La priorisation des malades, une pratique "contrainte, complexe et inhumaine"

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Dr Marc Valette, chef du service réanimation du Centre hospitalier universitaire de Guadeloupe
©Capture France Info
La "priorisation" des malades du Covid en Guadeloupe, constitue une pratique "inhumaine" qui repose sur des facteurs "bien plus complexes que le simple critère d'âge" selon le docteur Marc Valette, chef du service réanimation du Centre hospitalier universitaire.

La "priorisation" des malades du Covid en Guadeloupe, confrontée à une flambée de l'épidémie, constitue une pratique "inhumaine" qui repose sur des facteurs "bien plus complexes que le simple critère d'âge", explique Marc Valette, chef du service réanimation du Centre hospitalier universitaire (CHUG), dans un entretien vendredi à l'AFP.

On parle beaucoup "du tri" des patients, à l'entrée en réanimation. Comment ces décisions sont-elles prises ?

Dr M. Valette : "Il s'est en effet dit beaucoup de choses ces derniers jours, beaucoup de raccourcis par rapport à la priorisation des malades qui est la nôtre. On y est contraint, cela fait partie de la médecine de catastrophe que nous sommes obligés de pratiquer, car nous n'avons plus de places disponibles sur le territoire, malgré le fait que nous ayons triplé nos places en réanimation.
On a fait les choses le plus sérieusement et posément possible avec l'ensemble des instances locales: l'espace de réflexion éthique de la Guadeloupe et des Îles du Nord (Eregin) mais aussi les instances nationales que sont les sociétés de médecines d'urgence, et la société française de réanimation ou le comité national d'éthique.
On étudie la situation à laquelle nous sommes confrontés et tentons de prendre les moins mauvaises décisions, qui restent inhumaines, puisqu'elles nous conduisent à prioriser les patients qui ont le plus de chance de s'en sortir."             

Quels sont les critères qui guident ces choix ?

Dr M. Valette : "On a travaillé sur la mise en place d'un outil qui permet de répondre à la tension de l'instant. Ces critères sont amenés à évoluer chaque heure et ils sont bien plus complexes que le simple critère d'âge. S'il s'agissait de prendre les patients de 50 ou 60 ans, les choses seraient très simples mais très inéquitables et très inégales envers les patients à qui l'on doit le soin.
Bien sûr, le critère d'âge intervient, mais au même titre que tout un tas d'autres critères que sont les comorbidités, la gravité à la prise en charge initiale ou la fragilité de l'individu.
Ces critères, établis avec le comité d'éthique sont évalués au cas par cas, nous donnent la probabilité que la réanimation aboutisse sur un succès, et sur une récupération avec le moins de séquelles possibles."               

Actuellement, qui sont les patients admis en réanimation au CHUG ?

Dr M. Valette : "Nous avons un vrai rajeunissement de nos patients. Désormais, admettre un patient de 20 ou 30 ans qui nécessite une assistance respiratoire est devenu le quotidien. On a aussi, cette semaine, un signal très fort en provenance de la maternité, et c'est un élément d'inquiétude pour nous tous. Nous avons eu à prendre en charge en 24 heures trois femmes enceintes, pour lesquelles il a fallu extraire rapidement le ou les bébés, avant de les plonger en coma artificiel sous assistance respiratoire pour la réanimation. Ca nous était arrivé de manière exceptionnelle lors des vagues précédentes.
Mais là, nous sommes inquiets car en Martinique comme en Guadeloupe, cette situation se répète.
Ces grossesses étaient relativement avancées ce qui a permis de sauver la vie des bébés qui, aujourd'hui, vont bien. On espère le plus possible que les mamans pourront être sauvées à leur tour mais leur état est très sévère. Une des jeunes femmes qui était enceinte doit être évacuée lundi, avec sept autres patients. Elle va devoir être placée sous assistance circulatoire en plus de l'assistance respiratoire."