vite et des chaînes de solidarité se sont constituées pour collecter de la nourriture, de l’eau, des vêtements et des objets de première nécessité et les faire parvenir aux sinistrés malgré les difficultés de transport et d’accès dans certaines parties reculées du pays et les communications téléphoniques interrompues.
 
L’aide internationale est également en train d’affluer suite à la dévastation causée par l’ouragan. De nombreuses voix se sont élevées pour mettre en garde contre les détournements possibles de ces aides, comme cela avait été le cas en 2010 après le séisme. Qu’en pensez-vous ?
Je pense qu’un souci général de ne pas laisser se répéter les erreurs de 2010 occupe tous les esprits. Ce souci est exprimé ouvertement dans la presse parlée et écrite. Le gouvernement provisoire actuel a dès le départ exprimé publiquement sa volonté de voir cette aide transiter par les autorités locales afin qu’elles en aient le contrôle et, dans une certaine mesure, la gestion. Je ne sais pas dans quelle mesure cela est possible mais il est certain que des mesures seront prises pour éviter les graves dérives que nous avons connues après le séisme de 2010. Du coté de la société civile aussi, des organisations réclament de la transparence et la reddition de comptes.
 
Les élections législative et présidentielle prévues ce mois-ci n’ont pas pu avoir lieu à cause de l’ouragan. Par ailleurs la situation politique semble totalement bloquée. Est-ce le cas ?
Haiti est maintenant en équilibre entre deux pôles. D’une part, faire face à la situation humanitaire, économique, sanitaire et sociale gravissime provoquée par l’ouragan Matthew. Et d’autre part faire en sorte que le pays continue de fonctionner, que les institutions poursuivent leur mission. Il est évident que les élections n’auraient pas pu se tenir à la date prévue du 9 octobre et qu’il a fallu les reporter. Mais il ne faut pas non plus baisser les bras et laisser que les forces d’inertie pèsent de leurs poids sur le processus, pour toutes sortes de motifs occultes. Je ne dirais pas que la situation politique est totalement bloquée. Les partis politiques, au contraire, font pression sur le Conseil électoral provisoire afin qu’il publie de nouvelles dates pour les élections.  La tenue de ces élections est aussi urgente pour la survie du pays que les soins à apporter aux victimes aujourd’hui. Car les échéances politiques et constitutionnelles sont là et si aux dates prévues un gouvernement et un parlement légitimes ne sont pas installés, on ne peut imaginer l’étendue du chaos dans lequel Haïti sera plongé encore une fois.
 
Vous êtes actuellement en résidence d’écriture. Si ce n’est pas indiscret, sur quel projet travaillez-vous ?
Vous savez que par superstition les écrivains n’aiment pas révéler la nature des projets sur lesquels ils sont en train de travailler. Mais je peux vous dire brièvement que j’écris un roman dans un genre que je n’ai pas encore abordé avant. J’y explore l’ésotérisme, dans le sens du terme utilisé dans la culture populaire et les courants de pensée marginaux. Le point de départ étant l’intrusion du Mal dans des vies relativement banales et l’enchainement d’événements qui en découle.  

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