Carburants, gaz, céréales, nickel… Comment la guerre en Ukraine risque d’affecter l’économie calédonienne

guerre
Mosaïque conséquences guerre en Ukraine
Carburants, nickel, gaz, céréales : quels effets de la crise ukrainienne sur l'économie calédonienne ? ©NC la 1ère
Après deux ans de pandémie, l’économie mondiale risque désormais de subir les conséquences de l’invasion russe en Ukraine. Et la Nouvelle-Calédonie n’est pas épargnée. Hausse du prix du gaz, du pétrole mais aussi du blé… Les acteurs économiques se préparent à de nouvelles inflations, dans un contexte déjà très tendu. Notre dossier.

Quinze mille kilomètres séparent Kiev de Nouméa. Pourtant, la guerre en Ukraine, attaquée par la Russie, risque d'avoir des conséquences sur le pouvoir d’achat des Calédoniens. Les acteurs économiques s'y préparent, comme l'explique la présidente du Medef-NC : "On a lancé une consultation auprès de nos adhérents, on attend encore certains résultats", précisait Mimsy Daly, interrogée lundi 28 février. Mais elle évoquait déjà le transport aérien de passager, le fret avion, le trafic maritime et les effets des cours mondiaux, sur les exportations comme les importations.

Effets de la guerre en Ukraine : Mimsy Daly, Medef-NC, jointe par Coralie Cochin

Tour d'horizon. A commencer par cette synthèse de Natacha Lassauce-Cognard, Gaël Detcheverry et Nicolas Luiggi :

©nouvellecaledonie

Le coût du pétrole

Techniquement, la Calédonie ne dépend pas du pétrole russe. Elle s’approvisionne notamment via Singapour, avec de l’or noir en provenance, majoritairement, du Moyen-Orient. Pas de risque de pénurie donc, mais une incidence inévitable sur les prix du marché. La Russie exporte plus de deux millions de barils par jour à l'Europe. Si l'Europe n'achète plus ces barils à la Russie, il faut qu'elle les achète ailleurs, posait Nicolas Favray, lundi 28 février. Il est le chef de la section de régulation de l’énergie à la Dimenc, la direction des Industries, de la mine et de l'énergie de la Nouvelle-Calédonie. "Et il faut que ces autres pays produisent plus, parce que s'ils ne produisent pas plus, les cours augmentent."

L'impact sur le gaz GPL

Même chose pour le prix des bouteilles de gaz : il devrait augmenter. Et cela, alors que la Calédonie n’importe pas de gaz naturel, comme en produit la Russie. Le Caillou utilise du gaz de pétrole liquéfié (GPL), un dérivé de raffinerie, en provenance d’Australie.  "Sur le GPL", s'attarde le responsable à la Dimenc, "il y a des chances qu'on soit complètement lié au cours du pétrole brut, qui rentre dans la raffinerie pour faire le gaz de pétrole brut."

Des matières premières déjà à la hausse

Cette guerre en Ukraine, du fait de son impact sur les cours mondiaux de l’énergie, va en fait contribuer à renforcer la hausse du cours des matières premières, déjà à l’œuvre en 2021. Pour preuve cette augmentation du prix de l'essence et du gasoil à la pompe à partir du 1er mars 2022 : les services de la Nouvelle-Calédonie ont précisé qu'elle était "le reflet des cotations du marché pétrolier de janvier 2022". Et que "cette tendance à la hausse, déjà observée en décembre 2021, s'explique par la reprise économique et donc l'augmentation des besoins en produits pétroliers, tirés notamment par la Chine"

L'effet céréales sur le pain

Autre domaine touché par l'onde de choc russo-ukrainienne : les céréales. La Russie est le premier exportateur de blé. L’Ukraine, le quatrième. Les deux pays représentent à eux seuls 29 % des exportations mondiales. Certes, la Calédonie se fournit presque exclusivement chez son voisin australien, elle en importe trente mille tonnes de blé par an. Mais les boulangers redoutent une nouvelle inflation du cours, qui a déjà atteint des niveaux critiques. 

Avant même le conflit, il était prévu une hausse de 10 % au premier trimestre (de 37 à 47 F le kilo de blé). Et une autre, de 10 %, au deuxième trimestre. "80 % de matières premières du pain, c'est la farine", lance Didier Maraye, directeur de la boulangerie Saint-Christophe. "Si le blé augmente et la farine augmente, ça va avoir des répercussions sur le pain. C'est inévitable." 

Sur les trente mille tonnes de blé importées chaque année d'Australie, 60 % de ces céréales sont stockés à la Tamoa, dans l’attente d’être transformés en farine alimentaire.
 

La nourriture animale va prendre cher

En cas de flambée du cours des céréales, les agriculteurs seront touchés. La facture pour nourrir leurs bêtes risque de peser lourd. Prenez les tourteaux de tournesol, qui contribuent fortement à l’alimentation animale. La Chambre d'agriculture fait valoir que, selon les années, 50 à 70% des importations françaises proviennent d’Ukraine. 

De façon globale, "[pour] l'agriculteur en général - je parle des grosses productions comme par exemple les porcs, les poules pondeuses et les poulets de chair -, l'alimentation va représenter 40 %, 50 %, 60 % voire 70 % de leurs charges. C'est énorme", souligne Yves Jean-Baptiste, directeur de la provenderie de Saint-Vincent, l’un deux fabricants d’alimentation pour animaux en Calédonie. Calédonie qui s'avère très dépendante de l'extérieur sur le plan céréalier, en termes de provende et autre.

Les engrais font des bonds

Pour les agriculteurs, le risque d’inflation est aussi réel sur les cours des engrais, qui enregistraient déjà des hausses inédites. La chambre d'agriculture de Nouvelle-Calédonie relève, en citant l'Insee, que les solutions azotées ont vu leur prix bondir de 157 % entre décembre 2020 et décembre 2021. Elle cite aussi l'urée (utilisée en agriculture comme engrais), dont le tarif a augmenté de 151 %, toujours entre décembre 2020 et décembre 2021, et toujours d'après source Insee. Or, l’Ukraine est un gros fournisseur d’urée pour l’Union européenne, et indirectement pour la Calédonie.

Ce n'est pas tout : la CANC rappelle que le gaz naturel entre dans le processus de fabrication de l’ammoniac, qui est la matière première des engrais azotés. De très nombreuses unités de production sont au ralenti, notamment en Ukraine, et pourraient même stopper leur production du fait du conflit en cours.
Au final, c’est bien le consommateur qui paiera le prix fort. Un consommateur au pouvoir d’achat déjà bien érodé par deux ans de pandémie, et plus récemment par les pluies de la Niña qui font grimper les prix sur les étals des primeurs.  

Le trafic aérien soumis à des turbulences diverses

C'est l'un des premiers effets ressentis à travers le monde : la guerre en Ukraine a engendré des fermetures d'espace aérien ou des changements d'itinéraires aux conséquences en cascade. D'entrée, les Calédoniens se sont trouvés suspendus aux incertitudes pesant sur les couloirs aériens, notamment pour l'habituelle liaison Paris-Tokyo-Nouméa. A partir de dimanche 27 février, Air France et Aircalin ont cherché à ajuster leurs plans de vol pour assurer la continuité territoriale. Si la route vers le Japon reste inchangée, il s'agit de passer bien plus au Sud que d'habitude pour rejoindre l'Hexagone. Les temps de voyage s'en trouvent rallongés. Ainsi, le vol SB 800 qui a décollé de la Tontouta aux premières heures de mardi 1er mars a fait étape à Budapest en Hongrie, avant de se poser à Roissy Charles-de-Gaulle. 

"Il n'est pas simple de détourner un vol parce qu'il faut trouver des solutions sécuritaires et obtenir les accords des différents pays que l'on survole", expliquait de façon générale une experte aéronautique lundi 28 février à Outre-mer la 1ère. Maria Lee évoquait un nombre édifiant : 1500 vols quotidiens passant par le couloir sibérien.

Effets de la guerre en Ukraine : Maria Lee, experte aéronautique interrogée par Thierry Hillersaint, 1

Le prix du billet en question

En dehors de l'aspect immédiat, en l'occurrence comment rejoindre la Métropole ou en revenir, il y a la question du coût que les changements de trajectoires et d'aéroports vont engendrer pour les compagnies. Tout surcoût risque de se répercuter sur le prix des billets. 

Effets de la guerre en Ukraine : Maria Lee, experte aéronautique interrogée par Thierry Hillersaint, 2

Un impact en demi-teinte pour le nickel

Cette guerre a des conséquences sur les métallurgistes et notamment la SLN. Elle se fournit en Russie pour certaines matières premières, comme l’anthracite, nécessaires à l’exploitation. L’industriel pourrait avoir à réorganiser ses approvisionnements dans les prochains mois.

Les métallurgistes russes sont aussi des concurrents : le pays est le premier producteur mondial de nickel, avec son usine Norilsk. En cas de rupture dans sa chaîne de production, la Calédonie pourrait tirer profit de la situation pour vendre son minerai.

Cela dit, les effets du conflit demeurent pour l’instant très incertains, insistait le directeur général de la SLN le mardi 1er mars, sur NC la 1ère. "Les conséquence peuvent être positives ou négatives, une seule est sûre, c'est que ça va augmenter la volatilité des prix sur le marché pour l'ensemble des matières premières et de nos produits", a considéré Guillaume Verschaeve interrogé par Anne-Claire Lévêque dans l'Invité de la matinale. "Des fluctuations très rapides, très fortes." 

"Maintenant, les conséquences à moyen terme peuvent être assez différentes dans la mesure où la Russie peut certainement exporter son nickel vers la Chine, qui est un très gros consommateur. In fine, les équilibres vont se retrouver. Différents, mais ils vont se retrouver quand même."

Effets de la guerre en Ukraine : Guillaume Verschaeve, DG de la SLN, interviewé par Anne-Claire Lévêque.

Et quelles conséquences localement ? "Actuellement, on sait que les mineurs négocient avec leurs fournisseurs et leurs clients, que sont la Chine, le Japon et la Corée du Sud", développait Edouard Leoni, consultant en finances publiques et stratégie nickel, ce mardi 1er mars dans le journal radio de NC la 1ère. "C'est le moment, sans doute, pour renégocier les marchés spots, les marchés de court terme. Donc c'est le moment de négocier pour les mineurs. On peut penser à la Sonarep, la société Montagnat, la société Maï, etc."

Effets de la guerre en Ukraine : Edouard Leoni, consultant, au micro d'Alix Madec