L’usine de nickel du nord, la passion d’André Dang le « milliardaire rouge »

nickel
André Dang, nickel
©Alain Jeannin (Outre-mer 1ère)
Moment d’intense émotion pour André Dang au pied du massif du Koniambo. Après 20 ans d’attente, l’usine du Nord est entrée en production. La première coulée officielle de nickel a été réalisée ce vendredi. Le combat de toute une vie pour André Dang. Portrait. 
C’est une histoire calédonienne. Une histoire de mémoire et de revanche sur le destin.
Elle commence en 1935, sur les quais d’un port du nord-Vietnam. Une jeune femme de trente ans, Thi-Binh, fait parti des milliers de Tonkinoises qui s’embarquent pour la Nouvelle-Calédonie, une île où la France a besoin de bras pour pallier le manque de main d’œuvre. Cette femme porte le matricule «A649 »  l’administration coloniale a mis ce système en place pour ne plus s’empêtrer dans ces noms étrangers à rallonge.


Destin tourmenté

Trieuse de minerais, Thi-Binh fait la rencontre de Dang Van Than. Lui porte le numéro « 2206 ». Un an plus tard, le couple donne naissance à un petit garçon, mais le 15 novembre 1936, le mineur Dang Van meurt dans un accident du travail. La mère et l’enfant quittent la mine du Koniambo et vont vivre durant des années dans une grande pauvreté. L'orphelin de père est alors recueilli par un couple de compatriotes vietnamiens qui l'inscrit à l'école et l'initie au commerce. C'est avec les soldats américains, stationnés à Nouméa entre 1942 et 1946, qu'il fait ses débuts en vendant des souvenirs et des morceaux de corail.

Découverte de la métropole et du secteur automobile

Des années plus tard, il est repéré par Edouard Pentecost, métisse kanak qui a fait fortune dans l'import de voitures Citroën. Dang s’embarque alors pour Marseille où son regard se pose sur la devanture d’un magasin de chaussures « André », il a trouvé son prénom. Sur place, il étudie dans une école d’ingénieurs et se forme au métier de commercial en automobiles.

Retour en Calédonie

De retour en Nouvelle-Calédonie en 1955, il obtient le monopole de l’importation de Nissan et Toyota pour le Pacifique Sud. Il commence aussi à se constituer un réseau dans le milieu très fermé des sidérurgistes japonais, qui respecte ce Calédonien-Vietnamien combatif et victime du racisme. A l’opposé des mœurs de comptoir de l’économie calédonienne.
Tout en restant gestionnaire de Nissan, de Toyota et de Citroën, André Dang ouvre une station-service avec sa femme, et engage des Kanak. Ce geste lui vaut une première réputation d'émancipateur, de progressiste.

Ascension économique et rencontre avec Jean-Marie Tjibaou

Les années 70 sont des années d’ascension économique. Mais les succès commerciaux, associés à sa proximité avec la communauté vietnamienne de Calédonie vont rapidement devenir suspects. Taxé d’agitateur communiste, Dang est accusé de financer la lutte indépendantiste des Kanak dont il connait les principaux leaders. Jean-Marie Tjibaou, qui lui achète une voiture, devient son ami. Le week-end, les deux hommes refont le monde et discutent durant de longues heures de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.
Les derniers partisans des « méthodes coloniales » se déchaînent. Au début des années 80, André Dang fait l’objet de menaces de mort. Ses bureaux sont saccagés, sa station-service, brulée. Il s’exile en Australie.


La réussite en Australie

Installé à Sydney, il devient le premier producteur de roses du continent. Il associe la communauté vietnamienne locale à son commerce. La plus-value qu’il réalise en revendant de vastes terrains défrichés lui permet d’amasser une petite fortune. André Dang continue de bâtir sa légende, celle d’un homme qui ne cesse de renaître en travaillant dur.

Koniambo ressurgit

Le 4 mai 1989 le leader indépendantiste historique Jean-Marie Tjibaou est assassiné.
Que vont devenir les « accords de Nouméa » qui imposent le « rééquilibrage » entre la province Sud historiquement riche et blanche, et la province Nord, tenue par les « indigènes kanak  » ? André Dang qui vient de passer six ans d’exil forcé en Australie va prendre sa revanche sur l’Histoire. Cet enfant né sur la mine de Nickel du Koniambo, au « camp des Tonkinois », va mettre à la disposition de la province Nord, toute sa science de négociateur. Son objectif : bouleverser l’ordre établi, et promouvoir une élite industrielle kanak. André Dang va briser les codes de l’économie de comptoir pour jouer à jeu égal avec les grandes entreprises calédoniennes et européennes : il conçoit et met en place la stratégie, le projet de l’usine du Nord. Condition sine qua non, il faut trouver une grande mine de nickel pour attirer un partenaire, une multinationale minière capable d’assumer le financement de l’usine.
Nommé à la direction de la Société Minière du Pacifique Sud (SMSP), le bras économique des indépendantistes calédoniens, André Dang obtiendra de haute lutte la rétrocession de l’énorme gisement du Koniambo. La mine qui l’a vu naître et sur laquelle son père a trouvé la mort…

Habile négociateur

Juillet 1994 Toronto. André Dang et une délégation du FLNKS sont reçus par l’industriel canadien Falconbridge, troisième producteur mondial de Nickel. Ils font valoir les avantages d’une exploitation à ciel ouvert sous les tropiques. Le producteur canadien qui n'a jamais pu mettre les pieds en Nouvelle-Calédonie, jusqu'alors chasse gardée de la Société locale Le Nickel (SLN), voit dans cette proposition l'opportunité d’entrer dans la place et de casser le monopole franco-calédonien.

Le rêve d'un homme devient réalité industrielle

Vingt et un ans plus tard, Falconbridge a disparu, racheté par Xstrata une autre multinationale, mais l’usine du Nord est entrée en production. Ce 19 avril 2013 est une date historique. Le métal en fusion sort désormais des fours de l'usine du Koniambo. André Dang est âgé aujourd’hui de 73 ans. Il a su mener des négociations profitables dans un milieu d’une rudesse exceptionnelle. Les Kanak associés aux multinationales Glenstrata et Glencore dans une co-entreprise, KNS, vont vendre leur Nickel dans le monde entier. André Dang, enfant miséreux, est devenu l’un des hommes d’affaires les plus riches du Pacifique Sud. Surtout, il permet aux Kanak, désormais à la tête de leur industrie sidérurgique et minière, de réaliser leurs aspirations politiques. Avant le référendum d’autodétermination de 2018, le nickel de l’usine du Nord devient un atout essentiel pour Paul Neaoutyine le leader historique des indépendantistes kanak. C’est la grande revanche d’André Dang.