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"La matière de l’absence", un grand récit philosophique de Patrick Chamoiseau

Dans son nouvel ouvrage, l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau évoque la figure et le décès de Man Ninotte, sa mère bien aimée. L’occasion d’explorer l’histoire particulière de sa terre natale, avec la précision d’un anthropologue et la passion d’un poète. 

Le romancier martiniquais Patrick Chamoiseau. © DR
© DR Le romancier martiniquais Patrick Chamoiseau.
  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le
Dans un dialogue mi réel mi imaginaire avec sa sœur, surnommée « la Baronne » (« l’universel rempart, ce centre énergétique »), Patrick Chamoiseau se penche sur l’ « absence fondamentale » de leur mère, Man Ninotte, disparue il y a une quinzaine d’année. Ce récit intense puise à la fois dans l’âme de l’écrivain et dans celle de la Martinique, dont l’histoire, omniprésente, est évoquée dans les moindres détails.
 
Avec une précision chirurgicale, le prix Goncourt 1992 dit l’histoire de sa famille mais également celle de sa terre et d’une société née de la transplantation, de l’esclavage et d’un réenracinement progressif. Ce livre constitue un véritable bréviaire pour qui connaît peu les étapes de la construction socioculturelle de la Martinique. Dans un texte dense et pas toujours facile, parsemé d’intuitions poétiques, l’auteur témoigne de l’organisation des sociétés créoles.
 

Refondation 

Il y a des traces d’Afrique, l’origine principale, des Indiens caraïbes, et des autres apports venus du Moyen-Orient, d’Inde et de Chine, tout ce qui a participé de la refondation d’un peuple déporté et soumis à une impitoyable sujétion. « La domination esclavagiste était aussi faite d’un invisible qui vous brisait l’esprit et vous amenait à intérioriser le déshumain sans rémission qui était imposé. La lutte fondamentale ne pouvait se déployer que contre cet invisible » écrit Patrick Chamoiseau. « Le seul moyen de s’en sortir : changer d’imaginaire !... Devenir un Guerrier de l’imaginaire… »
 
Dans ce combat pour la réappropriation de l’imaginaire et de l’histoire, le romancier se prête à un véritable jeu d’inventaire anthropologique. De la symbolique et de l’utilisation de la conque de lambi, aux pratiques du quimboiseur, l’éruption de la Montagne pelée, les rites mortuaires, les musiques et les danses du bèlè et de la biguine, le marronnage, les structures des habitations esclavagistes, la langue créole… c’est toute l’histoire de la Martinique et des Antilles qui est restituée dans un formidable élan de lucidité.

Figures tutélaires 

Le texte est irrigué de grandes figures tutélaires : l’écrivain Edouard Glissant, qui fut le mentor de Chamoiseau, mais aussi Aimé Césaire, le Jamaïcain Marcus Garvey, icône du « nationalisme noir » aux Etats-Unis, et les musiciens américains Miles Davis et John Coltrane, entre autres. 

« Nous nous construisons ainsi, seuls, au gré du pire et du meilleur dans un mélange indémêlé », note l’auteur dans son dernier chapitre. « Nous avons tant à faire en ces temps de refondation des peuples et des individus : auto-initiation, auto-organisation, auto-éthique, auto-fondements, solidarités nées de notre seule plénitude, pratique relationelle à l’égard de toute chose… tout est à faire soi-même dans l’immense mise en Relation ! »
 

Patrick Chamoiseau, « La matière de l’absence » - éditions du Seuil, septembre 2016, 365 pages, 21 euros.

 

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