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De 1963 à 1982, des centaines d’enfants réunionnais ont été envoyés dans des départements peu peuplés de l’hexagone. Selon les dernières recherches 2 150 enfants ont ainsi vécu ce transfert. Ces dernières années, La1ere.fr a rencontré ceux que l’on appelle les "Réunionnais de la Creuse". Une dénomination qui s’est avérée inexacte car ces enfants ont été envoyés dans 64 départements de l’hexagone, pas seulement dans la Creuse. Ils racontent.

Le départ

Se retrouver du jour au lendemain, coupé de ses racines, dans une région au climat radicalement différent de celui de La Réunion, sans ses proches, c’est ce qui est arrivé à des centaines d’enfants réunionnais de 1963 à 1982. Comment ces départs ont-ils été vécus par les enfants ? La1ere a recueilli de nombreux témoignages.

Jean-Thierry Cheyroux, 56 ans, aujourd’hui se souvient. "A La Réunion, c’était la misère, on trainait dans la rue". Jean-Thierry Cheyroux n’ a aucun souvenir de l’avion et de son arrivée au foyer de Saint-Clar dans le Gers, "comme si ma mémoire s’était effacée", confie-t-il. Regardez ci-dessous ce reportage de France Ô :
 
Jean-Thierry Cheyroux, sur les traces d'un passé douloureux

Yvon Thiburce se rappelle très bien du départ : un matin de septembre 1966, le directeur du foyer envoie quelques-uns des enfants réunionnais à Saint-Denis chercher des costumes et des valises. "On ne savait pas pourquoi, se souvient Yvon Thiburce.  Moi, je ne voulais pas partir". Marie-Jeanne Boyer, non plus ne voulait pas partir. Cette Réunionnaise de la Creuse n’a que très peu de souvenirs du voyage : "Je pense qu’ils avaient dû nous donner un médicament pour nous endormir".
 

Yvon Thiburce © Martin Baumer


Pour Michèle Hoareau, le départ de La Réunion a été un peu moins brutale "L’assistante sociale nous avait demandé si on souhaitait venir en France. On a dit oui tous les quatre. Mes parents avaient onze enfants". Jean-Pierre Moutoulatchimy, son frère raconte : "On ne pouvait plus vivre dans cette pauvreté".

Jean-Pierre Moutoulatchimy © Martin Baumer

 

Les foyers dans l’hexagone

Michèle Hoareau se rappelle que le directeur du foyer de l’enfance de Guéret était Réunionnais. Grâce à lui, "on avait du rougail saucisse, ça faisait du bien, c’était très bon", se rappelle-t-elle. 
 

Michèle Hoareau chez elle à Guéret, dans la Creuse © CB


En 1966, 250 enfants réunionnais étaient hébergés au foyer de Guéret. Une équipe de l’ORTF avait tourné un reportage en 1969 qui décrit le quotidien des jeunes Réunionnais et "leur aimable caractère". Regardez ci-dessous ces images d'archives : 

Archives 1969 Réunionnais Foyer Guéret Creuse

Jean-Thierry Cheyroux se rappelle qu’au foyer de Saint-Clar dans le Gers, il avait un ami réunionnais avec lequel il passait beaucoup de temps à jouer. Il se souvient surtout qu’il avait horriblement froid.

L'orphelinat de Saint-Clar dans le Gers © CB

 

Les petits réunionnais découvrent la neige

Jean-Charles Pitou, président de l’association Génération brisée, n’a pas oublié ce changement brutal de climat : "j’avais 9 ans quand je suis arrivé à Quézac, se souvient-il. J’avais horriblement froid. Je me souviens en octobre, il neigeait".
 

Jean Charles Pitou, le président de l'association Génération brisée © CB


Comme Jean-Charles Pitou, Serge Tetry a grandi au foyer de Quézac dans le Cantal. Il n’a que des mauvais souvenirs. "Je ne sais même pas pourquoi, je suis arrivé à Quézac. J’étais à l’orphelinat à Hell-Bourg, on m’a donné une valise et on m’a dit, tu vas prendre l’avion. Rien que de prendre l’avion, j’étais content. On était bête, on ne savait rien. Arrivé à Quézac, je fuguais souvent et au bout de plusieurs années on m’a envoyé en maison de correction à Toulouse avec des voleurs, alors que je n’avais rien fait de mal. Je voulais me suicider. Aujourd’hui, il y a toujours en moi un dégoût de la vie".

Serge Tétry © CB

 

"Certains nous prenaient pour des chiens"

Henry Annony lui aussi a très mal vécu cette période de sa vie. "Quand on n’était pas au foyer de Quézac, on allait travailler dans des fermes ou chez des patrons-boulangers. Certains nous prenaient pour des chiens. On était révolté, mais on ne pouvait rien dire".


Henry Annony © CB

 

L’adoption

Certains enfants ne sont pas passés par la case foyer. Sylvie Arcos et son frère Jean-Bernard Pranville ont été directement adoptés par une famille en Bretagne. "Je me sentais différente. Ma mère était très autoritaire et mon père m’a fait vivre un traumatisme que je ne suis pas prête d’oublier". Du plus loin qu’elle se souvienne, Sylvie a toujours voulu comprendre, savoir d’où elle venait. "Je me sentais différente, j’avais besoin de savoir où étaient mes racines". Regardez ci-dessous le reportage de France Ô : 
 
Une enfance à deux visages

Jean-Thierry Cheyroux ne garde pas de bons souvenirs de sa famille d’adoption. Battu régulièrement par son père adoptif, la vie à la maison était cauchemardesque. Interdiction de recevoir des amis à la maison. Il y avait des règles aussi absurdes qu’ aller aux toilettes à heure fixe ! "on était comme dans une prison", confie-t-il.
 

Jean-Thierry Cheyroux et ses deux soeurs © CB


Dans un livre poignant, Jean-Jacques Martial raconte son enfance. Il se plaisait dans sa famille d’accueil, un vieux couple de fermiers de la Creuse qui le choyait. Mais tout a basculé le jour où un couple de professeurs est venu le chercher pour l’emmener en Normandie. Sa descente aux enfers a alors commencé avec les viols à répétition de son beau-père. En 2002, Jean-Jacques Martial a porté plainte et exigé 1 milliards d’euros de dommages et intérêts à l’Etat. 

Jean-Jacques Martial © David Ponchelet

 

Travail à la ferme

Jean-Charles Serdagne a passé trois longues années de sa vie de 13 ans à 16 ans à servir sept jours sur sept dans une ferme de la Creuse et à subir les mauvais traitements d’un paysan. "Il me tapait dessus pour un oui ou pour un non. Je faisais tous les travaux de la ferme. Je mangeais seul. Moi qui rêvais d’aller à l’école pour devenir dessinateur industriel… Tous mes rêves se sont effondrés". 
 

Jean-Charles Serdagne © Martin Baumer / Outre-mer 1ère


Regardez ci-dessous le reportage de France Ô. il s'agit d'un portrait croisé : Michèle Hoareau d'un côté et Jean-Charles Serdagne de l'autre. Tous les deux sont arrivés à l'âge de 13 ans en 1966 dans la Creuse : 

Portrait croisé Réunionnais de la Creuse

Jean-Pierre Gosse a lui aussi vécu son adolescence dans une ferme de la Creuse. Décédé en 2013 d’une tumeur, il laisse derrière lui un témoignage terrible dans son livre autobiographique intitulé "Cette bête que j’ai été", paru aux éditions Alter ego. Jean-Pierre Gosse a été traité comme un esclave. "Il dormait dans la porcherie, mangeait les granulés des cochons et se réchauffait la nuit auprès des truies", raconte sa veuve Geniève Gosse à La Montagne. Jean-Pierre Gosse a tenté de se pendre. 




Suicides

Beaucoup de Réunionnais de la Creuse évoquent des proches qui se sont suicidés. Valérie Andanson qui est l’une des chevilles ouvrières de la Fédération des enfants déracinés des Drom parle ainsi avec beaucoup de tristesse de son frère dont elle a appris l’existence, une fois adulte. "Il n’a jamais pu évacuer cette histoire et a fini par mettre fin à ses jours alors qu’il avait construit une famille", confie sa fille à La1ere.fr.
 

Valérie Andanson, de la Fédération des Enfants déracinés des DROM © CB


Marie-Jeanne Boyer, elle aussi, parle avec douleur de sa grande-sœur abusée par le vieillard qui les hébergeait en famille d’accueil. "Cette histoire l’a hanté toute sa vie". Marie-Jeanne a, elle aussi bien du mal à tourner la page. Elle se rappelle encore "les pas de ce vieillard dans l’escalier venant retrouver sa sœur".  Regardez ci-dessous le reportage de France Ô : 

Marie-Jeanne Boyer, une enfant de la Creuse

 

Des histoires douloureuses

L’histoire des Réunionnais de la Creuse reste encore très sensible. "On ne connait que 300 enfants transférés sur les 2150 que nous avons recensés. Certains sont morts, d’autres se sont suicidés, certains n’ont plus envie de remuer le passé. Ceux qui viennent nous voir racontent des histoires douloureuses", explique Philippe Vitale le président de la commission chargée de faire la lumière sur cette page peu glorieuse de l’histoire de France.