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C’est une histoire étonnante, une vraie histoire de cinéma. Une histoire qui commence sur le Port de Saint-Tropez, au royaume de la Jet-Set, au milieu des touristes fascinés par les yachts amarrés au quai du célèbre petit port varois et qui se poursuit à 22 000 kilomètres ! Ou presque…
 

Une plage de rêve

Sous le soleil exactement. Sous le soleil juste en dessous. Après plusieurs semaines de pluie, les touristes sont de retour dans la Cité du Bailli. Les commerçants ont de nouveau le sourire. La saison peut enfin commencer. Les boutiques de luxe et les boîtes de nuit ont rouvert. Les yachts ont envahi le quai Suffren. Fêtards et milliardaires ont pris leurs quartiers d’été dans le petit port varois. Comme chaque année au mois de juin, Saint-Tropez redevient Saint-Trop’, capitale mondiale de la fête et de la démesure !
 

Le rêve ne s'arrête pas là

à quelques encablures seulement du village se trouve la plage de… Tahiti ! Et tout au bout du ponton qui permet aux stars de débarquer directement sur le sable, la plus vieille plage privée de Ramatuelle.

) Le ponton de « Mooréa », plage voisine de Tahiti-Beach à Ramatuelle. © Emmanuel Deshayes


C’est ici, sur la longue plage de Pampelonne, que Félix Palmari a planté ses premiers parasols orange… En 1952, l’ancien fonctionnaire de police marseillais achète ce petit bout de plage alors sauvage du quartier du Pinet par amour pour Marie, une jeune fille de la région, et y installe une simple buvette : Tahiti-Beach, première « plage organisée au monde », est née ! Kirk Douglas, Juliette Gréco, Françoise Sagan, Roger Vadim, Brigitte Bardot en feront un mythe. La « plage orange » a eu pour fidèles Charles Aznavour, Enrico Macias, Gilbert Bécaud ou Johnny Halliday. Serge Gainsbourg y a fêté un anniversaire mémorable en famille. Christophe Maé y a même fait ses débuts…

Félix Palmari, le « roi de Pampelonne » a disparu en 2006. Mais soixante ans après, ses enfants, Félicia et Patrick, règnent désormais sur un complexe de 7 hectares en bord de mer : plus de 200 matelas, trois restaurants, un hôtel de 25 chambres avec spa, piscine et terrain de tennis, un salon de coiffure, une bijouterie et une boutique de vêtements de luxe. « C’est la plage la plus ancienne, la plus jolie, explique Barbara. Si on ne vient pas à Tahiti, on ne vit pas une partie de Saint-Tropez ! » Juste à côté de la touriste italienne, un couple de français renchérit : « c’est une institution ici, c’est la plage où l’on mange le mieux, on s’y sent comme en famille. »

 

Pourquoi « Tahiti » ?

Mais pourquoi « Tahiti » ? Même les habitués ne connaissent pas cette histoire et les Tahitiens encore moins. En fait, c’est tout sauf un hasard. Ce n’est pas Félix Palmari qui a baptisé la belle plage de sable blanc. A l’époque, les paysans et les bergers voisins appellent déjà l’endroit « Tahiti » depuis bien longtemps… Depuis 1935 exactement et le tournage du film « Aloha, le chant des îles » de Léon Mathot, avec Jean Murat, Danièle Parola et… Arletty.

6) L’affiche du film « Aloha, le chant des îles » de Léon Mathot… avec la participation d’Arletty.


Un film d’amour et d’aventures en noir et blanc, sorti en salle deux ans plus tard en 1937, qui raconte l’idylle d’un pilote français et d’une aviatrice anglaise, tombés sur une île du Pacifique, au cours d'un raid international, avant de tomber dans les bras l’un de l’autre.
Pour en savoir plus, direction Paris et la Cinémathèque française… Il n’y a plus de bobine connue de « Aloha, le chant des îles » mais dans leurs archives, les gardiens de la mémoire du cinéma français ont conservé de nombreux documents sur le film : le scénario évidemment mais aussi tout le dossier technique.

Dans le dossier technique du film, dans les archives de la Cinémathèque française, une liste des accessoires « exotiques ». © Emmanuel Deshayes


Dans le script, on lit que les héros rencontrent effectivement un Polynésien qui est parfois appelé aussi Kanak. Pour l’anecdote, on y apprend au passage que c’est une actrice antillaise, Ketty Dalan, qui joue le rôle de Maoupiti, une indigène polynésienne chassée de sa tribu. On découvre surtout, au beau milieu des images du plateau, signées Walter Limot, des photos de documentation étonnantes. Parmi elles, un cliché ancien de Taha’a, l’une des Îles sous le vent dans l’Archipel de la Société et un autre montrant une « case » tahitienne en bambou du début du XXe siècle.

Les deux clichés de documentation utilisés par les studios de la Victorine à Nice pour reconstituer une « île du Pacifique ». En haut, un faré tahitien. En bas, une vue de Taha’a, « l’île Vanille » des ïles ous le Vent dans l’Archipel de la Société. (Photos conservées à la Cinémathèque française de Paris)


 

Un vrai décor de cinéma

Pour les besoins du tournage, les studios niçois de la Victorine n’ont pas eu besoin de longs repérages : le choix de Ramatuelle s’est imposé presque comme une évidence. Nicolas Charbonneau évoque cet épisode méconnu dans son « Roman de Saint-Tropez », publié en 2009 aux éditions du Rocher. « Replaçons-nous 80 ans en arrière ! explique-t-il. A l’époque, la plage de Ramatuelle ressemble effectivement à Tahiti : une grande langue de sable blanc, quasi-déserte où l’on peut se baigner nu. Il y a la douceur de vivre de Tahiti, l’eau transparente qui fait penser à celle d’un lagon et ce soleil incroyable. »

Des pirogues sur le sable de Pampelonne à Ramatuelle lors du tournage d’une scène du film en 1937. © Photo Walter Limot – reproduction interdite

Les personnages de « Aloha, le chant des îles » de Léon Mathot. A gauche, l’actrice antillaise Ketty Dalan qui joue le rôle de Maoupiti. © Walter Limot – reproduction interdite


L’équipe du film va même jusqu’à planter des palmiers, amener sur place toute une flore tropicale et quantité d’accessoires exotiques : un « faré », des « tikis » en bois - qui ressemblent d’ailleurs plus à des totems africains - ou encore des carapaces de tortue. « On va habiller aussi les gens du coin avec des habits traditionnels tahitiens et on va reconstituer comme ça tout un décor polynésien sur la plage, ajoute Nicolas Charbonneau. Et les équipes vont tellement prendre du plaisir à être ici qu’elles vont volontairement faire durer le tournage qui va s’étaler entre 1935 et 1936. Le personnel technique, les cameramen, les preneurs de son, le réalisateur dormaient sur la plage, dans des tentes et faisaient la fête toutes les nuits. »

Et plus incroyable encore : une fois les séquences mises en boîte, l’équipe du film repartira en laissant tous les éléments du décor sur place… et donc son nom à la plage ! En 1964, c’est toujours à Tahiti et toujours sur le Grand Ecran, que Louis de Funès chassera des nudistes dans « le Gendarme de Saint-Tropez ». Avant que le cœur de Catherine Deneuve et de Michel Piccoli n’y battent « La chamade » dans le film d’Alain Cavalier en 1965.

 

La « route de Tahiti »

Les palmiers du film « Aloha le chant des Îles » ont bien poussé depuis et trônent encore majestueusement au-dessus du restaurant de plage. Un bar et un plafond en bambous rappellent le « faré » de Manika, le « Polynésien » body-buildé du film (joué par Charles Moulin). Les tikis sont devenus l’emblème de la plage. « Mon père ne voulait absolument pas qu’on touche à ses bambous, se souvient Félicia Palmari. On a quand-même un peu modernisé les totems mais on a voulu garder cette mémoire qui fait aussi partie de notre héritage. »

Tahiti-Beach a conservé les palmiers plantés pour le film et les « totems » du décor de « Aloha, le chant des îles » © Emmanuel Deshayes


Le nom de Tahiti figure maintenant sur les panneaux de signalisation et dans tous les guides touristiques. C’est ainsi par la « route de Tahiti » qu’on accède à la plage. Encore mieux, c’est toute la Polynésie qui invite les vacanciers à un long voyage, sur ce petit morceau de côte varoise. Les plages privées, voisines de « Tahiti-Plage » s’appellent aujourd’hui « Moorea », « Polynésie » ou encore « le lagon »…

La plage « Polynésie » à Ramatuelle. A la suite de Tahiti-Beach, de nombreuses plages ont pris des noms qui évoquent le Pacifique. © Emmanuel Deshayes

Le reportage de France Ô/La1ere.fr

Tahiti, plage mythique