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Planète outre-mer

Une chronique présentée par Caroline Marie

Planète outre-mer

Alimentation et chlordécone aux Antilles [Planète Outre-mer]

Le chlordécone a pollué les sols des Antilles pour des centaines d’années. L’eau, les cultures et l’élevage sont touchés. Les produits locaux sont soumis à une réglementation et des recommandations ont été faites à la population. Comment s'alimenter aux Antilles aujourd'hui ?
 

La chlordécone a impactée un quart de la surface agricole utilisée. © CIRAD
© CIRAD La chlordécone a impactée un quart de la surface agricole utilisée.
  • Par Caroline Marie
  • Publié le , mis à jour le
La commission d'enquête parlementaire sur le chlordécone est actuellement aux Antilles. Elle rendra ses conclusions en décembre 2019. L’occasion de faire le point sur l’impact du chlordécone dans le quotidien des Antillais aujourd’hui. C’est surtout l’alimentation de la population qui est toujours sous pression.

Le chlordécone est un pesticide qui a été utilisé massivement dans les bananeraies des Antilles pour lutter contre le charençon, un petit insecte. Cette molécule pourtant interdite dès 1976 aux États-Unis en raison de son impact sur la santé, a été utilisée jusqu’en 1993 en Martinique et en Guadeloupe. Et ce n’est qu’en 1999 que les autorités mettent en évidence la présence de chlordécone dans les captages d’eau potable, puis dans les légumes racines et en 2002, dans les organismes aquatiques.
 

On s’est rendu compte que très peu de chlordécone dans de l’eau est capable de contaminer les écrevisses (ouassous) de façon très importante

- Soazig Lemoine, chercheuse à l’université des Antilles

Intervention de Soazig Lemoine au colloque d'information sur la pollution à la Chlordecone en octobre 2018


Des mesures pour réduire l’exposition

Dès 2003, des études ont été menées pour mieux connaître les habitudes alimentaires des Antillais, la contamination des aliments et identifier les populations à risque. En 2005, l’ANSES (à l’époque l’AFSSA) fixe une limite maximale autorisée de résidus de chlordécone dans les denrées alimentaires produites aux Antilles. C’est ce qu’on appelle la LMR, la Limite Maximale de Résidus. En 2005, cette LMR est fixée à 200 microgrammes par kilo de matière grasse, puis en 2008, la LMR est passée à 20 microgrammes par kilo de matière fraîche.

Pour qu’agriculteurs et éleveurs puissent obtenir l’autorisation de commercialiser leurs produits, il faut qu’on n’y trouve pas plus de 20 microgrammes de chlordécone par kilo de matière fraîche. Ce taux garantit à une personne qui consomme chaque jour plusieurs produits - contenant des résidus de chlordécone mais respectant les LMR - de ne pas dépasser au final un seuil au-delà duquel un risque existe pour la santé humaine. Ce seuil limite à ne pas dépasser s'appelle la VTR, Valeur Toxicologique de Référence. (Pour en savoir plus, consultez les fiches de l'ARS Martinique)

Toutefois, dans son étude Kannari, l'ANSES révèle en 2017 que les enfants de 3 à 15 ans sont particulièrement exposés.

Seuls les enfants résidant en zone non contaminée en Guadeloupe ne présentent pas de dépassements de la valeur toxicologique de référence (VTR) établie sur la base de risque chronique de 0,5 µg/kg pc/j (microgrammes par kilo de poids corporel par jour). Dans toutes les autres situations, des dépassements de la VTR sont observés, mais leur quantification n’est pas toujours possible du fait de faibles effectifs. Il a également été observé que les expositions et la fréquence de dépassement des VTR sont plus élevées en zone contaminée qu’en zone non contaminée.

- Extrait de l'étude Kannari (p°18)


Par ailleurs, les LMR n'étant applicables qu'aux produits commercialisés, une autre population à risque est identifiée : les nombreux Antillais qui se fournissent en dehors des circuits officiels. Les achats aux vendeurs de bords de route, les échanges de denrées, les dons... sont courant aux Antilles. Pour les sensibiliser aux risques, le programme des jardins familiaux JAFA a fait en 2007 des recommandations pour limiter par exemple à deux fois par semaine la consommation de légumes racines issus d'auto-production sur terrain pollué.
Comme toute les autres cultures, la banane est soumis à une réglementation pour préserver la santé de la population © @Cirad
© @Cirad Comme toute les autres cultures, la banane est soumis à une réglementation pour préserver la santé de la population

On a observé les habitudes alimentaires de 1700 adultes de 16 ans et plus et de 480 enfants de 3 à 15 ans. Pour chaque aliment consommé, on a regardé la concentration de chlordécone. Ce qui permet en cumulant les apports de tous les aliments d'avoir une vue globale des doses de chlordécone ingéré quotidiennement. La conclusion, c'est que le niveau de concentration de chlordécone dans les aliments dépend beaucoup de leur approvisionnement. 

- Jean Luc Volatier, adjoint au directeur de l'évaluation des risques à l'ANSES

 

La réglementation protège-t-elle vraiment la population ?

Le chlordécone est reconnu comme étant un perturbateur endocrinien. L’impact de la molécule sur le système hormonal peut provoquer des maladies. Un lien entre chlordécone et cancer de la prostate a été révélé par les études scientifiques du professeur Luc Multigner. D’autres maladies pourraient être également favorisées par le chlordécone. La LMR est censée protéger la santé de la population mais plusieurs scientifiques sont sceptiques.
 

L’effet des perturbateurs endocriniens peut être plus fort à faible dose qu’à forte dose. Or toutes nos réglementations fonctionnent sur l’idée que sous un certain seuil, il n’y a plus de problème, et ça, c’est faux. 

- André Cicollela chimiste et toxicologue, président du réseau Environnement Santé et enseignant à Sciences Po.


Regardez un extrait de l'émission LTOM traitant du chlordécone (à partir de la 17ème minute) : 

(Voir également l'intervention de Soazig Lemoine ci-dessus à partir à de la 13ème minute sur l'impact endocrinien de la chlordécone sur les organismes marins contaminés à très faible dose.)
 

Eau potable et pollution par le chlordécone

Suite à la découverte de la contamination de certains captages d'eau potable par le chlordécone en 1999, des mesures ont été mises en place. En Martinique, la source Gradis a été fermée ainsi que trois autres plus petites sources d'appoint.

A partir de 2003, les eaux de la Rivière Capot sont traitées par charbon actif dans l'usine de Vivé pour les décontaminer. La prise d'eau sur la Capot présente des concentrations en chlordécone supérieures à la norme d'où le choix de leur faire subir un traitement physique complexe. 
La rivière Capot en Martinique
La rivière Capot en Martinique

La norme de potabilité de l'eau est fixée à 0,1 microgramme de chlordécone par litre d'eau. Les normes pour l'eau potable sont établies au niveau européen, et de fait s'appliquent dans tous les pays européens.
 

Des mesures pour aider agriculteurs et éleveurs

Les organismes de recherche ont travaillé à établir des outils de gestion permettant aux producteurs de s'adapter à la pollution des sols et de limiter la contamination des produits mis sur le marché.

Tout d'abord, une étude des sols des deux îles des Antilles a été réalisée. On sait qu'environ un quart de la SAU, la surface agricole utilisée, est contaminée.

Les agriculteurs de Martinique et de Guadeloupe peuvent connaître la contamination de leur parcelle en demandant une analyse de leur sol qui est réalisée gratuitement par la Chambre d'agriculture

- Florence Clostre, CIRAD Martinique


La contamination des plantes se fait via le sol et non par l'air car la chlordécone est peu volatile. Les agronomes ont étudié le transfert du chlordécone du sol vers les plantes cultivées. Ils ont démontré que le chlordécone suit la sève mais la contamination de la plante diminue au fur et à mesure que l'on s'éloigne du sol. 

Les plantes cultivées ont été regroupées en trois catégories selon leur réaction au chlordécone. Les racines et turbercules que sont les patates douces, ignames et tout ce qui pousse dans le sol sont sensibles au chlordécone. Ensuite les curcubitacées que sont les concombres, courgettes, salades et giraumons sont considérées comme intermédiaires. Puis, la dernière catégorie, les productions non sensibles pour lesquelles il n'y a pas ou quasiment pas de contamination. Ce sont les arbres fruitiers, les ananas, les bananes, les tomates et les piments.

Dès 2008, on a mis au point un outil d'aide à la décision pour les agriculteurs dont les parcelles sont contaminées. En fonction de leur niveau de pollution, ils choisissent les productions sans risque de dépassement de la LMR. Donc sur un sol très pollué, il faut privilégier les arbres fruitiers. Sur des parcelles moyennement contaminées soit moins d'un milligramme par kilo de sol, les agriculteurs choisiront les productions dites intermédiaires et sur des parcelles non polluées, ils peuvent cultiver des racines et tubercules. 

- Magalie Lesueur- Jannoyer, adjointe à la direction scientifique au Cirad, agronome, spécialiste du chlordécone

Les plantes cultivées réagissent différemment à la chlordécone selon si elles sont près ou loin du sol © @Cirad
© @Cirad Les plantes cultivées réagissent différemment à la chlordécone selon si elles sont près ou loin du sol

Les animaux d'élevages, en particulier les volailles, les oeufs, ainsi que les poissons et les crustacés, ont des taux de contamination rapidement très élevés dès qu'il y a contact avec le chlordécone, encore plus que les plantes. Un oeuf peut facilement atteindre 1000 microgrammes par kilo. Les turbercules qui sont les plantes les plus impactées sont autour de 100 microgrammes par kilo. Là aussi, des recommandations ont été faites pour limiter le contact des animaux avec le sol.
 

L’agriculture et la pêche aux Antilles impactées

Les mesures de restriction comme les LMR ont impacté tous les secteurs de l’agriculture et de la pêche aux Antilles : dès 2003 pour la production de légumes, 2004/2009 pour la pêche en rivière, 2008 pour l’aquaculture et l’élevage et en 2009 pour la pêche en mer.

Agriculteurs et pêcheurs ont dû s’adapter et certains, n’ont pas eu d’autres choix que d’abandonner leurs activités.
En 2013, la pêche a été interdite sur 200 km² de zones côtières de Guadeloupe et de Martinique. Une décision suite aux résultats des analyses sur les poissons de ces espaces situés pour l’essentiel en aval des champs des bananiers. Une décision pour préserver la santé des consommateurs mais est-ce que cela règle tout ?

Interdire toute pêche permet aux poissons de grandir et de proliférer dans cette zone d’interdiction de pêche qui devient une réserve. Les poissons sont mobiles et une fois qu’ils seront bien chargés de chlordécone, ils iront à l’extérieur de cette zone et on aura finalement une exportation de cette contamination.

- Déclaration de Nicolas Diaz secrétaire général du comité des pêches de Guadeloupe en 2013

 

Pourquoi les sols, les rivières et la mer sont encore pollués ?

Le chlordécone est une molécule très stable en raison de sa structure chimique. Elle ne se dégrade pas ou très peu dans les sols. Toutefois, elle se disperse lentement dans le reste de l’environnement avec les eaux de pluie. Le chlordécone se propage ainsi dans les rivières, puis plus profondément jusqu’aux nappes phréatiques et enfin dans la mer.

Selon plusieurs études, on estime qu'il faudra encore jusqu'à 600 ans pour que les sols se dépolluent naturellement. 
Il faudra encore cohabiter longtemps avec la chlordecone aux Antilles © @INRA
© @INRA Il faudra encore cohabiter longtemps avec la chlordecone aux Antilles

Pour limiter la pollution, les scientifiques recommandent de limiter l'érosion des sols en y mettant un couvert végétal. D'autres part, l'ajout de 5% de compost dans le sol permet de réduire le transfert de chlordécone vers certaines productions. Récemment des chercheurs du CNRS ont annoncé être en bonne voie pour trouver un moyen d'accélérer la dépollution des sols pollués au chlordécone. 
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