Les voyages artistiques de Maleselo Taugamoa

culture
Maleselo Taugamoa
©MK / Outremer 1ere
A Paris les expositions Brassage  et Agora Mundo rassemblent  21 artistes d'Outre-mer, jusqu'au 27 juillet . Parmi eux, Maleselo Taugamoa. Cet ex-militaire originaire de Futuna s'adonne désormais à ses passions: la peinture et la sculpture.
Il n'aime pas s'ennuyer. C'est même devenu sa hantise. Maleselo Taugamoa peint et sculpte avec, en permanence, la crainte de rester sur ses acquis. Ou pire encore, de faire comme tout le monde. Ce sont sans doute, estime-t-il, ces deux lignes directrices qui caractérisent le mieux sa façon de concevoir son art.  

C'est d'ailleurs pour s'éloigner des sentiers battus qu'il s'est tout d'abord tourné vers l'armée de l'air. Tau, comme ses amis parisiens l'ont surnommé depuis, avait alors 20 ans. Lorsqu'il échoue au baccalauréat, son avenir est tout tracé. "Quand on est un garçon et qu'on ne réussit pas à l'école, les choix sont restreints: tout le monde se tourne vers l'armée." Pendant des années, le lycéen de Wallis n'est rentré à Futuna que pour les vacances scolaires.  De ces allers-retours en trimoteur, il a gardé une fascination pour le métier de pilote et sa capacité à faire voler les hommes.
 

J'arrivais toujours à m'exercer sur des portières de vieilles  voitures

maleselo casque
©Taugamoa M.
Direction l'Hexagone. Tau fait ses classes. Une fois devenu sous-officier il choisit la base de Villacoublay, dans les Yvelines. Mécanicien général, il doit, entre autres repeindre et vernir les véhicules de la base à l'aérographe. Il a toujours aimé dessiner, le travail lui plait. Et surtout, une fois la technique maîtrisée, il grappille du temps libre. "J'arrivais toujours à m'exercer sur des portières de vieilles voitures, se souvient-il. Et quand je pouvais, je récupérais des chutes de bois de l'atelier menuiserie, et j'apprenais la sculpture".

Le Futunien est plutôt doué, ses supérieurs le remarquent, il devient l'artiste attitré de la base. Entre casques personnalisés, demi-coques de bateaux et têtes de chevaux en bois sculptées, il est le fournisseur de cadeaux personnalisés aux membres de l'Etat major. Déjà il essaie, une fois la technique acquise, de se différencier, s'essayant au plexiglass ou encore superposant les essences de bois.
 
Quand lui demande à quand remonte ses penchants pour l'art, Tau est bien en peine de répondre. Tout juste concède-t-il avoir grandi un peu vite. Une famille de cinq enfants, une mère célibataire qui travaille dur… Dans une société très fortement imprégnée de religion catholique, le schéma passe mal. Difficile d'exister quand on n'a pas de père. "J'ai grandi un peu vite, concède-t-il. Et c'est sans doute pour toutes ces raisons que j'ai cherché des moyens pour m'exprimer".
 
Les années passent. Cet uniforme dont il avait tant rêvé commence à lui peser. Et Tau s'ennuie. C'est le signal. En 2010, alors qu'il est sergent-chef, il met un terme à sa carrière militaire. Il rêve d'ouvrir une boutique d'arts polynésiens. Le projet se révèle complexe, il le met de côté sans l'abandonner complètement.
Il se reconvertit une première fois en tant que peintre carrossier. Le temps libre lui fait défaut. Il préfère alors un poste de préparateur de commandes dont les horaires, 5 heures – 13 heures,  lui permettent de se consacrer à ses passions.

Maleselo Taugamoa
©Taugamoa M.

 

Tatau

Tau peint, sculpte, feuillette les livres dans les boutiques d'arts pour améliorer ses techniques. L'objectif est de se différencier à chaque fois. Il ne peint plus sur toile. L'idée lui est venue lors d'un séjour sur île natale. Les écorces de mûrier, transformées en tapa,  servaient traditionnellement à la fabrication de vêtements, aujourd'hui, elles font guise d'offrandes. Tau a une révélation, laisse ses vêtements sur place et repart à Paris la valise pleine d'écorces. "Sur une toile, si je mets du bleu, j'obtiens du bleu. L'écorce, en revanche, il faut l'apprivoiser, la dompter. J'ai du énormément tâtonner pour l'utiliser". Et surtout  ces écorces incarnent Futuna, elles représentent Tau. "Je m'inspire beaucoup de l'art du tatouage, du Tatau, explique-t-il. 'Ta' c'est frapper, 'tau' c'est porter. Nous sommes tous marqués par notre histoire, notre culture. Et lorsqu'on nous voyageons, nous la transportons avec nous".  
 

 


maleselo cube
Derrière le tableau, on peut apercevoir le cube ©Taugamoa M.

Cube Faiva

Tau, qui a laissé tomber l'aérographe et la peinture à huile, s'adonne désormais à la peinture pour vitrail à froid. Il garde ses petits secrets de fabrication, dont ceux qui permettent d'ajouter du relief sur ses œuvres. Celles-ci connaissent leur petit succès. Ses premières expositions datent de 2009. En 2010, il loue un petit stand 5 000 euros à la Foire de ParisTout se vend, Tau rentre dans ses frais et profite d'opportunités lors de l'année des Outre-mer en 2011.  
Son œuvre favorite, la sculpture dont il peut parler pendant des heures, c'est son cube Faiva " 'Faiva' c'est le savoir. Ce cube représente les 6 continents. Il est comme la Terre, quand il tourne sur son axe, il donne l'impression d'un globe". L'Inde est dans sa conception, un continent à part. Sur chaque face, Tau a peint un visage, représentant les premiers hommes ayant peuplé ce continent. L'artiste de 37 ans,  tout en muscle et le crâne rasé, évoque tour à tour les forces, au nombre de six, qui frappent ce cube, la Trinité, le métissage et les voyages dans l'espace...

Voir Taleselo Mauganoa dans le reportage de France Ô sur les expositions Brassage et Agora Mundo



Exposition multiculturelle

Il se souvient avoir eu une révélation il y a quelques années. "Un jour à la Foire de Lille, une femme s'est arrêtée devant un tableau. Il représentait les fleurs de chez nous, celles que l'on offre lorsque quelqu'un arrive. Elle avait les larmes aux yeux parce qu'elle disait qu'elle pouvait sentir leur parfum en les regardant. Elle a acheté le tableau.  C'est là que j'ai compris à quel point je pouvais toucher les gens, leur transmettre des émotions fortes".
Lui qui pensait au départ peindre pour sa communauté, réalise que son public s'élargit d'autant plus qu'il s'imprègne de ses traditions. 



Désormais, l'objectif serait un jour d'organiser une performance, rassemblant des artistes issus des six cultures représentées sur son cube.  Une grande exposition avec plusieurs formes artistiques autour, encore une fois, de " ce qui nous marque et ce que nous véhiculons". Le Tatau, toujours.

Le projet avance lentement, mais peu importe: Tau s'est fait tatouer une tortue sur l'avant-bras gauche. Comme elle, il prend son temps mais ne renonce pas avant de parvenir à ses fins.





Exposition Brassage à la Cité internationale des Arts 
Jusqu'au 27 juillet

18 rue de l'Hôtel de Ville
75004 Paris


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