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Nickel Calédonien : pour Didier Julienne, « Un nouvel incident serait sans doute fatal à l’usine du Sud »

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Usine de nickel dans le sud de Nouvelle-Calédonie
©CLAUDINE WERY / AFP

Des poissons morts par centaines, la pêche et la  baignade interdites, des populations en colère. Le 8 mai dernier, 100 000 litres d’acide chlorhydrique ont été déversées accidentellement dans le lagon. Didier Julienne, stratège en ressources naturelles reconnu, donne sa vision de l'avenir. 

La1ere.fr: Faut-il aller de l'avant et tourner la page du dernier incident industriel ou bien fermer l'usine de nickel du Sud car elle est trop dangereuse pour l'environnement ?
 Didier Julienne : Cette usine hydro-métallurgique produisant du nickel, du cobalt, classée SEVESO parce qu’utilisant notamment des produits à base d’acides nécessitait la mise au point d’un procédé particulier comportant des innovations. Il faut un matériel au point, une vigilance et une sécurité spécifique à la chimie qui n’existait pas en Nouvelle–Calédonie donc des collaborateurs motivés, le tout sous un contrôle renforcé et permanent d’une sécurité intérieure et extérieure des personnes et des matériels. La cohérence de ce trio ne paraît pas avoir été réalisée dans le passé. 
Mais, depuis le dernier accident industriel il y a un point positif. Une cause a été identifiée dans la défaillance du contrôle et de la sécurité et une force administrative ou politique les auditera voire les supervisera avec constance avec un objectif simple : pas de pollution ni sur terre ni dans le lagon. La reprise en main est en route, chacun reprend sa place notamment la Province-Sud. Rien n'est impossible, des contrôles d’une autre nature n’existent-ils pas à Koniambo et à Doniambo ?
Pour qu’un nouvel incident ne soit pas fatal il faut à présent remotiver le personnel et mettre en conformité ce que révélera l’audit itératif des dangers attachés aux matériels.
 
Faut-il fermer cette usine qui ressemble à un bolide fragile et instable ?
Rappelons que pour le moment La Nouvelle-Calédonie est propriétaire de 5% de ce complexe industriel et qu’elle les perdrait si l’usine fermait. D’autre part, une partie de la population reçoit en contrepartie d’un travail direct ou indirect des retombées salariales, mais une autre population moins associée endure les conséquences d’incidents lorsqu’ils affectent l’environnement. Il y a déséquilibre, et comme je le prononçais à plusieurs reprises déjà à Nouméa, les raisonnements simplistes, institutionnels, comptables voire académiques basés sur l’unique valeur ajoutée n’ont pas de sens. Nous en avons ici une nouvelle démonstration et les fabricants de cette pensée inadaptée porte une très lourde responsabilité
De plus il apparaitrait que le lieu choisi pour construire l’usine n’était probablement pas le meilleur compte tenu de configuration architectural de son sous-sol...
 
Comprenez-vous la révolte et la colère contre l’usine du Sud ? On en est au sixième accident depuis 2009.
 La prise de conscience de ce passif est à présent générale et il y a une opinion anti-usine qui s’exprime, notamment sous la forme d’un conflit générationnel. Toutefois sur le long terme, les déclarations ou décisions émotives ont peu d’effet, mais il faut intégrer l’intérêt de cette jeunesse qui proteste et qui ne se sent pas concernée.
Mais il y a également un aspect positif, c’est la détermination de tous pour réussir, car chacun comprend que l’on est dos au mur et que l’on n’a pas d’autre choix que le succès. Cette dernière chance peut permettre de comprendre pourquoi l’usine à des difficultés. L’industriel Vale le doit à la population qui est légitimement inquiète mais aussi aux milliers d’emplois directs et indirects qui sont en jeux.
 
 
Les calédoniens disent « plus jamais ça » des voix s’élèvent pour fermer l’usine…
Fermer cette usine pour en construire une offshore, ailleurs qu’en Nouvelle-Calédonie ?  Cela pourrait se concevoir mais de manière là encore non émotionnelle, c’est-à-dire en s’assurant que la nouvelle unité sera une réussite industrielle, économique et environnementale.
En effet, il serait illusoire d’imaginer exporter le problème technique, il faudrait donc exporter une solution : c’est-à-dire le produit minier (sous la forme de pulpe ou autre) dans une usine nouvelle ou déjà existante qui maitriserait parfaitement son propre processus et la sécurité qui y est attachée.
Il serait également insupportable d’abandonner les bénéfices, car si c’est dans la mine que l’on emploie le plus de monde, l’expérience SMSP démontre que c’est dans l’usine d’affinage du nickel offshore que l’on maximise la marge, le profit ; c’est pourquoi il serait heureux que la société civile calédonienne puisse bénéficier sous une forme ou une autre de ces bénéfices engendrés ailleurs dans la région.
Enfin, naturellement, si délocalisation de l’usine il y avait, c’est pour une raison environnementale. Une usine et sa mine sont toujours un compromis entre développement économique et l’environnement avec une garantie : la sécurité et des contrôles internes et externes. Il serait donc nécessaire d’exporter le produit minier vers une zone industrielle maitrisant déjà toutes les meilleures techniques de contrôle et de sécurité des personnes, des matériels et de l’environnement.
Ces trois éléments aboutissent objectivement vers une usine préexistante, ou bien à construire, située chez un industriel ou bien un consommateur éloignés d’une zone naturelle à protéger. La meilleure synergie aboutit logiquement vers un aciériste ou bien une zone industrielle particulièrement friande de nickel comme il en existe en Inde, au Vietnam, en Chine, en Corée ou au Japon. La Nouvelle-Calédonie a ce choix.
 
Et les emplois, les collaborateurs calédoniens de l'usine ?
 Il me semble que la proposition de fermer l'usine devrait s’accompagner d’une solution pour tous ces emplois…
 
Le dernier incident serait dû à une défaillance humaine, le responsable est donc trouvé ?
 S'il y a une défaillance qu’elle soit humaine ou technique, le haut management de l'usine en est le premier responsable. La règle est que les collaborateurs  doivent tous être associés à la sécurité et l’amélioration permanente des opérations.
 
Cet accident industriel, cette pollution massive sont très mauvais pour l’image de la première multinationale brésilienne. Face à ces incidents industriels à répétition, comment peut réagir la direction de Vale, le propriétaire et exploitant de l’usine ?
 Pour l’industriel, il est naturellement impossible de laisser les choses en l’état, cela est dangereux et sa responsabilité est engagée. En outre, l’abandon pur et simple conduirait à perdre un investissement de plusieurs milliards d'euros sans comprendre ce qui n’a pas fonctionné, l’image du groupe serait très dégradée. Vous savez, les groupes miniers sont des corps sociaux résistants et endurants, sans cesse, ils règlent les problèmes et améliorent la marche de leurs usines. Mais il peut arriver qu’ils vendent ou mettent une usine sous cocon. Cette vision doit être anticipée par la communauté et transformée en opportunité, c’est-à-dire que les autorités  manifestent une vision commune pour diriger l’avenir industriel de ces gisements dans lesquels j’englobe Prony et Pernod.
En conclusion, le sursaut de l’opérateur est attendu et grâce à lui la restauration de la confiance. Si cela ne se passe pas ainsi une autre vision qui reste à construire existe désormais dans les esprits, c’est déjà un grand pas. Dans les deux cas il faut des femmes et des hommes courageux et exceptionnels. Elles et ils existent à Saint-Louis, Yaté, Goro ou Doniambo mais également dans le Nord. Depuis le début, chacun sait qu’une vision commune passe nécessairement par « notre nickel ».
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