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Jean-Jacob Bicep: "L'Outre-mer est resté dans un modèle colonial"

Jean-Jacob Bicep  dénonce le silence qui entoure le scandale du chlordécone. Selon le député européen EELV, il est grand temps de changer de modèle écologique dans les Outre-mer et de mettre en place une écologie "postcoloniale".

Jean-Jacob Bicep député Européen Europe Ecologie les Verts © EELV
© EELV Jean-Jacob Bicep député Européen Europe Ecologie les Verts
  • Par Maïté Koda
  • Publié le , mis à jour le
La pollution des sols, de l'eau et des aliments au chlordécone est une réalité aux Antilles françaises. Pourtant, ce scandale et ses conséquences sur la santé des populations de Martinique et de Guadeloupe restent méconnus dans l'Hexagone.
Malgré les recommandations de l'OMS sur son caractère cancérigène et son rôle de perturbateur endocrinien, malgré  l'interdiction du produit aux USA dès 1976; les planteurs de Martinique et de Guadeloupe obtiennent du gouvernement l'autorissation d'y avoir recours.  Les bananeraies sont alors décimées par le passage de cyclones, et le chlordécone, utilisé pour combattre le charançon, doit permettre aux planteurs de se remettre sur pied. En 1991, le produit est interdit en France. Seulement, entre temps le brevet a été racheté par une société de Martinique. Des dérogations successives lui accorderont deux années supplémentaires; et les sols des Antilles seront ainsi allègrement pollués jusqu'en 1993.
 
Vingt ans plus tard, les sols , les aliments, et l'eau restent contaminés. Des études tendent à démontrer les conséquences dramatiques sur la santé: cancer de la prostate, diminution de la motricité fine chez les nourrissons, baisse de la mémoire visuelle… Dressant un parallèle avec la médiatisation de "la crise des lasagnes de cheval", le député européen EELV Jean-Jacob Bicep déplore sur son blog  "pour une écologie postcoloniale" , hébergé par Rue 89, que ce scandale sanitaire soit passé sous silence.
 

"Il y a un réel désintérêt des médias pour ces questions"

 
Vous dénoncez l'engouement des médias autour du scandale concernant la présence de cheval dans des lasagnes estampillées au bœuf alors que le dossier du chlordécone n'obtient "qu'un bruissement d'ailes". Comment expliquez-vous cette différence de traitement?
 Il y a tout d'abord le phénomène d'éloignement géographique. Le chlordécone concerne des départements de la France non hexagonale, à des milliers de kilomètres de Paris.  D'autre part, il y a un réel désintérêt des médias nationaux pour ces questions ultramarines. On ne parle pas ou très peu du chlordécone, alors qu'il s'agit d'un scandale sanitaire important. La moindre affaire concernant l'alimentation en France hexagonale est pourtant immédiatement relayée par la presse. La médiatisation est nécessaire, elle permet  d'informer la population qui ensuite pourra se mobiliser pour se faire entendre.
 
Il faudrait donc que le scandale concerne l'alimentation dans l'Hexagone pour qu'enfin on n'en parle…
Tout à fait, c'est d'ailleurs comme ça que cette histoire a enfin pu être relayée dans l'Hexagone. On a commencé à en parler le jour ou des patates douces contaminées sont arrivées en France hexagonale. [En 2002, une tonne et demi tonnes de patates douces en provenance de Martinique ont été saisies par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes à Dunkerque, ndlr]. L'affaire a eu un certain impact mais le soufflet est rapidement retombé. Les denrées ont été détruites et on n'en a plus jamais reparlé. C'est pourquoi il faut que l'affaire soit portée durablement en France hexagonale. Je milite activement pour que tout le monde soit bien informé et que cette affaire ne se passe pas en vase clos.

"L'Etat ne peut être exonéré de ses responsabilités"

 
Vous dites que cette affaire doit être ébruitée afin que  chacun prenne ses responsabilités. Qui visez-vous?
 Une fois qu'on aura démontré et déterminé précisément les ravages du chlordécone il va falloir aussi penser aux réparations. Je pense notamment à tous ceux qui ont eu des problèmes de santé, tout comme les agriculteurs, les pêcheurs et ceux qui pâtissent de l'utilisation de ce pesticide.
En ce qui concerne les responsabilités, le gouvernement a accordé des dérogations aux planteurs de bananes en Martinique et en Guadeloupe pour qu'ils continuent d'utiliser le pesticide, tout en sachant que le produit était dangereux.  L'Etat ne peut être exonéré de ses responsabilités. Je rappelle que ce produit était interdit depuis 1976 aux Etats-Unis et qu'on savait déjà à l'époque les conséquences sur la santé humaine.
Les agriculteurs qui ont utilisés ce produit auront eux aussi à répondre de leurs actes.
 
Cette mobilisation que vous relayez dans l'Hexagone existe déjà localement…
Bien sûr, il existe plusieurs collectifs en Guadeloupe et en Martinique qui travaillent sur ce dossier et sur celui contre l'épandage aérien, qui concerne toujours le traitement phytosanitaire des bananes. C'est en association avec ce qui se passe sur place que nous entendons mener ce combat dans l'Hexagone. Nous refusons de faire passer les intérêts économiques avant la santé de la population, et souhaitons défendre avant tout l'intérêt général.
 
Défendre l'intérêt général, c'est ce que vous entendez par l'écologie postcoloniale?
 L'écologie coloniale c'est lorsqu'on produit essentiellement pour l'exportation, avec un modèle de mono culture. C'est la cas Outre-mer:   même si on a changé de statut, on reste dans un modèle colonial.
Nous souhaitons dépasser ce modèle pour arriver un jour à la souveraineté alimentaire des populations d'Outre-mer.
 
Nous refusons une agriculture qui cherche à produire toujours plus, à faire du bénéfice à tout prix en sacrifiant la santé des populations. Nous sommes, au sein d'Europe Ecologie, contre ce modèle basé sur la monoculture et cette agriculture exportatrice qui ne répond pas aux besoins de la population locale mais cherche uniquement à faire ces profits. C'est en cherchant à rentabiliser au maximum ces cultures qu'on se retrouve à utiliser des pesticides qui entrainent aujourd'hui une crise sanitaire dans les Outre-mer français.

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