Comment les gens du spectacle ont-ils vécu leur confinement, quelles sont leurs réactions aux réponses apportées par Emmanuel Macron concernant l’impact du Covid-19 dans le domaine de la culture ? Outre-mer La 1ere a interrogé des artistes antillais résidant dans l’Hexagone.  
 
Mercredi, le chef de l’Etat a fait certaines annonces lors d’une visioconférence rassemblant des personnalités du monde de la culture. Parmi ces annonces, une prolongation des droits d’indemnisation pour les intermittents du spectacle, la création d’un fonds d’indemnisation pour les tournages et d’un « fonds festivals », une aide au Centre national de la musique pour des plans d’accompagnement, et le lancement d'un « grand programme de commandes publiques » visant notamment les jeunes créateurs. Réactions. 
 

Alain Foix : écrivain, dramaturge, metteur en scène et directeur artistique de la compagnie Quai des arts et du Bazar Café, lieu culturel à la Charité sur Loire

L'écrivain et metteur en scène guadeloupéen Alain Foix © DR


« On ne peut que se satisfaire de la décision du président de créer une année blanche permettant à une grande majorité d’intermittents du spectacle de ne pas se trouver en fin de droits », réagit l'écrivain guadeloupéen aux propos d’Emmanuel Macron. « C’est une décision importante et attendue par l’ensemble du secteur très largement sinistré par le Covid-19. Il faut cependant savoir ce qui se cache réellement administrativement derrière cette décision car les cas de situations particulières sont très nombreux et dépendent directement du ministère du Travail qui jusqu’alors ne s’est jamais montré très favorable à la situation des intermittents. »

« Ce secteur emploie une part plus importante de jeunes de moins de 30 ans que la moyenne des secteurs de notre économie. Ce qui peut également se lire sous la décision du président de faire un effort important pour cette catégorie d’âge, notamment en soutenant la création artistique des moins de 30 ans. Très bien, mais je me permets d’ajouter que si le talent n’attend pas le nombre des années, la jeunesse de la création ne se mesure pas à l’âge de l’artiste. On pourrait y lire là la tentation idéologique d’un jeunisme inquiétant », nuance Alain Foix. « Rappelons-nous que Picasso disait qu’il a attendu 50 ans pour peindre comme un enfant, et que les œuvres artistiques les plus abouties et les plus novatrices ont été créées en grande partie à l’âge mûr. »
 

L’intermittence n’est pas tout

Pour le dramaturge, en outre, l’accent mis sur l’intermittence, qui bénéficie très largement au secteur le plus puissant, celui du cinéma et de l’audiovisuel tout en soutenant le spectacle vivant, ne doit pas faire oublier le fait que l’intermittence n’est qu’une part aussi importante soit-elle du secteur de l’art et du spectacle. « Attention au fait que l’arbre ne cache pas la forêt car pour faire vivre les intermittents, il faut d’abord donner les moyens financiers aux structures qui les embauchent et ont besoin de permanents qui font un travail dans la profondeur et la durée. Trop de lieux culturels fonctionnent essentiellement avec des intermittents et manquent de permanents pour un travail de fond, notamment concernant l’accueil des artistes et du public, l’action artistique et culturelle et le développement du public. A oublier cette dimension qui est du service public de la culture, on favorise le secteur essentiellement commercial et privé qui songe d’abord à la rentabilité sous-tendue par la demande. De ce fait, cela tend à réduire l’offre culturelle et à cibler le public en en faisant des consommateurs. »
 

L’art et la culture sont plus que du loisir ; un élément structurant socialement et moyen d’émancipation humaine et d’éducation populaire. Ce qui suppose une véritable politique culturelle globale qui n’est aucunement lisible dans ces déclarations. (Alain Foix)



« Autre chose qui me semble aussi déplaisante est de s’entendre dire qu’il nous demande d’adapter nos manières de créer », ajoute l'écrivain. « Comme si ce n’était pas le travail même de l’artiste de s’adapter aux conditions et de les dépasser par son art. Sa liberté se trouve précisément dans sa capacité d’utiliser les contraintes au profit de la création artistique en générant du nouveau. Il n’a de direction à recevoir de personne aussi haut placée soit-elle, sur la conduite de son action. C’est la liberté de l’artiste qui est liée aux besoins même de l’acte artistique. Donc inutile de lui dire quoi que ce soit à ce sujet. »
 

Les territoires oubliés et les lieux alternatifs

« J’aurais par ailleurs aimé en savoir plus sur la politique de développement des territoires qui sont culturellement désertés. Je parle aussi bien des banlieues que de la campagne. Certes le président a parlé d’un effort important en termes financiers. Reste à savoir comment et sur quels critères cet argent va être distribué et quel va être le cadre des partenariats entre les collectivités et l’Etat sur cette nouvelle donne de développement », précise Alain Foix. 

« Il existe aussi bien dans le cadre industriel des banlieues que dans celui des campagnes des lieux culturels dits alternatifs ou hybrides qui ont un impact social, économique et touristique important s’inscrivant dans l’identité des territoires mettant en œuvre des espaces de création générant tout à la fois des formes artistiques nouvelles et proposant d’autres modes de relation au public que les réseaux traditionnels et institutionnels de distribution artistique. Tout en étant gérés par des associations et sans but lucratif, ils fonctionnent comme des entreprises privées mais avec un esprit de service public, ce qui les distingue fondamentalement des théâtres privés à fonctionnement commercial. Ils n’ont pas attendu le Covid-19 pour développer des formes nouvelles et alternatives. Lorsqu’Emmanuel Macron parle de soutien aux indépendants, pense-t-il à eux ? Je n’en suis pas certain mais je le souhaite vivement. »
>>> Le site du Bazar Café d'Alain Foix
 

Maddy Orsinet, chanteuse, professeure de chant et pédagogue de la voix

Maddy Orsinet © Agence Arte en la Mirada


Maddy Orsinet n’est pas intermittente mais fait partie des indépendants du secteur culturel. Elle bénéficie déjà des aides de l’Etat pour les TPE et les entrepreneurs indépendants. « La mesure prise par l’Etat (prolongation des droits d’indemnisation pour les intermittents du spectacle au-delà des six mois où leur activité aura été impossible ou très dégradée, soit jusqu'à fin août 2021, ndlr) pour les intermittents déclarés et qui ont été consciencieux est très bonne », juge-t-elle néanmoins. « Cela va leur permettre de respirer et de ne pas s’inquiéter de l’avenir. C’est logique et équitable pour les artistes, pour les techniciens également et tous ceux qui font vivre le spectacle et le secteur culturel, qui ont besoin d’eux ».

Concernant la période de confinement, Maddy Orsinet dit l’avoir vécue avec « philosophie ». « Ce qui est embêtant pour moi en tant qu’artiste et coach vocal c’est que c’était l’année où j’allais vraiment conforter mon activité. C’était vraiment l’année charnière, mais disons que c’est reculer pour mieux sauter. Cela me permet de me recentrer sur les objectifs à venir ». La chanteuse travaille notamment avec le compositeur martiniquais Paco Man’Alma (voir plus bas) au sein du label SMS Artists.

Maddy Orsinet

La professeure de chant pense que les gens vont avoir envie de consommer la culture différemment après la crise. « Jusqu’à présent ils étaient content d’avoir accès au streaming en vidéo et en musique pour ne pas avoir à dépenser pour du live, mais je pense qu’ils se rendent compte qu’il est important d’avoir un lien direct avec les artistes, et que ça leur manque », constate la Martiniquaise.
 

Nous les artistes, nous avons dans nos mains la possibilité de proposer des choses. Cela me rappelle les après guerres de 1918 et 1945 où il y a eu un renouveau de l’art. (Maddy Orsinet)


Par ailleurs, Maddy Orsinet insiste sur l’importance, en tant qu’Antillaise, d’avoir une démarche fédératrice autour de cette culture. « S’il faut passer par une crise pour que les gens réalisent que c’est ensemble que l’on peut vraiment avancer, j’espère que ça va porter ces fruits. Ce n’est pas le gouvernement qui va nous aider mais il faut que l’on s’aide nous-même pour nos secteurs culturels. »
 

Paco Man’Alma : producteur, compositeur et musicien, directeur artistique du groupe Manmail’La

Paco Man’Alma au Club Nubia, le 08 septembre 2019 © SlyArt


Jusqu'à l'instauration du confinement, Paco Man'Alma faisait travailler régulièrement 25 personnes environ, des intermittents du spectacle en majorité, musiciens et danseurs. À la rentrée de septembre 2019, il avait une quinzaine de dates prévues par mois entre Le Réservoir à Paris et le Club Nubia, au pied de la Seine Musicale, avec des artistes antillais et latino-caribéens. « Le fait que nous soyons stoppés dans notre démarche a causé un très gros préjudice à la visibilité de notre culture à Paris, car notre label SMS Artists était la seule organisation fédératrice qui misait sur la valorisation de ces artistes, plutôt que sur la spéculation de la tendance et de la mode », explique-t-il. Allant à contre-courant de nombre de personnes, Paco Man'Alma n’attend cependant pas grand-chose de l’Etat. « Je crois profondément à la méritocratie, cette valeur que je respecte qui fait qu’un individu pour être libre doit être autonome, et donc responsable de lui-même », dit-il. 

Paco Man’Alma


« Je ne veux pas perdre de temps à critiquer ce que le gouvernement fait ou ne fait pas », ajoute le producteur, « parce qu’avant d’être français je suis martiniquais et avant toute chose un humain. En tant qu’humain il faut que je travaille pour gagner ma vie. En aucun cas je ne vais m’associer aux voix qui vont se plaindre aux oreilles du gouvernement. »
 

La responsabilité de chacun c’est de se trouver les moyens de se tenir debout. Cela nous savons faire, surtout quand on est antillais.


« Il n’y a pas si longtemps chacun avait son jardin potager derrière chez soi, ou bien on allait pêcher à la mer. On ne peut pas se plaindre de ne pas savoir quoi faire quand nous avons cet héritage de débrouillardise. Mon maître mot c’est la responsabilisation personnelle. »
 

Maroussia Pourpoint : comédienne, metteure en scène et autrice

Maroussia Pourpoint © Marion Colombani

D’origine martiniquaise et suisse, diplômée du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, Maroussia Pourpoint vit et travaille dans la capitale française, où elle a le statut d’intermittente du spectacle. « Les annonces d'Emmanuel Macron sont rassurantes concernant nos ressources jusqu’en août 2021 », dit-elle, « mais pour moi ce n’est pas encore clair car je n’arrive pas à me projeter si loin, et qu’on ne sait pas ce qui va advenir de la culture. Je reste encore assez méfiante car la crise n’est pas finie. On ne sait pas vraiment quand les salles de spectacles vont rouvrir. Tout a été chamboulé, les plannings ont complètement changé, donc, concrètement, on ne sait pas quand on va pouvoir retravailler. »

La période de confinement a été compliquée pour la comédienne. « C’est dur de travailler, mais comme j’écris mes spectacles j’ai pu me concentrer sur mes projets personnels. Mais cela a pris beaucoup de temps avant que j’arrive redonner un sens à mon activité, car il y a toujours ce flou, sachant qu’on ne sait pas comment on va s’en sortir. »