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Alan Nogues, réalisateur de la Dernière révolte - interview -

Alan Nogues, auteur de «l’île continent» et «un caillou et des livres», réalise un documentaire historique qui traite d’un sujet délicat : la révolte kanak de 1917. Interview sur les coulisses de ce film qui décrypte une page peu connue de l'histoire de la Nouvelle-Calédonie.

  • Par Karine Boppdupont
  • Publié le
Alan Nogues, auteur de «l’île continent» et «un caillou et des livres», réalise un documentaire historique qui traite d’un sujet délicat : la révolte kanak de 1917. Son travail de recherches et son effort de compréhension de ce qui est à l’origine de ces événements dramatiques transpire dans son film qui se veut neutre et factuel mais précis. Nous avons poser quelques questions auxquelles il répond avec sincérité. 

Pour quelles raisons avoir choisi ce sujet ? Avez-vous des raisons personnelles ?
L’idée n’est pas de moi, elle vient de Joël Kasarhérou qui m’a demandé si j’étais intéressé d’être réalisateur sur un tel type de sujet. Je ne peux pas vraiment invoquer ici des raisons personnelles ! Mais ceci- dit, en me penchant sur les publications
historiques et le travail de l’ADCK, j’ai découvert une histoire qui m’a retourné, d’une grande richesse mais aussi d’une grande complexité. Alors oui, j’aurais pu refuser étant donné la délicatesse du sujet, mais je crois sincèrement que les gens d’ici attendent un peu plus de sujets de ce type, dans le sens où le consensus commence à devenir étouffant. On a besoin de «parler vrai» ; le but n’étant pas bien sûr de remuer le couteau dans la plaie au risque de devenir stérile par rapport à la construction du pays, mais bien de regarder la vérité en face, surtout lorsque celle-ci n’a jamais été dite ou ne serait-ce qu’évoquée publiquement. Je parle ici de 1917 : c’est un peu une histoire secrète, l’un des grands fiascos de la colonisation, qui a marqué au fer rouge les mentalités, qu’elles soient kanak ou calédoniennes, d’une manière consciente ou non. Mais mes raisons en tous cas ne sont pas politiques, je ne sers aucune idéologie.

La dernière révolte est un docufiction historique, pouvez-vous nous dire si c’est un genre qui vous plait particulièrement et pourquoi si c’est le cas ?
Ce n’est pas à proprement parler un docu-fiction, dans le sens où je n’invente rien, je me sers simplement des écrits de l’époque et je les illustre en les rendant vivants grâce à des incarnations.
 
Combien de temps a duré la préparation, puis la réalisation du documentaire ?
2 mois de préparation et 9 mois de réalisation.

Est-ce que cela demande plus de moyens ?
Non, mon ambition n’était pas de faire un film de guerre. J’ai travaillé dans la limite des budgets qui m’étaient alloués. Ce film reste factuel,  c’est avant tout un documentaire, on n’est pas dans du grand spectacle. J’ai d’ailleurs choisi de faire appel à un dessinateur pour illustrer les scènes clefs qui évoquent des fusillades et plus de 50 personnages. Egalement, jamais au
nages. Egalement, jamais au grand jamais, je n’aurais eu les moyens de faire brûler une tribu pour illustrer le propos, et quand bien même, j’aurais rechigné à faire construire des cases pour que 5 minutes plus tard on y mette le feu. Tout ça pour quoi ? Une scène? Les gens peuvent parfaitement comprendre et ressentir une tension narrative sans avoir besoin qu’on traite les choses à l’américaine. Le dessin apporte aussi autre chose, qui est plus de l’ordre artistique.

Qui a réalisé les animations qui aident à l’illustration des textes d’époques ?
C’est l’artiste FLY

Est-ce qu’il a été difficile de réaliser ce film dans la mesure où cela rappelle une histoire douloureuse ?
Oui, difficile dans la mesure où le terrain est extrêmement glissant. Facile de tomber dans le piège du propos manichéen. Les gentils contre les méchants. L’histoire est complexe, tout le monde a énormément souffert de cette guerre, et le but n’était pas d’attiser les rancoeurs et de pointer du doigt les coupables, les soit disants «traîtres» ou encore divulguer un énième message putassier et simpliste sur la colonisation. Le fait est que cette histoire, n’implique pas que les Kanak contre les Européens, mais aussi les Kanak rebelles contre les Kanak loyalistes, c’est surtout en cela que le terrain est glissant; l’histoire est éminemment complexe, elle concerne des régions, des clans, des familles dont les griefs ne sont toujours pas
résolus.
 
Qui a écrit le texte ? Vous êtes vous appuyé sur des historiens ?
J’ai écrit le texte qui cependant est fortement inspiré du travail de Jacques Vasseur, du Néo-Zélandais Adrian Muckle, et de l’équipe du Département Recherche et Patrimoine menée par Emmanuel Tjibaou de l’ADCK.
 
Quel est votre point de vue d’auteur sur cette époque en Nouvelle-Calédonie ?
Je ne sais pas si on peut parler de point de vue d’auteur, car je ne suis ni historien, ni descendant de familles ayant été impliquées dans cette histoire. Je reste factuel dans le sens où ce sujet exige le maximum de neutralité. Je veux tout simplement que le message passe. Et quand je parle de message, c’est un grand mot, ce n’est pas mon message mais celui de l’Histoire; les Calédoniens sont suffisamment intelligents pour qu’on évite de leur refaire une énième leçon de morale, type : la colonisation c’est pas bien ou encore les loyalistes c’est des traîtres ! J’ai voulu donner au spectacteur les outils de compréhension adéquats, justement en évitant tout parti pris, car dès que l’on adopte un point de vue dans ce type de sujet, on se coupe d’une partie de l’audience. Ce film s’adresse donc à l’ensemble des Calédoniens, et j’espère que je l’ai fait dans
le plus grand respect.

D’où viennent les témoignages des trois personnages ?
Ludovic Papin, un colon libre qui est arrivé en 1900 à Hienghène, à qui l’Etat avait attribué des terres.
Nous avons aujourd’hui en notre possession toute sa correspondance, qui relate sa vie de colon planteur de café. Un recueil
de ces lettres a été édité : Vie et Mort de Ludovic Papin chez les Canaques, aux éditions l’Harmattan.
Le deuxième personnage, c’est Maurice Leenhardt le pasteur, qui a laissé de nombreuses lettres évoquant sa position et ses
sentiments par rapport à ce conflit. Le troisième personnage, c’est Noël de Tiamou, la figure centrale des révoltés à l’époque. Ce qui était plus compliqué pour lui, c’est que cet homme n’a pas laissé de traces écrites. Mais la littérature orale existe, et grâce à l’ADCK et le département recherche et patrimoine qui avaient collecté de nombreux témoignages à ce sujet, on a pu reconstruire la « pensée » de Noël Nea Mwa Pwatiba et on a pu écrire des textes (en langue kanak) afin de donner corps à la
pensée du chef de cette révolte.

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