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A l'affiche cinéma

Présenté par Jean-Marie Chazeau

A l'affiche cinéma

"Rue des Cascades" : gouaille anti-raciste

Une belle quadragénaire et un jeune Guadeloupéen s'aiment dans le quartier parisien de Belleville en 1963. Différence d'âge et couleurs de peau y suscitent bien des réactions hostiles, notamment chez les enfants... L'audacieux et longtemps ignoré "Rue des cascades" ressort en salles, restauré.

© SND, 1963
© SND, 1963
  • Par Jean-Marie Chazeau
  • Publié le
Hélène tient une épicerie-café sur les hauteurs de Belleville, et élève seule son fils Alain. Quand le petit garçon voit débarquer Vincent, l'amant de sa mère, il le voit comme un ennemi : d'abord il capte toute l'attention de sa maman, transie d'amour pour cet Antillais de 20 ans son cadet, et ensuite... il est noir, ce qui suscite la raillerie de ses camarades du quartier. Jusqu'à ce que Vincent fasse la conquête du petit garçon à force de gentillesse, d'histoires inventées et de clowneries. 
 

Le témoignage d'une époque

Le premier intérêt de ce film oublié depuis un demi siècle, c'est son aspect documentaire : on y découvre le Belleville d'avant le béton, avec ses entrelacs de ruelles et de cours, ses taudis et ses terrains vagues, tout un quartier populaire qui domine le Paris haussmannien et duquel Vincent et Alain vont parfois descendre pour une escapade sur les Grands Boulevards. On y croise une population gouailleuse, pauvre mais solidaire, un vrai village, avec aussi ses bassesses contre les femmes qui assument leurs désirs, ou contre les noirs: car c'est aussi le témoin d'un époque où le mot "nègre" était employé sans vergogne et à tout bout de champ.

Adaptée du roman de Robert Sabatier "Alain et le Nègre", l'action a été transposée de Montmartre déjà très touristique à ce quartier populaire et métissé, qui accueille depuis longtemps des vagues d'immigration (dans le film on y croise des enfants d'Italiens, de Juifs) mais où le racisme visant les noirs est aussi répandu qu'ailleurs dans la France du début des années 60. Même si, comme le dit une cliente du café épicerie d'Hélène, dépitée : "Blanc ou noir, un bonhomme, c'est un bonhomme, c'est à dire une magnifique source d'emmerdements".
 
© SND, 1963
© SND, 1963

Serge Nubret, acteur et body-builder

En tête d'affiche, Madeleine Robinson (1917-2004), fille d'immigrés tchèques, magnifique interprète de "Lumière d'été" (1943) de Jean Grémillon, remarquable quarante ans plus tard dans "J'ai épousé une ombre" (1982) de Robin Davis. Et Serge Nubret (1938-2011), originaire d'Anse-Bertrand en Guadeloupe, qui a surtout connu une belle carrière de culturiste : en compétition face à Arnold Schwarzenneger pour le titre de Mr Olympia en 1975, il remportera l'année suivant le titre de Mr Univers, avant de fonder la Wabba (World Amateur Body Building). Il est apparu dans une vingtaine de films, dont "César et Rosalie" (1972) de Claude Sautet et "Le Professionnel" (1981) de Georges Lautner aux côtés de Jean-Paul Belmondo.

Dans "Rue des cascades", sa carrure lui permet de jouer les super héros aux yeux des enfants, une force physique mêlée à une grande douceur qui donnent à son jeu toute sa subtilité, son plus beau rôle au cinéma. 
Daniel Jacquinot, Serge Nubret, Madeleine Robinson © SND, 1963
© SND, 1963 Daniel Jacquinot, Serge Nubret, Madeleine Robinson

Un film audacieux et ruineux

Mal distribué (le film sera déprogrammé des salles de cinéma pour de sombres histoires de quotas de films américains), sorti en 1964 sous le titre "Un gosse de la butte", c'est un échec. Le scénario n'y est sans doute pas étranger : une femme de quarante ans qui sort avec un jeune Antillais vingt ans plus jeune qu'elle, ça ne passait pas dans la France de l'époque.

En plus de son message anti-raciste, le film donne la parole aux femmes et à leurs désirs, dans un milieu populaire, autre audace remarquable. Son réalisateur, Maurice Delbez, avait quelques films derrière lui, mais celui-ci sera le dernier : il mettra des années à rembourser ses dettes. Dans son livre "Ma vie racontée à mon chien cinéphile" (L'Harmattan, 2001), il raconte aussi comment il a eu beaucoup de mal à monter son film, notamment lorsqu'il devient son propre producteur : "Je loue un bureau dans un immeuble des Champs-Elysées, au fond d'une cour où c'est beaucoup moins cher. J'en suis rapidement expulsé : on se plaint car je reçois beaucoup trop de noirs..."
© SND, 1963
© SND, 1963

Une restauration réussie

Ce sont Les celluloids angels, qui avaient déjà dépoussiéré et magnifié le noir et blanc (et le son) des "Tontons Flingueurs" (1963), qui ont restauré "Rue des cascades" (en 4K, la dernière technologie numérique, après réparation et nettoyage manuels des négatifs).

Le distributeur Malavida accompagne sa nouvelle sortie en salles d'une petite exposition itinérante et d'un programme pédagogique pour les enseignants. Le film a été également projeté sur les lieux mêmes de son tournage, ou de ce qu'il en reste, 55 ans plus tard, le 7 septembre dernier. Et des ballades gratuites sont organisées avec un architecte pour constater l'évolution du quartier*. 
Projection en plein air le 7 septembre 2018 rue des Cascades (Paris, XIXe) © Jérôme Meunier
© Jérôme Meunier Projection en plein air le 7 septembre 2018 rue des Cascades (Paris, XIXe)

Rue des Cascades (1963) film français de Maurice Delbez, avec Madeleine Robinson, Serge Nubret, et une chanson inédite d'Henri Salvador. Version restaurée, sortie en salles : mercredi 19 septembre 2018. 
 
Bande annonce

* BALADES DANS BELLEVILLE 
par Patrick Bezzolato (architecte & urbaniste) :
retour sur les lieux de tournage et évolution du quartier
• sam. 22 sept.
Rendez-vous à 14 h 30 - départ à 14 h 40.
Lieu de rendez-vous : Métro Jourdain, devant l'église St Jean Baptiste de Belleville 
Arrivée : Rue Georges Lardennois sur la Butte Bergeyre, près du métro Colonel Fabien.
Durée : 2 h 30
Gratuit sur inscription au 06-60-80-13-67 ou ouamo6@gmail.com 
Sous réserve de places disponibles.
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