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Maître Jean-Claude Durimel, l'un des avocats du dossier chlordécone [Portrait]

Il y a dix ans Le Parisien faisait sa une sur le scandale du chlordécone. Ce pesticide a été utilisé jusqu’en 1993 dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe alors qu’il était interdit ailleurs. Le Guadeloupéen maître Durimel suit de près ce dossier au point mort. Son portrait.

Maître Jean-Claude Durimel © CB
© CB Maître Jean-Claude Durimel
  • Par Cécile Baquey
  • Publié le , mis à jour le
Quand on demande à Jean-Claude Durimel d’où lui vient son envie de devenir avocat, il répond que sa vocation, il la doit à une série télévisée bien française un brin austère : Messieurs les jurés. Cette série diffusée à partir de 1974 sur l’ORTF était une réplique d’un procès aux Assises.
Regardez ci-dessous un extrait (1979) avec l'acteur martiniquais Georges Aminel : 


Avocat, une vocation

A l’âge de 6 ans, dans sa cité de Clichy-sous-bois, Jean-Claude Durimel savait déjà qu’il serait avocat. "Je ne me suis jamais posé de questions sur ma carrière, confie l'avocat guadeloupéen, pour moi c’était tout tracé. Et pourtant je n’étais pas prédisposé à cette profession. Dans ma famille avec un père maçon et une mère, dame de service à la cantine, il n’y avait aucun juriste. Ce qui prouve que quand on veut, on peut", conclut l’avocat très sérieusement. Regardez ce portrait (France Ô/La1ère) :
 
Jean-Claude Durimel

Des deux côtés de l'Atlantique

Maître Durimel a prêté serment en 1988, à Paris. Depuis il a probablement fait naître des vocations dans la famille, même de l’autre côté de l’Atlantique. Son cousin Harry Durimel a suivi ses pas. Ce militant écologiste, candidat malheureux aux dernières législatives, est l’un des premiers à avoir révélé le scandale du chlordécone en Guadeloupe. C’est lui qui en tant qu'avocat a solicité les conseils de Maître Jean-Claude Durimel dans cette affaire.
 
Harry Durimel © DR
© DR Harry Durimel

Dossier tentaculaire

Dans son cabinet pas luxueux pour un sou, situé à deux pas de la place de la République à Paris, un énorme dossier chlordécone trône dans la bibliothèque. "Ce n’est qu’une partie de ce dossier tentaculaire", souligne Jean-Claude Durimel. "Chacun en Martinique ou en Guadeloupe connaît un proche qui a été touché par le chlordécone, ajoute l’avocat à qui ce dossier tient à cœur. On a établi un lien entre chlordécone et hausse des cancers de la prostate. Des études montrent que cet insecticide aurait des effets négatifs sur l’apprentissage des enfants", insiste-t-il. 

Le chlordécone, un poison durable © DR
© DR Le chlordécone, un poison durable

Rien ne se passe

Cela fait dix ans que le scandale a éclaté dans l’Hexagone avec la Une du Parisien en 2007, plus de dix ans que des plaintes en Martinique et en Guadeloupe ont été déposées. Le dossier a été dépaysé, confié à un magistrat du pôle santé au Tribunal de grande instance de Paris. "Ils ont considéré que le pôle santé avait plus de moyens pour traiter ce dossier tentaculaire", précise l’avocat. Mais pour l’instant, rien ne se passe. C’est l’attente la plus totale…
 

Aspect politique

Pourquoi une telle lenteur de la justice ? Pour Jean-Claude Durimel, il y a eu le dépaysement, le changement de magistrat, mais il y a aussi "un aspect politique non négligeable". Le chlordécone a été utilisé pour lutter contre le charançon, un insecte ravageur dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe de 1972 à 1993, alors que cet insecticide a été interdit dès 1977 aux Etats-Unis et en 1989 dans l’hexagone.
 
Charançon de la banane © CIRAD
© CIRAD Charançon de la banane

Dérogations

Selon un rapport parlementaire, effectué à la demande d'élus locaux, les ministres Henri Nallet en 1990, Louis Mermaz en 1992 et Jean-Pierre Soisson en 1993 ont accordé des dérogations. Le chlordécone a donc continué à être utilisé jusqu’en 1993 en Martinique et en Guadeloupe alors que cet insecticide était reconnu très dangereux. Maître Durimel et ses confrères avocats avaient demandé à la justice de convoquer ces ministres qui avaient en leur temps accordé des dérogations. Rien n’a été fait. Pour Jean-Claude Durimel, l’aspect politique est donc l’une des explications très probables du peu de diligence avec laquelle la justice se charge de l’affaire chlordécone.
 
Maître Durimel © CB
© CB Maître Durimel

La fin de l'histoire

Mais l’avocat ne désespère pas. "Quand on a commencé un combat, on espère voir la fin de l’histoire. Pour le sang contaminé, il a fallu des années. L’amiante, cela dure encore. Il n’y a pas de limite d’âge dans la profession d’avocat, précise Maître Durimel. Je ne plaiderai pas après 90 ans, mais si le procès chlordécone arrive enfin, je serai là".
 

Le gang des barbares

D’autres affaires ont marqué la carrière de l’avocat guadeloupéen. En 2010, il a participé au procès fleuve à huis clos du gang des barbares. Il défendait Guiry N’G…, l’un des complices de Youssouf Fofana, le leader de ce gang qui a kidnappé et tué Ilan Halimi, un jeune Juif. Pendant trois mois, en 2009, Maître Durimel a du déserter son cabinet pour suivre cette affaire. Il se souvient d’un moment marquant que la journaliste Elsa Vigoureux a raconté dans son blog sur le procès du gang des barbares dont elle a tiré ensuite un livre.
 
Dessin du procès de Youssouf Fofana © Benoit PEYRUCQ / AFP
© Benoit PEYRUCQ / AFP Dessin du procès de Youssouf Fofana

Frantz Fanon

Un jour Maître Durimel s'est adressé à Youssouf Fofana dans le box. Il lui a cité un extrait de Frantz Fanon, le célèbre philosophe antillais : "Quand on parle des Juifs, tendez l'oreille parce qu'on parle de vous. Quand on est antisémite, on est forcément négrophobe". L’avocat guadeloupéen se souvient très bien de la réaction du leader du gang des barbares : "il m’a dit qu’il avait dans sa cellule un livre de Frantz Fanon, je ne sais pas comment il se l’était procuré et il a ajouté qu’il allait le lire".
 
Le psychiatre et essayiste martiniquais Frantz Fanon (1925 – 1961). © DR
© DR Le psychiatre et essayiste martiniquais Frantz Fanon (1925 – 1961).

Willie Brigitte

Jean-Claude Durimel a aussi été marqué par une autre affaire, très médiatique également. Il s’agit du procès de Willie Brigitte, dont il a été l’avocat. Ce Guadeloupéen converti à l'Islam était soupçonné d'avoir élaboré des projets d'attentats en Australie. Il a été condamné en 2007 à 9 ans de prison pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste", une qualification passible de 10 ans de prison.
 
Dessin du procès de Willie Brigitte © BENOIT PEYRUCQ / AFP
© BENOIT PEYRUCQ / AFP Dessin du procès de Willie Brigitte

Le doute

Pour maître Durimel, dans ce procès, "on est peut-être allé vite en besogne. Mon client a clamé toujours son innocence. En Australie, après une enquête minutieuse, les autorités judicaires australiennes ont considéré qu’elles n’avaient pas de charges contre lui. S’il était véritablement innocent, c’est terrible d’avoir subi neuf ans d’emprisonnement", estime l’avocat guadeloupéen.
 
Regardez ce reportage sur le procès Willie Brigitte (France Ô) : 
Procès Willie Brigitte

Les prisons

Les prisons, maître Durimel les connaît bien. Il s’y rend régulièrement pour voir ses clients, aussi bien en région parisienne qu'en Guadeloupe. Il se souvient avoir croisé des rats à Fresnes. "Les clients détenus ont des conditions de vie d’une autre époque, se désole maître Durimel. A Ducos ou à Basse-Terre, on est plongé dans un autre siècle. Les détenus sont nombreux à avoir des maladies de peau".
 
© JEAN-RICHARD ALAIN / AFP
© JEAN-RICHARD ALAIN / AFP


Sa seconde maison

Pour autant, maître Durimel continuera à aller en prison préparer la défense de ses clients. Beaucoup d’entre eux sont originaires de Guadeloupe ou de Martinique. "C’est un peu le bouche à oreille qui veut ça. Un client donne mon nom à un autre et ainsi de suite", explique-t-il. L’avocat se félicite d’avoir créé un cabinet international avec deux associés, l’un Sénégalais et l’autre Serbe. Il passe beaucoup de temps au palais de justice de Paris. "C’est presque ma seconde maison", dit-il. maître Durimel aime son métier et n’a jamais songé à faire autre chose. 

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