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La1ère.fr vous propose un dossier sur cette partie sombre de l'histoire de la France. Comment la République a-t-elle pu autoriser, de 1963 à 1982, le déplacement de près de 2150 enfants réunionnais pour repeupler les campagnes de métropole ? Dans volet sur l'histoire dite des "Réunionnais de la Creuse", revenons sur le contexte de l'époque.

Démographie galopante

1946. La Réunion accède au statut de département d'outre-mer. "L'île est à l'époque dans un état catastrophique sur le plan sanitaire, social, du point de vue des structures hospitalières ou de l'aide à l'enfance", remarque le sociologue Philippe Vitale de l'université d'Aix-Marseille, co-auteur de "Tristes Tropiques de la Creuse". A la misère sociale, s'ajoute une démographie galopante.

En 1952, La Réunion connait un taux de natalité qui dépasse les 50%, alors qu'il avoisine les 19,5% en métropole (en plein baby-boom). Au même moment, la désertification des territoires ruraux est en marche en métropole.

Regardez ci-dessous ce reportage sur La Réunion diffusé en 1963 et intitulé "Face au volcan, face au cyclone". Les images montrent La Réunion dans les années 60. Le commentaire est particulièrement suranné.
La Réunion des années 60

 

"Papa Debré"

Du côté politique, Michel Debré vient de perdre son poste de Premier ministre. Il est élu député de La Réunion à 80% et revient sur la scène politique. "Son objectif est d'être l'artisan de la modernité, explique le sociologue Philippe Vitale. Il organise la décentralisation administrative, demande et obtient des crédits non négligeables, met en place le service militaire pour les Dom-Tom, il fait distribuer du lait et des collations aux enfants des écoles. On l'appelle même "papa Debré"".

Le BUMIDOM

Les départs des enfants réunionnais vers la métropole commencent en 1963 avec la création du Bumidom (Bureau pour le développement de l'immigration intéressant les Dom) et du Cnarm (Comité national d'accueil et d'actions pour les Réunionnais en mobilité). "Le premier s'occupe des convois, des transports, etc. Le second joue le rôle de relais pour l'arrivée en métropole", détaille le sociologue Philippe Vitale.

Qui sont ces enfants ?

De 1963 à 1982, 1 615 enfants, de tous âges vont quitter la Réunion. C'est le chiffre longtemps avancé. Selon les dernières recherches, ils seraient en réalité 2 150. "Parmi eux, il y a les pupilles de l'État, qui font l'objet d'un abandon expressément formulé. Les "mineurs en garde", dont la responsabilité est confiée aux autorités administratives par décision de justice. Enfin, les "mineurs recueillis temporairement" : les parents donnent leur accord pour que la Ddass s'occupe temporairement d'eux", remarque Philippe Vitale.

Des promesses

Il faut savoir qu'à l'époque, les services de la Ddass présentent le départ des enfants comme une chance. "On explique aux parents qu'on les a repérés, qu'ils ont des difficultés, et on leur propose de s'occuper d'un enfant, qui aura de quoi se vêtir, qui fera des études, qui connaîtra l'eldorado de la métropole tout en pouvant revenir pour les vacances", poursuit le sociologue. Beaucoup de parents imaginaient que ce serait mieux pour leurs enfants qui vivaient parfois dans des conditions difficiles à La Réunion. Mais contrairement à ce qui leur a été promis, la plupart sont coupés de leur famille. Ils n'ont pas pu faire d'études et ne sont jamais retournés à la Réunion.

Des familles en difficultés

Autre problème, beaucoup de ces enfants ont été déclarés pupilles alors qu'ils avaient des parents à La Réunion. "Le plus souvent, il y a dans les dossiers une empreinte de doigt et une croix : les parents ne savaient pas, je crois, ce qui s'y trouvait, explique Philippe Vitale. Il s'agissait de familles marginalisées, très pauvres, souvent illettrées, avec beaucoup de problèmes sociaux".

"Il ne faut pas perdre de vue, non plus, l'idéologie de l'époque,
estime le sociologue. Le credo de la Ddass était de couper les pupilles de leur contexte familial, y compris en séparant les fratries. On le faisait pour tous, Bretons, Provençaux ou Réunionnais. La psychologie infantile n'existait pas, ou à peine. Sauf que les enfants venaient d'une île à des milliers de kilomètres de distance, d'une culture et d'un climat différents. Surtout, ils avaient des parents au départ".