En Guyane, la lutte contre les vagues de suicides dans les populations amérindiennes

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Amérindiens Guyane
Repas dominical dans un village amérindien en Guyane ©EMERIC FOHLEN / NURPHOTO / AFP
C'est un fléau souvent décrit dans les médias locaux : les villages amérindiens de Guyane sont régulièrement confrontés à des vagues de suicides, qui semblent se propager dans leurs populations isolées comme par contagion.

En début d'année, elles ont touché les communautés du Haut-Oyapock (est de la Guyane), le fleuve qui marque la frontière avec le Brésil. Au moins 4 suicides et 3 tentatives ont été recensés ce mois-là dans plusieurs villages, dont celui de Trois-Sauts, accessibles uniquement en pirogues. Le taux de suicide dans les communautés amérindiennes de Guyane inquiète les autorités depuis de longues années. Entre fin 2018 et début 2019, les villages du Haut-Maroni, à la frontière avec le Suriname, dans l'ouest guyanais, avaient été le théâtre de 5 suicides et 13 tentatives en trois mois.

En 2020, une étude de Santé publique France portant sur la période 2007-2018 a révélé des taux de suicide "jusqu'à huit fois plus élevés" que dans l’Hexagone dans les villages isolés de Guyane. Dans le village de Trois-Sauts, il atteint un maximum de 113 cas pour 100.000, contre 16 pour 100.000 sur l'ensemble de la France en 2012.

Chiffres alarmants

Ces chiffres alarmants ne font toutefois pas l'unanimité. "Il semblerait qu'il y ait moins de suicides en Guyane que dans l'Hexagone, et peut-être même moins en Guyane intérieure", tempère Clara de Bort, la directrice générale de l'Agence régionale de la santé (ARS), en incitant à la prudence. En 2021, l'Observatoire régional du suicide a ainsi recensé en Guyane 381 tentatives pour ses plus de 300.000 habitants, contre 200.000 tentatives pour la France entière et ses 67 millions d'habitants. Mais Clara de Bort en convient, il est possible que les suicides dans les communautés amérindiennes "aient plus de résonance", même si "le poids médiatique de chaque événement n'est pas en relation avec son poids épidémiologique".

Le Dr Caroline Janvier, qui dirige le pôle psychiatrie du Centre hospitalier de Cayenne, veut tordre le cou à un lieu commun très enraciné en Guyane : les communautés amérindiennes ne sont pas plus enclines au suicide que les autres. Le suicide résulte d'un "non-choix", explique-t-elle, et intervient lorsqu’aucune autre issue ne paraît envisageable. Il se nourrit de la vulnérabilité des habitants face à un "environnement peu propice à l'épanouissement : logement insalubre, non accès à l'éducation, au travail, aux loisirs...", explique le Dr Janvier.

"Souffrance"

"Ce sont des problématiques exacerbées dans les territoires très enclavés de Guyane", ajoute Guillaume Brault, le sous-préfet en charge des communes de l'intérieur. L'étude de Santé publique France citait entre autres causes du phénomène "la souffrance liée au choc entre des jeunes générations, aux références culturelles globales, et les générations précédentes" notent les chercheurs et professionnels en santé guyanais.

Dans un rapport remis au Premier ministre Manuel Valls en 2015, deux parlementaires avaient formulé 37 propositions "pour enrayer ces drames et créer les conditions d'un mieux-être" dans les populations amérindiennes. Depuis 2017, l'ARS copilote un programme baptisé BEPI (Bien-être des populations de l'intérieur), qui doit leur permettre de trouver leurs propres solutions à leurs problèmes, explique Clara de Bort.

"On n'est pas fous"

Mais, faute d'initiatives, beaucoup des fonds dont il est doté restent inutilisés. Les habitants ne sont pas formés pour bénéficier correctement des fonds alloués, a regretté Michel Aloiké, chef coutumier du village de Taluen, sur le Haut-Maroni, lors de la conférence des peuples autochtones qui s'est tenue à Cayenne en mai dernier. Ce chef s'agace aussi de l'envoi de professionnels de santé à chaque fois que les suicides sont médiatisés. "On n'est pas fous", s'emporte-t-il, "on se retrouve dans des villages où il n'y a rien, il faut les faire vivre !"

La lutte contre la contagion suicidaire ne passe pas que par l'envoi de renforts médicaux, abonde le Dr Janvier, qui rappelle que des professionnels de santé sont présents toute l'année sur les sites concernés et constituent les premiers interlocuteurs des habitants. Les habitants "attendent, de l'Etat et des collectivités des solutions pérennes, comme des écoles fonctionnelles, de la connexion internet... L'enseignement est une dimension qui revient souvent dans les discussions", assure pour sa part le sous-préfet Brault.

Depuis la vague du début d'année, les vagues de suicides semblent avoir été endiguées à Trois-Sauts, note en tout cas le Dr Janvier. Aucun cas n'a été rapporté depuis plusieurs semaines dans le village.