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Il y a 30 ans, des gendarmes sont pris en otage dans une grotte sur l’île d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Le 5 mai 1988, l'ordre d'un assaut est donné. L'opération "Victor" ensanglante l'île : dix-neuf militants indépendantistes et deux militaires sont tués. Trente ans après, retour dans cette grotte sacrée située au nord de l'île d'Ouvéa, avec Benoît Tangopi, un ancien preneur d'otages.

Benoît Tangopi, ancien preneur d'otages, dans la grotte de Gossanah, à Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. © LP

 

En avril 1988, lors de la prise d'otages, le sentier était emprunté par les "porteurs de thé" chargés de ravitailler la grotte au quotidien. Trente ans plus tard, la nature a repris ses droits. La journée est ensoleillée, une légère brise agite les palmes d'immenses cocotiers aux pieds desquels s'entassent les écorces des fruits tombés. Des herbes hautes recouvrent le sol. Machette à la main, tête baissée, Benoît Tangopi ouvre la marche. Âgé de 52 ans, il est un ancien preneur d'otages, un des rares rescapés.

Regardez ci-dessous le reportage vidéo à la grotte de Gossanah :

 

Au cœur de la forêt

Le 22 avril 1988, à deux jours du premier tour de l'élection présidentielle, des militants indépendantistes décident d'occuper de manière pacifique la gendarmerie de Fayaoué, au centre de l'île d'Ouvéa en Nouvelle-Calédonie. En 1984 déjà, le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) avait organisé des opérations de ce genre lors du "boycott actif" des élections territoriales. Cette fois, les militants dénoncent le "statut Pons" (du nom du ministre des DOM-TOM, ndlr) défavorable aux indépendantistes.

Le 22 avril au matin, à Ouvéa, l'opération dégénère. Quatre gendarmes sont tués et vingt-sept autres pris en otage. Un groupe part au sud, mais se rendra trois jours plus tard. Mené par Alphonse Dianou, le groupe du nord prend la direction de Gossanah et s'enfonce dans la brousse jusqu'à la grotte de Watetö. 

"Il faut d'abord traverser la cocoteraie avant d'arriver dans la forêt", explique Benoît Tangopi en continuant de tracer le chemin à coup de machette. "En 1988, les porteurs de thé empruntaient ce chemin tôt le matin et à midi pour nous apporter du thé et de la nourriture à la grotte".


La grotte de Gossanah, à Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. © LP

 

Une grotte sacrée interdite au public

La végétation est dense, un arbre en cache un autre. Les branches et les feuilles mortes craquent sous nos pas. Seul le cri du siffleur noir et jaune se fait entendre. De par sa couleur, il est surnommé "banane mure" en iaai, la langue d'Ouvéa. "Ecoutez, cette fois ce sont les perruches d'Ouvéa (une espèce endémique, ndlr), sourit Benoît en tendant l'oreille. Il y a 30 ans, elles criaient toujours à l'approche des preneurs de thé. Nous les entendions depuis la grotte".

La grotte de Gossanah, à Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. © LP


Nous marchons depuis près d'une demi-heure lorsque Benoît s'arrête. "Nous sommes à quelques mètres", souffle-t-il avant un long silence en signe de recueillement. La cuvette ressemble à un immense cratère cerclé de parois de pierres. Troncs, lianes, et feuillages se mêlent à cette pierre grise et poreuse.

Au centre, un trou sombre se distingue : l'entrée de la grotte de Watetö, un lieu sacré. Soutenue au centre par une colonne de pierre et faite d'une petite entrée, cette grotte a la forme d'une case traditionnelle kanak. Respectée des anciens, elle abritait les premiers habitants de la région. En mémoire des dix-neuf disparus de 1988, son accès a été interdit par les anciens qui ont accepté de faire exception pour nous.

L'intérieur de la grotte de Gossanah, à Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. © LP

 

Les bouilloires et les tasses apportées par les "porteurs de thé" le 5 mai 1988, jour de l'assaut, n'ont pas bougé. © LP

 

"Si les arbres pouvaient parler"

Accrochés aux branches des arbres, des tissus de couleur marquent les pensées des familles des preneurs d'otages venues se recueillir année après année sur ce lieu. Benoît Tangopi détaille les postes de combat de chacun de ces camarades. "L'un est tombé ici, l'autre là", "une balle entre les deux yeux", ajoute-t-il. "Si les arbres pouvaient parler, je n'imagine pas ce qu'ils raconteraient de ce 5 mai 1988".

Le temps s'est arrêté

Ce matin-là, après près de deux semaines de captivité, l'opération "Victor" est lancée. Entre les deux tours de l'élection présidentielle, le président François Mitterrand et son premier ministre de cohabitation Jacques Chirac, donnent l'ordre de mener l'assaut.

A 6 heures, Benoît Tangopi accueille les "porteurs de thé" à l'entrée de la grotte. Ils assurent le ravitaillement et font toujours un geste coutumier à leur arrivée. Benoît les dirige vers son père, propriétaire terrien du lieu. Le "papa" les remercie lorsque des hélicoptères surgissent au-dessus de leur tête. Trente ans après, les théières et les tasses de thé sont encore éparpillées sur le sol. Comme si le temps s'était arrêté ce 5 mai 1988, à l'entrée de la grotte de Watetö.

© LP

 

Un déchaînement de violence

Benoît pointe du doigt les impacts de balles sur la pierre. Il tend le bras : "et c'est là qu'ils ont utilisé le lance-flammes, juste au pied du bagnan. Il est crevé". En posant son regard sur les arbres, l'ancien preneur d'otages se remémore chaque scène. "Ils ont joué un film avec nous", lâche-t-il. "L'armée française a tué des citoyens français. La France a déclaré la guerre à ma tribu, à des Français. Nous n'étions pas un Etat !", s'agace-t-il.

Positionnés autour de la grotte, les militants indépendantistes ont riposté. Des centaines de coups de feu ont été échangés. D'une violence inouïe, l'assaut fera dix-neuf morts kanak et deux militaires. Surnommée "l'île la plus proche du paradis", Ouvéa et ses 3 000 habitants, plongent dans un bain de sang.

Benoît Tangopi à l'intérieur de la grotte de Gossanah, à Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. © LP

 

"Raconter pour ne pas oublier"

La grotte est faite de plusieurs cavités. En s'agrippant aux racines et aux lianes des arbres, Benoît Tangopi glisse le long de la paroi pour descendre au niveau inférieur. "Les hommes du GIGN étaient retenus en otages ici ", indique-t-il. Là encore, théières et tasses jonchent le sol.

Benoît se dirige vers la dernière cavité de la grotte, encore plus profonde et plus humide. Une forte odeur de terre se dégage de cette cuvette aux parois presque blanches. Des centaines de chauve-souris s'affolent au-dessus de nos têtes. "Cachés derrière plusieurs stalactites, des otages se sont réfugiés dans ce coin durant l'assaut, indique Benoît. Et c'est par ce trou qu'ils sont sortis lorsque le deuxième assaut a été lancé".


© LP

 

Surnommé le "gardien de la grotte" par les médias, Benoît Tangopi s'y rend régulièrement, avec son chien "kanaky", amateur de balades en forêt et de pulpe de coco. Benoît vit dans une petite case sans eau, ni électricité, non loin de la grotte. Depuis 1988, il ne fait plus de politique, "parce que ça divise". "Ça peut même te séparer de ton jumeau", affirme-t-il.

Désormais, il s'occupe "de (s)a coutume et de (s)es vieux", et rêve encore "d'une indépendance kanak et socialiste". 

Trente ans après la tragédie d'Ouvéa, cet ancien preneur d'otages n'a plus qu'un seul objectif : "raconter pour ne pas oublier". "Ne surtout pas oublier," répète inlassablement Benoît en quittant la grotte, agrippé aux branches des arbres qui ont vu tomber "ses papas".

© LP