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Saison 2 - 1 Fers rouges et barbelés

Transhumance dans l’épopée de l’élevage.
Une aventure, une culture broussarde, qui va débuter au milieu du XIXème siècle avec un trafiquant de santal : James Paddon.

  • Antoine Letenneur (avec KBdp)
  • Publié le , mis à jour le
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L'origine de la saga de l'élevage calédonien : James Paddon



Quelques vaches ont été introduites en 1843 par les premiers missionnaires catholiques à Balade.
Mais des documents attestent que neuf ans plus tard, les établissements Paddon sur l’île Nou comptent déjà quelques dizaines de bovins.

James Paddon, cet aventurier anglais marchand et négociant, serait donc à l’origine de la saga de l’élevage calédonien.
Partie 1 : James Paddon, à l'origine de la saga de l'élevage calédonien


Les stockmen


Très vite, au XIXème siècle, les militaires puis les colons et enfin les bagnards vont avoir besoin de viande.
James Paddon doit fournir la toute nouvelle garnison implantée au Fort Constantine en face de l’île Nou.
Fin 1858 il va s’installer définitivement sur ses 4000 hectares à Païta et y construire une maison typique du bush australien.
Puis, d’autres colons, qui ont tous transité par l’Australie, vont faire découvrir le goût de l’herbe calédonienne à des bovins importés.

Ces premiers éleveurs, défricheurs de brousse, entraînent une seconde vague d’immigrants. Ce seront les premiers colons qui, à bord de voiliers, vont importer bovins, chevaux, moutons et instruments agricoles.

En 1866, on recense déjà 5000 têtes de bétail, onze ans plus tard : 80 000
Avec le débarquement constant de colons et de bagnards, la demande est excédentaire et les prix de la viande très élevés.
Les fonctionnaires spéculent alors sur ce bétail si rentable. On en achète pour le confier aux bons soins des premiers broussards : un tiers des bénéfices pour l’éleveur, le reste aux propriétaires nouméens.

En 1872, 88 familles vivent sur les stations. Presque toutes venues d’Australie avec une référence, les grandes propriétés du Queensland et des Nouvelles Galles du Sud. Un mode d’élevage extensif,
4 à 5 hectares par tête de bétail. Toujours plus de pâturage pour un cheptel en pleine croissance. L’administration coloniale est de plus en plus gourmande en terres pour installer les colons.
Cette conquête de l’espace à la mode anglo-saxonne va très vite exaspérer les habitants des tribus. Les indigènes se plaignent. Ils sont obligés de refouler de leurs champs des bovins en divagation.

En 1878, le grand chef Ataï se révolte : « Lorsque mes taros iront manger vos vaches, je clôturerai mes champs! »
Révolte puis répression féroce.


L’administration impose le clôturage des propriétés avec « des fils de ronce artificielle ». Une entreprise locale se lance alors dans la production de barbelés.
Et il en faut pour parquer en moyenne 5 à 600 têtes de bétail sur des propriétés de 2 à 3000 hectares.

Tout fonctionne sur le modèle de l’outback australien.
Les stockmen, ces garçons vachers, vont forger leur légende à coups de fouets appelés stockwhip, dans les grands pâturages, les runs et en ralliant les troupeaux au stockyard.

Sur ces stations où l’on parle anglais, bichlamar, parfois aussi français, se développe une vie rurale isolée, une quasi autonomie.
Un mode de vie qui va durer plus d’un siècle.
Maison de torchis, four à pain, champs vivriers, rivière à proximité.
Un quotidien frugal et dur, rythmé par les saisons et le travail du troupeau.
A l’aube, seller son cheval, partir en tournée, vérifier l’état de santé du cheptel et souvent refaire des barrières.
Avant-bras noueux et mains calleuses pour manier le fouet, la barre à mine ou le tamioc.

On interdira parfois aux enfants de monter à cheval pour qu’ils ne connaissent pas les servitudes du métier de stockman. Interdiction inutile pour certains, surtout lorsque les vocations sont précoces.
Le métier est dur, forçats du bétail, le dos raidi par des heures de monte.
Le soir, après le bain dans la rivière, il est bon de s’affaler sur un matelas de coton dru rembourré de peau de niaoulis ou dans un gourbi dans l’odeur de la paille de Dix.


Pour Georges Martin à Ouaco comme sur toutes les propriétés, une à deux fois par an : le grand rassemblement ! Cris, meuglements et claquements de fouets jusqu’à cinq jours pour concentrer le troupeau dans les runs puis dans le carré de tr. Recensement, marquage et castration.
Depuis la fin du XIXème siècle, les vachers calédoniens doivent lutter contre les viandards. Ces trimardeurs errants, évadés ou libérés du bagne, à l’affût d’un « coup de viande ». Braconnages et vols de bétail : l’administration impose le marquage au fer rouge.

Les éleveurs doivent ainsi déposer leur marque dans un registre officiel depuis août 1895 ! Deux lettres et un chiffre. Première marque sur la croupe droite puis au changement de propriétaire, sur la gauche et ainsi de suite sur les épaules et sur les côtes.
Saison 2 - 1 Fers rouges et barbelés : les stockmen


Du sang neuf dans les pâturages


La conserverie de bœuf de Ouaco… du corned beef local. Toute l’histoire de cette propriété mythique résumée dans une boîte de fer blanc aux couleurs jaune, bleue et rouge.
Pour des générations de Calédoniens : Ouaco, oignon, soyo et riz. Aussi indispensable que le pain, l’incontournable Ouaco sur toutes les étagères des stores de Brousse.
Une industrie florissante jusque dans les années 60. Mais surtout un contrat d’approvisionnement des forces armées françaises. On mangera du bœuf calédonien à Verdun et au Chemin des dames.

Et ce sera du bœuf Hereford. Du nom de cette race australienne à la robe marron et blanche.
Car depuis l’arrivée des premières bêtes, le bétail anglo-saxon Durham, Angus, Devon ou Hereford règne en maître dans les runs calédoniens.


Du sang neuf dans les pâturages. A l’aube du siècle, des reproducteurs limousins vont colorer de rouge-brun les prairies de la côte ouest ! Dépaysement fécond pour des bêtes venues de la Haute Vienne !
En quelques dizaines d’années, notamment grâce aux élevages Ballande, les limousins vont supplanter les races anglo-saxonnes.
La Calédonie peut même se vanter d’avoir eu le plus grand troupeau de limousins purs au monde.
Des animaux rustiques, à la qualité bouchère remarquable.

Mais des bovins qui, comme les autres, vont subir les attaques de tiques dès 1942. Durant la seconde guerre mondiale, le cadeau empoisonné des soldats américains se cachait dans le fourrage importé d’Australie.
De petites bébêtes, sorte de mini-vampires qui vont considérablement affaiblir, parfois tuer, nos têtes de bétail.
Très vite on renonce donc à élimer les milliers puis les millions de tiques.
Sur toutes les stations, de nouvelles infrastructures : les piscines à bétail.
Bains forcés dans une solution chimique. Arsenic, DDT, Butox, amitraze, tac tiques… Toute la gamme des tiquicides va être tour à tour testée jusqu’à la résistance des insectes suceurs de sang.

Finis les rassemblements annuels. Désormais, il faut rallier le troupeau toutes les trois semaines. Jamais le bétail n’a été autant travaillé.
Merci aux crocs des fidèles chiens bleus. Infatigables bouviers australiens, taquineurs de jarrets.

Mais la lutte chimique va montrer ses limites, la guerre aux tiques passera plus tard par l’introduction de nouvelles races plus résistantes et le changement régulier de runs.
Dans ces années cinquante, le service de l’élevage ne veut surtout pas disséminer l’infestation.
Indirectement, cela va signer la fin d’une véritable épopée pour tous les stockmen : le crépuscule des conduites de bétail.


La saison fraîche, période idéale pour ces lentes chevauchées vers les abattoirs de Nouméa.
Tout commençait par un grand rassemblement du troupeau de la propriété.
Parfois quelques jours pour débusquer de petits groupes cachés dans les fonds de vallée.
Les stockmen au cul du bétail, forçant les bovins récalcitrants à suivre le chemin du calicot.
Le calicot : ces longues banderoles de tissu blanc pour canaliser les bêtes à cornes vers le stockyard.
Et puis, ce tri des plus belles bêtes pour leur dernier voyage.
L’odeur du cuir grésillant au contact du fer rouge. Passeport obligatoire pour une équipée sur le sentier des conduites de bétail.
Pas besoin de la carte de l’administration pour s’orienter. Des générations de cow-boys connaissant parfaitement les distances, les rivières et propriétés à traverser et enfin, le soir venu, la halte au carré de voyageurs.
Étape où la nuit il fallait parfois résister au sommeil pour éviter les vols de bétail.
Ces conduites : un lien entre Broussards, avec toutes ces histoires en partage comme celles du vieux Jeulin à Bourail. Parfois, on allait le voir dans son monde, sa petite propriété de Poé.
Sous son chapeau, avec ses rires gouailleurs planqués dans les bacchantes, une imagination débordante. Son taureau parti draguer les vaches marines sur le récif, ces crabes en train de cuire et coupant le gaz sous la marmite ou encore cette jeep américaine coulée dans le lagon depuis la guerre… mais dont les phares sont toujours allumés.

L’univers, les histoires du vieux Auguste Eugène Jeulin, les stockmen et les visiteurs vont en parler pendant des générations !
Les conduites de bétail vers la quarantaine de Ducos s’achèveront dans ces années cinquante.

A la fin du cycle des grandes conduites, le service de l’élevage des années 50 confiera à des camions bâchés le transport épique vers Nouméa des carcasses dépecées sur les propriétés.
Le dépeçage  : en pente raide, dépouillage au pic, à même le sol ou pendaison aux crochets des carcasses découpées en quartiers.
Saison 2 - 1 Fers rouges et barbelés : du sang neuf dans les pâturages


La modernité


Depuis les années 60, depuis la naissance de l’Ocef, les tueries particulières, comme on appelle ces abattages domestiques, se sont raréfiées.
La mission est alors confiée au personnel itinérant de l’Office Calédonien d’Entreposage Frigorifique. Conduite du bétail vers Nouméa dans des camions réfrigérés.
 

La fin des années 60, l’époque du boom du nickel, marque un tournant. La production de viande est en chute libre. Il faut même en importer d’Australie et de Nouvelle Zélande.
Les 103 000 têtes recensées ne suffisent plus aux appétits calédoniens. Les races anglo-saxonnes se sont appauvries génétiquement.
On introduit encore plus de Limousins et on accueille d’autres races comme le Santa Gertrudis américain ou le Charolais français.
Dix ans plus tard, à la fin des années 70, les courbes se sont inversées et on produit plus qu’on ne consomme.
Les éleveurs passionnés comprennent alors qu’il faut se lancer dans l’amélioration génétique, suivre les performances, gérer les naissances.
Mais la politique va s’inviter dans les stockyards, inquiétude dans les runs.
Revendication de terres, réforme foncière, désaffection des fils d’éleveurs.
Le modèle de l’élevage extensif est remis en cause : pessimisme.


Aux lendemains des événements, Noël Kabar, propriétaire à Canala, sera contraint de migrer sur la côte ouest comme de nombreux éleveurs de la côte est.
Nouvelle infortune, au début des années 90, de grandes sécheresses vont brûler les pâturages et décimer des troupeaux entiers.
Le brahmane, un nouvel arrivant, plus résistant à la chaleur et aux tiques va s’installer durablement dans les runs.

Grincement des dernières éoliennes sur un monde qui change : les méthodes d’élevage deviennent plus intensives, plus scientifiques, plus subventionnées aussi.
Les taureaux n’ont plus le moral : on insémine « artificiellement » et plus tard on transplantera même des embryons débarqués des avions.

Mais le métier de stockman fait de la résistance, l’Esprit est encore là. Il va aiguillonner la ferveur la fierté de tous ceux qui ont dans le sang cette Brousse qui claque.
De jeunes stockmen, comme Patrick Ardimanni, vont défier chevaux et bêtes à cornes dans des arènes en poteaux de gaïacs.

Le rodéo des cousins australiens prend racine dans le bush calédonien.
Du confort et de la sécurité, instinct de survie sur des échines déchaînées.
Et la poussière n’est toujours pas retombée.
Ce regain, ce réveil broussard se décline aussi en musique devient culturel.

Chapeaux, bottes, jeans : les tenues de travail sont désormais revendiquées par tous ceux qui s’estiment héritiers de 6 générations d’éleveurs.
Une identité issue de ce monde, Elle a le goût de l’espace, des bêtes et d’une liberté rude. Une Calédonie mythique toujours vivante !
 
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