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Il y a 30 ans, entre les deux tours de l'élection présidentielle, des gendarmes sont pris en otages dans une grotte sur l’île d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Le 5 mai 1988, un assaut est lancé. L'opération Victor ensanglante l'île : dix neuf militants indépendantistes sont tués et deux militaires.
Retour trente ans après sur cette tragédie, à la veille d’un référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, prévu en novembre. Jusqu'au 26 juin, La1ère donne la parole aux petits et grands témoins des "événements".

Retrouvez ici les deux premiers volets de notre série "Il y a 30 ans" :

Quel contexte en Nouvelle-Calédonie avant le drame d'Ouvéa en avril 1988 ?

Pourquoi la prise d'otages de gendarmes le 22 avril 1988 à Ouvéa ?

La gendarmerie de Fayaoué, à Ouvéa, en 2018. © Angela Boucko

 

De la prise d'otages à l'assaut du 5 mai 1988

Depuis le 22 avril 1988, vingt-deux gendarmes et un magistrat sont retenus en otage dans la grotte de Gossanah, au nord de l'île d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Répondant au mot d'ordre du FLNKS de "boycott actif" des élections présidentielles et régionales, de jeunes militants indépendantistes emmenés par Alphonse Dianou, décident d'occuper la gendarmerie de Fayaoué. L'opération tourne mal. Quatre gendarmes sont tués et vingt-sept autres pris en otage.

Emmenés dans le sud de l'île, à Mouli, onze d'entre eux seront libérés trois jours plus tard. Les seize autres sont retenus en otage dans le nord, dans la grotte de Watetö, près de la tribu de Gossanah, un fief indépendantiste. Le 26 avril, lorsque la grotte est repérée, le capitaine Philippe Legorjus, chef du GIGN, tente une négociation. La manœuvre échoue. Six membres du GIGN et un magistrat, le procureur Jean Bianconi, sont à leur tour faits prisonniers dans la grotte. Bouclée, l'île est quadrillée par l'armée. Interdite aux journalistes, Ouvéa est coupée du monde.

Présence de gendarmes le 11 juin 1988, à Ouvéa. © REMY MOYEN / AFP

 

Alain Benson, lieutenant-colonel de gendarmerie

Si dans le sud, les recherches et les négociations menées par la gendarmerie ont rapidement abouti, dans le nord, la situation est plus compliquée. "Nous étions face à des preneurs d'otages plus déterminés, plus résolus, se souvient le lieutenant-colonel Alain Benson, chef de la gendarmerie territoriale de Nouvelle-Calédonie en 1988. Nous avons eu du mal à trouver la grotte et à comprendre ce qu'il se passait. A Gossanah, il y avait une loi du silence. Malgré les pressions que nous avons exercées avant l'arrivée des militaires, nous n'avons eu aucun résultat. Les gens se moquaient de nous, ou nous craignaient".

"Je pense que nous avons troublé la quiétude coutumière du village, estime Alain Benson, trente ans après les faits. A notre grande surprise et à la demande de Paris, les militaires ont pris la direction des opérations. Je pense que ça a été un traumatisme pour le village. Cela explique sûrement que certaines personnes aient été marquées et traumatisées. Gossanah sortait de sa quiétude habituelle".

Regardez ci-dessous le témoignage d'Alain Benson :


Plusieurs habitants de la tribu racontent avoir subi des violences de la part des forces de l'ordre. Ce que conteste le lieutenant-colonel Benson : "Effectivement notre ingérence était brutale dans le village, mais à ma connaissance, je m'inscris en faux sur toutes les accusations qui ont circulé, de tortures, de maltraitance et autres".

Il y a peut-être des personnes un peu excitées que l'on a attachées à un moment à un poteau pour les calmer, des personnes qui ont été bougées pour que l'on puisse fouiller les cases, mais à ma connaissance, en toute vérité, nous n'avons jamais constaté de faute grave. J'étais en permanence sur le terrain, je n'ai jamais quitté Gossanah.


Le terrain de foot au milieu de la tribu de Gossanah. © Capture d'écran

 

Maletha Touet, mère de famille de Gossanah

Suite à la prise d'otages, hélicoptères, camions, militaires et gendarmes investissent la tribu de Gossanah d'où sont originaires la plupart des preneurs d'otages. 

Mère de famille à Gossanah, Maletha Touet se souvient du jour où la vie de la tribu a brusquement changé, c'était le 22 avril, après l'attaque à la gendarmerie de Fayaoué. "Le matin, je me suis levée pour prendre mon petit déjeuner avec les enfants, je ne tenais pas en place, confie-t-elle. Dans l'après-midi, on a vu les camions des otages arriver. Ils ont continué leur route, nous étions sur le bord à les regarder". "Le soir, les mobiles sont venus, puis ils sont repartis", raconte Maletha qui décide alors de retrouver les autres mamans. "On a laissé les enfants en bas âge chez le vieux Jeno, et on a décidé d'occuper le terrain face à l'église pour empêcher les hélicoptères de se poser, poursuit-elle. Le lendemain matin, je suis montée au terrain près de la grotte car on nous avait demandé d'y assurer la sécurité. Quand je suis re-descendue à la tribu le soir, il y avait plein de soldats". 

Regardez ci-dessous le témoignage de Maletha Touet :


Les habitants sont sortis de leurs cases puis séparés. Emmenés devant l'église, les hommes sont interrogés. Les questions portent sur les noms des preneurs d'otages et le lieu où ils se trouvent. Selon plusieurs témoins, les interrogatoires sont musclés. Des hommes sont menottés à des poteaux de bois, d'autres allongés nus sur le sol. Gifles, coups de poing, coups de pied : plusieurs témoins font état de violences. "Ils nous ont fait coucher par terre, puis nous ont demandé de retirer nos vêtements. On a refusé. Ils nous ont frappés. Nous étions nus, allongés sur le sol, je ne voyais que la poussière. L'un d'eux tirait des coups de feu entre nos jambes. J'ai cru qu'ils allaient nous tuer", raconte Paulo Wea, habitant de Gossanah (Retrouvez ici son témoignage).

Durant plusieurs jours, les femmes et les enfants sont enfermés dans les locaux de l'EPK, l'Ecole Populaire Kanak de Gossanah. Ils sont près d'une centaine entassés malgré la chaleur. Les besoins se font à l'intérieur même des locaux, dans un coin de pièce. Le 26 avril 1988, jour où la grotte est localisée, les forces de l'ordre se retirent progressivement de Gossanah. Prostrés, les habitants de la tribu et ceux de Téouta vont vivre ensemble durant près d'un an et demi. "Des maisons avaient été détruites, d'autres incendiées, raconte Maletha Touet, comme d'autres témoins. Sacs de riz éventrés, voiture cassée, poules tuées : la vie quotidienne des habitants de Gossanah est anéantie.

L'église de Gossanah, 1988. © Capture d'écran

 

Rock Wamytan, membre du FLNKS

La situation s'enlise à Ouvéa. Après avoir revendiqué l'attaque de la gendarmerie et tenu une conférence de presse le 26 avril pour dénoncer l'ingérence des forces de l'ordre dans les tribus, le bureau politique du FLNKS se mure dans le silence. Les leaders disparaissent.

Trente ans plus tard, les membres du bureau politique du FLNKS de l'époque sont décédés. En 1988, Rock Wamytan était un des membres du FLNKS. "Nous étions désemparés, avoue-t-il. Rapidement, nous avons tenté d'entrer en communication avec les autres, mais c'était compliqué". Alors que la prise d'otages dure depuis plus d'une semaine, des habitants d'Ouvéa demandent la médiation des leaders du FLNKS. "Il y a eu des sollicitations, mais il fallait tomber sur les bonnes personnes, se souvient Rock Wamytan. Léopold (Jorédié, président du bureau politique du FLNKS) n'était pas toujours là et je n'étais qu'un membre de la commission exécutive de l'Union Calédonienne. De plus, les contacts provenant d'Ouvéa n'étaient pas ceux de responsables de l'Union Calédonienne qui étaient soit attrapés par la gendarmerie, soit dans la grotte".

Regardez ci-dessous le témoignage de Rock Wamytan :


Selon Rock Wamytan, il règne à l'époque "un climat de suspicion". "On ne savait plus à qui faire confiance", avoue-t-il. Jean-Marie Djibaou et Yéwéné Yéwéné, les leaders du FLNKS sont eux "à leurs postes, dans leurs comités de lutte respectifs". En réalité, les leaders sont difficiles à joindre, le FLNKS est en pleine débâcle. "Je ne pense pas que c'était dans son esprit (de Léopold Jorédié, ndlr) de lâcher les militants, on ne lâche pas les militants, affirme Rock Wamytan. En revanche, il voulait un contact direct avec la grotte, mais cela n'a jamais été autorisé. Bernard Pons l'a refusé et c'est ce que je dénonce".

Si la France avait autorisé ce contact, jamais nous aurions eu ce carnage.


Jean Marie Tjibaou et Yeiwene Yeiwene, les dirigeants du Front indépendantiste FNLKS, en avril 1985. © REMY MOYEN / AFP

 

La grotte de Watetö à Gossanah, Ouvéa, Nouvelle-Calédonie (2018). © LP

 

Jean Lèques, maire de Nouméa

Comme la réplique d'un séisme, la situation à Ouvéa a des répercussions dans toute la Nouvelle-Calédonie. Quelques jours avant l'assaut, alors que la prise d'otages est toujours en cours à la grotte de Gossanah, Jean Lèques, maire de la ville, décide de déclarer "Nouméa, ville morte", "par solidarité avec les otages d'Ouvéa". Le mot d'ordre est lancé le 2 mai 1988. Dès 16h, les grilles tombent sur les vitrines, les commerces du centre-ville sont fermés.

Regardez ci-dessous le reportage de RFO Nouvelle-Calédonie en 1988 :


"Cela faisait de nombreux jours que les otages étaient retenus. J'ai pensé que Nouméa devait aussi se manifester par un geste, raconte Jean Lèques, maire (loyaliste) de la ville. L'objectif est d'arrêter les activités pour attirer l'attention des pouvoirs publics, et notamment ceux de métropole, sur ce qu'il se passe ici. Cela ne doit plus perdurer, ça faisait trop longtemps que l'on vivait avec cette vision d'Ouvéa en permanence".

Regardez ci-dessous le témoignage de Jean Lèques :


La population répond favorablement à l'appel du maire. "Il y avait un désir de paix et de voir s'arrêter ce qu'il se passait", note Jean Lèques.

Il y a eu une prise de conscience. Après avoir été au summum des troubles (...), les gens se disaient "non, on ne peut pas continuer comme ça".


Les théières et tasses apportées le 5 mai 1988 à la grotte sont toujours posées sur le sol. © LP

 

Jeno Wea, porteur de thé

En avril 1988, Jeno Wea avait 50 ans. Il travaille à la commune d'Ouvéa. La pêche, la vie au champ et le coprah rythment son quotidien. Après l'arrivée des otages à la grotte de Gossanah, Jeno Wea fait partie des "porteurs de thé". Souvent jeunes, ces hommes assurent le ravitaillement de la grotte. "Nous portions essentiellement du thé. Quand la situation s’est détendue entre les otages et leurs gardiens, il y avait parfois du bougna (plat traditionnel kanak préparé dans un four souterrain, ndlr) et du cochon au four, raconte Jeno. Ils étaient mieux nourris. Nous avions de la compassion. C’est le comité de lutte qui s’est organisé pour leur fournir à manger ".

Grotte de Watetö, Gossanah, Ouvéa (2018). © LP


Malgré les tensions, la logistique est bien réglée. "Nous faisions des groupes, détaille Jeno. Certains se chargeaient de la pêche, de la cuisine, d'autres apportaient le thé à la grotte, et d'autres encore assuraient la sécurité sur la route".
En tant que "porteurs de thé", Jeno Wea emprunte un chemin dans la forêt et marche près d'une heure pour se rendre à la grotte. A son arrivée, il présente toujours un geste coutumier à l'un des preneurs d'otages, Benoît Tangopi propriétaire terrien du lieu. "Nous respections la grotte, se souvient Jeno. Nous avions des horaires pour le ravitaillement. Le matin, nous arrivions vers 6h – 6h30 pour déposer le thé. Il n'y avait rien qui me faisait peur".

Regardez ci-dessous le témoignage de Jeno Wea :


Le matin du 5 mai 1988, jour de l'assaut, Jeno Wea arrive à la grotte. Son geste est remercié lorsqu'un hélicoptère surgit au-dessus de l'épaisse végétation. L'opération Victor est lancée. Il est 23 heures à Paris. Le bruit du rotor résonne entre les parois de la cuvette rocheuse. La porte de l'hélicoptère s'ouvre. Des mitrailleuses tirent en direction de la grotte.

"Ils ont commencé à nous mitrailler d’en haut, se souvient Jeno aujourd'hui âgé de 80 ans. Vince (Wenceslas Lavelloi, l'un des preneurs d'otages, ndlr) nous a dit de nous abriter contre les parois de la grotte. Nous sommes restés à l'intérieur. Nous n’avons pas vu comment les autres ont été tués, nous entendions seulement les tirs de fusils. Nous avons aussi entendu les pleurs de Muen (un jeune de Wakatr) qui disait "Maman, Maman", et il a été tué".

Jeno Wea sortira sain et sauf de la grotte une fois l'assaut terminé. Assis sur une pierre, il entend des tirs. "Ils venaient d'exécuter Vince (Wenceslas Lavelloi)", affirme-t-il.

Cette période ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je vais mourir avec. Ce que j'ai vu de mes yeux ne disparaîtra jamais.


Le général Jacques Vidal, commandant supérieur des forces armées de la Nouvelle-Calédonie, pose dans la grotte de Gossanah, le 6 mai 1988 à Ouvéa. © AFP

 

Général Jacques Vidal, commandant supérieur des forces armées de la Nouvelle-Calédonie

Cet assaut du 5 mai intervient après près de deux semaines de captivité. Les négociations s'enlisent. Entre les deux tours de l'élection présidentielle, le président de la République et son Premier ministre de cohabitation se livrent une sourde bataille politique sur la gestion de la crise calédonienne. Le 3 mai, François Mitterrand et Jacques Chirac autorisent tout deux l'opération Victor.

Prévu le 4 mai, l'assaut est repoussé de vingt-quatre heures. Il faudra dix heures au général Vidal pour mettre en place le dispositif. Le GIGN, les parachutistes du 11e régiment de choc et le commando Hubert sont mobilisés pour libérer les vingt-deux gendarmes et le magistrat. Le 5 mai, à 6 heures, l'opération Victor est lancée. "Le plan initial était une attaque à l'aube par un commando de 75 hommes", raconte Jacques Vidal. Des hélicoptères arrivent par les airs, "pour faire diversion", pendant que des hommes progressent simultanément au sol. "On a réussi à conquérir le cratère (dans lequel se trouvait la grotte, ndlr), non sans perte car il y a eu deux morts et plusieurs blessés; mais l'équipe du GIGN n'a pas pu accéder à la grotte", explique le général Vidal.

Le premier assaut s'achève, les otages sont toujours à l'intérieur de la grotte. Le général Vidal se trouve dans l'un des hélicoptères qui survolent la zone. "Après le premier assaut, le colonel au sol me demande de faire une pause pour évacuer les morts et les blessées, remanier le dispositif, et chercher d'autres munitions. J'ai donné mon accord et je l'ai rejoint sur le cratère", poursuit Jacques Vidal. 

Regardez ci-dessous le témoignage du général Vidal : 


Le second assaut sera finalement mené vers midi. Dix-neuf preneurs d'otages et deux militaires sont tués. "D'un côté, il y avait des gens très aguerris, ceux du 11e choc, du commando Hubert, le GIGN qui avaient des armements sophistiqués avec viseurs lasers, etc… De l'autre, il y avait des gens qui certes avaient des armes de guerre récupérées à la gendarmerie (lors de l'attaque du 22 avril, ndlr), mais qui connaissaient moins l'armement, mis à part deux ou trois personnes", explique le général Vidal.

Regardez ci-dessous le reportage de RFO Nouvelle-Calédonie sur la conférence de presse qui a suivi l'assaut du 5 mai :

Selon lui, "à partir du moment où l'on décide de faire un assaut, il faut le faire complètement". "Si on fait des demi-mesures, on aboutit au désastre de Munich et de la libération des athlètes des JO où tous les otages ont été tués", poursuit-il. "C'était une opération aussi difficile que celle d'Entebbe, en Ouganda, en 1976", estime le général Vidal. Les Israëliens avaient à l'époque menée une opération pour libérer un avion pris en otage à l'aéroport d'Entebbe en Ouganda. Elle avait permis de libérer la quasi-intégralité des otages. Une cinquantaine de ravisseurs ont été tués.  "Cette opération était remarquable", estime le général Vidal qui rappelle qu'elle a d'ailleurs "été saluée par l'ambassadeur israélien devant le conseil de sécurité : "Nous sommes fiers de ce que nous avons fait, (…) parce que nous avons sauvé la vie de centaines d'innocents, mais aussi parce que la signification de notre acte, c'est la liberté humaine".

"J'aurais aimé entendre cela", souffle le général Vidal après avoir lu à voix haute ces propos qu'il avait pris le soin d'écrire sur un morceau de papier. "Mais nous, nous avons été accusés d'être des assassins", déplore-t-il dans un sanglot.

Je ne demandais pas une récompense, mais je ne demandais pas d'être mal traité.


Regardez ici les premières images de la grotte après l'assaut sur RFO Nouvelle-Calédonie : 



Des militaires français des forces armées de la Nouvelle-Calédonie surveillent, le 6 mai 1988 à Ouvéa, les armes retrouvées lors de l'assaut de la grotte de Gossanah dans laquelle des militants indépendantistes avaient pris en otage des gendarmes de la gendarmerie de Fayaoué. © AFP

 

Benoît Tangopi, preneur d'otages

Benoît Tangopi a vécu cet assaut de l'autre côté, celui des preneurs d'otages. Ce 5 mai 1988, le geste coutumier de Jeno, porteur de thé, est remercié lorsque surgit un hélicoptère. Benoît Tangopi pense d'abord à l'arrivée d'une équipe de journalistes d'Antenne 2 (France 2) attendue depuis plusieurs jours.

"L'alouette tourne, flotte au dessus de nous, repart, puis deux pumas de l'armée arrivent, raconte-il. Alphonse (Dianou, le chef des preneurs d'otages, ndlr) nous a crié "allez à vos postes". Les deux hélicoptères ont commencé à attaquer". "Comme j'étais venu accueillir les porteurs de thé, j'avais laissé mon fusil à mon poste de garde, à l'extérieur de la grotte, se souvient Benoît Tangopi. J'ai couru récupérer fusil et ceinturon".

Dans le même temps, un assaut terrestre est en cours. GIGN, parachutistes et commandos sont à l'action. Positionnés autour de la cuvette et à l'entrée de la grotte, les militants indépendantistes ripostent. Des centaines de coups de feu sont échangés.

"J'étais là à me défendre aussi, se justifie-t-il. J'avais un fusil. Je voyais les lance flammes, ça sifflait, c'était la guerre". L'assaut va se dérouler en deux temps et va durer près de six heures. "La peur n'existe pas, on ne la sent pas, constate-il. Nous étions partis pour un objectif clair, c'était pour le pays".

Regardez ci-dessous le témoignage de Benoît Tangopi : 


Entre les deux assauts, une tentative d'échange à lieu. "Ils discutaient avec Alphonse (Dianou), raconte Benoît Tangopi. Mais Alphonse refusait de négocier. Il criait : "nous, on meure chez nous. Vous êtes venus de 22 000 km mais nous, on meure chez nous".

Une fois l'assaut terminé. Le bilan est terrible. C'est un bain de sang. Dix-neuf preneurs d'otages, dont un porteur de thé, et deux militaires sont tués. D'après les autopsies, certains ont été exécutés d'une balle dans la tête. Selon Benoît Tangopi, Wenceslas Levalloi, l'un des preneurs d'otages, a été exécuté. "Ils ont même fait du safari avec lui. Tabassé, écrasé, et ils prennent la pause sur lui et se photographient. On a entendu le coup de feu et un mec qui remonte en nous disant "à qui le tour ?"". "C'est le substitut du procureur, Jean Bianconi qui a dit "ça suffit, ils ont assez de mort", affirme Benoît Tangopi. On a compris qu'on était des survivants".

La justice ouvrira une enquête, mais elle sera suspendue rapidement par les lois d'amnistie instaurées par les accords de Matignon. Des lois que Benoît n'accepte pas. "1988 est encore là, c'est hier 1988, lâche-t-il les yeux remplis de larmes. On a mal, chaque jour on a mal, car on n'a pas été jugé. Tout ça reste dans le cœur".

Je sais que j'ai fait quelque chose de mal, je dois être jugé. Une fois jugé, le cœur va s'apaiser, mais ils ont fait le nécessaire pour qu'on ne soit pas jugés.


Benoît Tangopi, ancien preneur d'otages, le 11 avril 2008 dans la grotte de Gossanah à Ouvéa. © MARC LE CHELARD / AFP

 

A suivre...

“Il y a 30 ans” continue la semaine prochaine avec de nouveaux témoignages : Lanessy Waïna, la soeur d'un "porteur de thé", Patricia Dianou, soeur d'Alphonse Dianou, mais aussi Marie-Paule Robert, membre du Parti socialiste local en 1988 sur l'atmosphère après l'élection de François Mitterrand en 1988. Rendez-vous lundi 7 mai pour un nouveau grand format et d’ici là, retrouvez chaque jour un témoignage sur les pages Facebook et Twitter de La1ère. N’hésitez pas à partager, twitter et commenter ces témoignages.