Il y a trente ans, deux militaires et dix-neuf militants indépendantistes sont tués lors de l'assaut à la grotte de Gossanah où les militants retenaient en otage seize gendarmes. Après la tragédie, la vie reprend sur cet atoll de Nouvelle-Calédonie. Mais avec la mort des "dix-neuf" et les arrestations de nombreux jeunes soupçonnés d'avoir participé de près ou de loin à la prise d'otage des gendarmes, chaque famille de l'île a perdu un enfant.

 


D'abord incarcérés au centre pénitentiaire du Camp Est à Nouméa, quarante-deux prisonniers politiques sont ensuite transférés dans des prisons parisiennes. Alors qu'ils commencent à raconter aux médias ce qu'ils ont vécu, la polémique enfle autour de l'assaut et des interrogatoires menés à Ouvéa lors de la recherche des otages. Dans le même temps, la mission du dialogue achève son travail en Nouvelle-Calédonie et rentre à Paris. Les grandes lignes d'un accord se dessinent et la question des amnisties est abordée.

A l'approche du référendum sur l'indépendance de l'archipel prévu le 4 novembre 2018, La1ère donne la parole aux petits et grands témoins de 1988.

Retrouvez ici les huit volets de notre série "Il y a 30 ans" en Nouvelle-Calédonie.
 

(Image d'illustration 2018) © Theo Rouby / AFP

 

David Adjouniope, ancien preneur d'otages, prisonnier politique

En 1988, David Adjouniope a 24 ans. Militant indépendantiste, il fait partie de ceux qui retiennent les gendarmes en otages. Le 5 mai 1988, il est à la grotte de Gossanah. "J'ai été appréhendé après le deuxième assaut, raconte David Adjouniope. J'ai vu qu'il y avait des militants morts. Ils (les militaires, ndlr) nous ont emmenés au-dessus de la grotte et nous sommes partis en hélico". David et ses camarades sont d'abord déposés à Saint-Joseph, non loin de la grotte. "J'étais blessé, j'avais ramassé une balle juste là, explique-t-il en montrant son ventre. Ils nous ont conduit à l'aérodrome et nous ont entassé dans un Transall (avion de transport militaire, ndlr)".

Regardez ci-dessous le témoignage de David Adjouniope :
 

Arrivés à Nouméa, David et les autres passent par la gendarmerie et montent dans un car, direction le centre pénitentiaire du Camp Est. Quelques heures plus tard, ils sont transférés à Paris. "Nous sommes descendus sur une base militaire à Evreux, puis nous avons été éparpillés dans les prisons parisiennes", poursuit-il. Comme les autres prisonniers politiques, David n'a rien sur lui. Il porte juste son tee-shirt et son short depuis l'arrestation.

"J'étais à Fresnes, d'autres à Bois d'Arcy et Fleury Mérogis, explique-t-il. Nous étions nourris, nous avions des soutiens de la part de Français, des blancs et nous avions un contact direct avec un Père". Emprisonné jusqu'en novembre 1988, David Adjouniope suit l'actualité de la Nouvelle-Calédonie via la presse nationale et apprend ainsi la signature des Accords de Matignon entre Jean-Marie Tjiabou, leader des indépendantistes du FLNKS (Front National de Libération Kanak et Socialiste), et Jacques Lafleur, chef de file des loyalistes du RPCR (Rassemblement Pour la Calédonie dans la France). "Au début, je n'étais pas content, je ne comprenais pas ce qu'ils avaient dans leur tête", souligne-t-il. Trente ans plus tard, David Adjouniope est un militant du Palika (le Parti de Libération Kanak).
 

Finalement, nos leaders politiques nous ont convaincu qu'il y a une façon de faire les choses pour avoir notre liberté. Une liberté qui ne soit pas pour nous seuls, mais avec les autres.

La prison de Fresnes en 1975. © AFP

 

Michel Tubiana, avocat des prisonniers politiques du FLNKS

En arrivant dans les prisons parisiennes, David Adjouniope et les autres prisonniers politiques ont pour avocat Michel Tubiana. Agé de 36 ans à l'époque, il est un des cinq avocats qui s'occupent des affaires du FLNKS.

Regardez ci-dessous le reportage de RFO Nouvelle-Calédonie sur les inculpations des prisonniers politiques en 1988 :
 

Michel Tubiana rencontre les prisonniers politiques à leur arrivée dans l'Hexagone. "Je les vois à Fleury Merogis et à Fresnes, raconte-t-il. Je remarque que malgré le temps qui s'est écoulé depuis leur arrestation, ces gens portent encore des marques de sévices visibles à l'œil nu. Très rapidement, je vais interrompre mon dialogue avec eux (...) et je me précipite dans la cabine téléphonique située face de la prison. J'appelle le juge d'instruction et lui demande une expertise pour constater que nos clients avaient servi de cendriers aux forces de l'ordre. Ce qu'il fera".

Regardez ci-dessous le témoignage de Michel Tubiana :
 

Face à lui, Michel Tubiana se souvient de "gens abasourdis, assommés". "Ils avaient vécu l'assaut, le transfert à Nouméa, puis à Paris dans des conditions extrêmement dures, estime-t-il. Les mesures de sécurité qui leur étaient imposés auraient traumatisés n'importe qui et probablement eux encore plus". Devant leurs avocats, les prisonniers politiques "commencent à raconter ce qu'ils ont vécu, ce qu'il s'est passé et ce qu'ils ont subi".
 

Ils attendaient de nous une présence humaine. Ils voulaient savoir qu'ils ne seraient pas isolés et qu'on serait là pour les aider.


 

Des troupes de l'armée françaises et des prisonniers politiques quittent Ouvéa à bord de cet avion militaire après l'assaut à la grotte de Gossanah le 5 mai 1988. © REMY MOYEN / AFP

 

Edwy Plenel, journaliste au Monde en 1988

Alors que les prisonniers commencent à raconter, des médias nationaux et notamment le quotidien "Le Monde" publient leurs témoignages. En 1988, Edwy Plenel est journaliste au service "police" du "Monde" en charge des questions de sécurité. Il a 35 ans. "Les investigations étaient mon métier, explique-t-il. J'étais un enquêteur qui cherchait des secrets souvent cachés auprès de la police. Pour trouver, il faut savoir ce que l'on cherche. Il faut avoir une idée du contexte. A Ouvéa, j'ai tout de suite compris qu'il y avait eu un massacre".

Regardez ci-dessous le reportage de RFO Nouvelle-Calédonie sur la polémique après l'assaut en 1988 :
 

Au fur et à mesure de son enquête, Edwy Plenel obtient par plusieurs biais et notamment les témoignages des prisonniers, les informations qu'ils recherchent. "Nous avons réussi à établir plusieurs choses, détaille-t-il. Premièrement : des gens ont été torturés à Gossanah. Avant l’assaut, il y a même eu des tortures à la matraque électrique. Deuxièmement : il y a eu des corvées de bois, au moins cinq hommes ont été tués après avoir été faits prisonniers. C’est un crime".

Pour Edwy Plenel, il s'agit d'un "massacre colonial". "A la fois le mode d’opération, les tortures qui ont précédé l’assaut, l’assaut lui-même et les corvées de bois qui suivent : c’est un massacre colonial, le dernier de notre histoire, poursuit-il. On n’imagine pas ça face à des indépendantistes corses, ou des régionalistes bretons. Ça veut donc bien dire qu'ils se l'autorisent, parce qu'ils pensent qu’en face ce sont des inférieurs".
 

De toutes les enquêtes que j'ai mené, c'est la plus terrible, celle qui reste comme une empreinte. Ce n’est pas un scandale financier, ce n’est pas une affaire de corruption, c’est l’humiliation d’un peuple. C’est un crime contre des semblables, des humains comme nous.


Regardez ci-dessous le témoignage d'Edwy Plenel :
 

En novembre 1988, Edwy Plenel publie avec Anne Tristan, le livre "Mourir à Ouvéa" qui rassemble de nombreux témoignages des habitants de Gossanah. Aujourd'hui à la tête de Médiapart, Edwy Plenel "continue à suivre cette affaire". "A Mediapart, nous avons fait écho à l'enquête de Jean-Guy Gourson, un journaliste qui m’a formé à ce métier au début de ma carrière. Grâce à son travail sur un blog assez confidentiel, nous savons désormais ce qu'il s'est passé à Ouvéa. Je regrette que ça n’ait pas été repris davantage. Cette histoire doit être connue et notamment en Kanaky. Les jeunes doivent se la réapproprier. C’est leur histoire".

En évoquant cette enquête, Edwy Plenel est gagné par l'émotion. "Ce n’est pas du ressentiment, ce n’est pas de la tristesse, c’est cette émotion qui s’empare de moi", souffle-t-il avant de reprendre : "On peut mieux lutter pour la dignité, si on sait comment elle a été blessée".
 

 

Les militaires quittent Ouvéa après l'assaut à la grotte de Gossanah le 5 mai 1988. © REMY MOYEN / AFP

 

Alban Bensa, anthropologue et proche de Jean-Marie Tjibaou

Après l'assaut du 5 mai, deux procédures sont ouvertes, l'une militaire, l'autre judiciaire. Le 13 mai 88, le ministre de la défense, Jean-Pierre Chevènement, ordonne une enquête de commandement. Le 30 mai, il réfute les accusations d'exécutions sommaires, mais admet qu'Alphonse Dianou, leader des preneurs d'otages, a trouvé la mort dans "des conditions pour le moins suspectes". Il reconnaît que : "des actes contraires au devoir militaire ont été commis ". Dans le même temps, une information judiciaire est ouverte et une plainte contre x déposée pour "homicides volontaires, coups et blessures volontaires, et non-assistance à personne en danger". Elle porte sur les circonstances de la mort de trois militants indépendantistes au moment de la libération des otages : Alphonse Dianou, Wenceslas Lavelloi et Amossa Waïna, porteur de thé.

D'après les autopsies pratiquées en 1988, plusieurs militants indépendantistes ont été tués d'une balle dans la tête, d'autres d'une ou plusieurs balles dans le dos. Ouverte en mai 1988, l'enquête judiciaire sera suspendue par les lois d'amnistie adoptées en novembre 1988 et janvier 1990 sous le gouvernement de Michel Rocard.

Avant le début des négociations à Paris entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, la question des amnisties est posée. En 1988, Alban Bensa est dans les comités de lutte du FLNKS à Paris. Anthropologue, proche de Jean-Marie Tjibaou, Alban Bensa estime que "ces amnisties arrangeaient tout le monde".

Regardez ci-dessous le témoignage d'Alban Bensa :
 

"Demandées par Tjibaou, les amnisties sont facilement acceptées par le gouvernement car le comportement de certains militaires est en cause, affirme Alban Bensa. Elles empêchent de revenir sur les exécutions hors combat qui ont eu lieu. Du côté de la France, on se frotte les mains et du côté d’Ouvéa, les amnisties sont le minimum que Tjibaou puisse faire après la mort de toutes ces personnes engagées dans la lutte".
 

On amnistie tout le monde et on met une énorme chape de plomb sur ce qu'il s’est passé.


Le principe des amnisties acté, les négociations vont commencer entre Jean-Marie Tjibaou, Jacques Lafleur et le gouvernement. Elles vont se baser sur le travail de la mission du dialogue rentrée de Nouméa en juin 1988. Pour Alban Bensa, le Premier ministre "Michel Rocard a eu l’intelligence de contourner les politiques pour rétablir le dialogue par la société civile, les notables, et les têtes pensantes de la Nouvelle-Calédonie".

Regardez ci-dessous l'interview de Jean-Marie Tjibaou sur RFO Nouvelle-Calédonie avant son départ pour les négociations à Paris :
 

 

Les membres de la mission du dialogue (de G à D) Roger Leray, Pierre Steinmetz, Jean-Claude Périer, Christian Blanc, Jacques Stewart et Paul Guiberteau répondent aux journalistes à leur arrivée à Nouméa, le 20 mai 1988. © REMY MOYEN / AFP

 

Christian Blanc, coordonnateur de la mission du dialogue

Arrivée en Nouvelle-Calédonie le 20 mai 1988 après la tragédie, les membres de la mission du dialogue se sont rendus à Ouvéa, Hienghène et Nouméa pour mener près de 1200 entretiens la population du monde religieux, économique, artisanal, paysan, et coutumier.

En trois semaines, les fils du dialogue semblent renoués. "Nous arrivions à ce qui nous paraissait pouvoir être un accord entre les uns et les autres, explique Christian Blanc, coordonnateur de la mission du dialogue en 1988. Il y avait la condition ultime de Jean-Marie Tjibaou de mettre une ficelle pour fermer le sac contenant les douze points d'accord avec Lafleur. Cette ficelle était un référendum. Les kanaks estimaient, à juste titre, qu'ils avaient été trompés, qu'on avait oublié les promesses et décisions prises par les différents gouvernements successifs et pour eux, la France ne pouvait être représentée que par le peuple lui-même et donc un référendum".

Regardez ci-dessous le témoignage de Christian Blanc :
 

En quittant la Nouvelle-Calédonie, Christian Blanc est satisfait : "Des hommes qui un mois plus tôt étaient prêts à se tuer, s'affronter, acceptaient, du moins au niveau de leur leaders, de trouver un processus qui leur permettrait de vivre ensemble le plus longtemps possible, d'apprendre ensemble et de peut-être sur 10 ou 20 ans pouvoir modifier le destin de l'archipel".
 

J'avais de l'espoir, mais je savais pas si François Mitterrand donnerait son accord sur un référendum.


Regardez ci-dessous le reportage de RFO Nouvelle-Calédonie sur la conclusion de la mission du dialogue en 1988 :
 

Le chef de l'Etat, François Mitterrand, finira par accepter ce référendum et les accords de Matignon seront approuvés par les Français le 6 novembre 1988. Ils auront au préalable été complétés par les Accords d'Oudinot signés au siège du ministère des Départements et Territoires d'outre-mer, rue Oudinot, à Paris le 20 août 1988.

Ces accords amnistient les exactions d'Ouvéa, interdisant tout procès sur la mort des quatre gendarmes, des deux militaires et des dix-neufs militants indépendantistes kanak. Pour Michel Tubiana, avocat du FLNKS en 1988, ces amnisties étaient "inévitables". "C'était la condition du retour à une forme de paix civile", affirme-t-il. "Mais amnistier ne signifie pas, ne pas faire la vérité. La vérité n'est jamais judiciaire, poursuit Michel Tubiana. C'est aujourd'hui aux historiens de faire le travail et pour cela, le recueil des témoignages de ceux qui ont subi à Ouvéa et des acteurs, est essentiel".
 

Les membres de la commission de conciliation en Nouvelle-Calédonie (de G à D), Jean-Claude Perier, Jacques Stewart, Mgr Paul Guiberteau, Pierre Steinmetz, Roger Leray et son responsable le préfet Christian Blanc, sont réunis le 09 juin 1988 devant l'Hôtel Matignon, avant le déjeuner avec le Premier Ministre Michel Rocard. © MICHEL CLEMENT / AFP

 

A suivre…

Dernier volet de notre série “Il y a 30 ans” la semaine prochaine, avec de nouveaux témoignages sur la signature des Accords de Matignon le 26 juin 1988 et la célèbre poignée de mains entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, à Paris. Vous entendrez Jean-Paul Huchon, directeur de cabinet de Michel Rocard, Jean-François Merle, ancien conseiller technique chargé de l'Outre-mer au cabinet de Michel Rocard, et Louis Le Pensec, ministre des Départements et territoires d'outre-mer en juin 1988.

Rendez-vous, lundi 18 juin, pour un nouveau grand format et d’ici là, retrouvez chaque jour un témoignage sur les pages Facebook et Twitter de La1ère et sur France Ô à 18h50. N’hésitez pas à partager, twitter et commenter ces témoignages.