Jean-Claude Lefort : "J'espère ne pas avoir à m'enfuir et à me cacher comme Salmann Rushdie"

culture
jean-claude lefort 1
"Les grandes familles politiques de Guadeloupe" intriguent Jean-Claude Lefort. Au point qu'il en fasse un ouvrage. Jean-Claude Lefort journaliste, a aussi travaillé au plus proche des politiques, dont il nous livre son appréciation. 

Que Jean-Claude Lefort fasse un livre sur la politique en Guadeloupe, rien de surprenant. Ce journaliste grand-reporter, a souvent pratiqué l'analyse politique. Il est aussi allé plus loin, en se mettant, un temps, au service de certains. Il nous explique ses motivations et ses conclusions au terme d'une recherche qui s'est voulue objective. L'expérience de l'auteur du milieu politique guadeloupéen va cependant au-delà de l'analyse journalistique. Entretien. 

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un ouvrage sur ce sujet ?
Mon objectif est clair, je demeure avant tout un professionnel de l’information et en ce sens, je respecte la véritable fonction du journaliste : servir la société en informant le public, en surveillant l’exercice du pouvoir et en stimulant le débat démocratique afin de soutenir le développement politique, économique, social et culturel de mon pays. Le journalisme est souvent perçu comme le quatrième pouvoir par opposition aux trois autres : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Les informateurs ont par vocation, une forte influence sur les affaires publiques et sur les comportements des citoyens, mais le concept de quatrième pouvoir existe-t-il réellement dans nos régions ultramarines ? Mon métier d’observateur de l’actualité requiert des facultés indispensables d’écoute et d’analyse ; accomplir cette profession de journaliste revient à accroître continuellement ma conscience personnelle en faisant des choix réfléchis, en vertu de deux principes fondamentaux : ne pas taire la vérité et être ouverts à 360° sur le monde.

  • Quels sont les sujet qui vous ont le plus interpellé ? 
L’objet de cet ouvrage : déterminer la genèse de la transmission d’un mandat politique de père en fils qui semble avoir prospéré sur le terreau de la départementalisation, fruit vénéneux d’un passé proche. J’interroge un système qui incite à vouloir conquérir le pouvoir politique à des fins personnelles. Faudrait-il considérer ce pouvoir comme l’instrument idéal permettant d’assurer la promotion des enfants, des membres de la famille et des amis ? Quid de la recherche du bonheur des citoyens ? Qu’en est-il des compétences et mérites individuels ? J’exprime mon questionnement dans ce texte : comment l’appartenance à une famille prestigieuse ou pas, pourrait-elle attribuer une certification liée au droit d’être élu ou désigné dans une démocratie - dite républicaine -, comme la nôtre ? En clair, acquiert-on ou pas des compétences à gérer la chose publique par héritage ou selon des dispositions congénitales ? Comment les postes politiques peuvent-ils se transmettre ?

  • Au cours de vos recherches, vous avez certainement rencontré des éléments inconnus du grand public. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris, dans cette phase de travail ?
Pour ce qui concerne la compréhension de cet univers politicien, j’ai eu la chance d’être pressenti par la Région Guadeloupe, à une époque relativement lointaine, pour accepter pendant un an, la mission de dir. com. - Directeur de la Communication -, sous l’autorité de Lucette Michaux-Chevry. Il m’a ainsi été donné de connaître de près et d’apprécier la classe politique d’hier et d’aujourd’hui ; cette expérience palpitante m’a permis d’observer, de pénétrer l’intérieur d’une importante collectivité régionale, de vivre et de découvrir des situations politiques qu’il ne m’aurait pas été possible de ressentir par mon métier d’observateur ou de journaliste. Pour séparer le bon grain de l'ivraie, je suis allé à la recherche d’informations écrites dans des manuels d’histoire, des revues ou des publications officielles relevées sur Internet. J’ai ouvert des journaux d’époque, interrogé un échantillon de fils, petits-fils et neveux d’hommes politiques qui ont laissé des traces profondes dans l’histoire de l’archipel guadeloupéen.

  • Vous êtes manifestement allé de surprises en surprises...
Ces recherches historiques m’ont apporté des éléments fondamentaux à propos des  volontés affichées par des notables de Guadeloupe qui se sont rendus en  délégation en août 1940 à Fort-de-France. Ils entendaient « Faire connaître au président Roosevelt les décisions des habitants de la Guadeloupe, relatives à leur désir d'être libérés de la France et d'être placés sous la protection américaine. » Ces notables indépendantistes entendaient livrer les colonies françaises d’Amérique aux Etats-Unis en justifiant ainsi leur requête en 1940 : « Nous avons formé un comité de notables qui, en consultation avec la population, a arrêté les décisions suivantes : proclamer l'indépendance de la Guadeloupe ; placer l'État indépendant de la Guadeloupe sous la protection américaine. »

  • L'histoire ne se répète pas. Mais avez-vous pu faire des liens entre ce qui s'est passé au 20ème siècle, qui est finalement, le coeur de votre recherche, et le début du 21ème, au sein duquel nous vivons ? 
Au planhistorique, on  apprend que le gouverneur Constant Sorin est diversement apprécié par la population. Il symbolise en avril 1940, la misère, le rationnement, et les problèmes quotidiens. D'autres - dont les dissidents -  lui reprocheront son ralliement à Vichy - en juillet 1940 - et surtout la façon dont il appliquait, parfois avec rigueur et aveuglement, les directives pétainistes. Son rôle est généralement controversé, contribuant effectivement à faire retrouver aux guadeloupéens leurs nombreuses capacités d’adaptation et de création et favorisant une forme d’autonomie. Sont rappelés : l’organisation de la pêche avec salaison de poissons vivaneaux à Marie-Galante, la protection et le développement des divers cheptels, la plantation de cultures vivrières jusqu’à 25% des terrains en canne. On parle vraiment d’une autosuffisance alimentaire. Le travail des matières premières locales est aussi développé par les artisans (vannerie, tissage, poterie végétale), les cordonniers utilisent les pneus Michelin pour la réalisation de semelles de chaussures. On réalise la récupération des fûts métalliques et autres ferrailles fondues et reforgées. Une petite industrie apparaît dans la production de savon, et de sel depuis Saint-Martin. Enfin, on assiste à la naissance d’un carburant antillais à l’aide d’un mélange d’alcool et d’essence. Des revendications proches de celles du L.K.P au début de l’année 2009…
  • Quel est le moment clé où les "héritiers politiques guadeloupéens ont commencé à faire leur apparititon ? 
Après la 2ème guerre et suite à la loi de départementalisation de mars 1946, le vécu des colonisés sera identique à celui d’aujourd’hui malgré le changement de statut. Les relations entre les hommes assimilés et les assimilationnistes ne varieront pas d’un iota : le remplacement d’un gouverneur, par un préfet à la tête de l’Exécutif local, ne semble pas avoir fait évoluer les pratiques coloniales d’antan. Au milieu de cette réalité, les responsables politiques de l’époque sont presque tous issus d’une organisation de gauche du moment : de Rosan Girard à René Toribio en passant par Paul Lacavé et Lucien Bernier, et plus tard Henri Bangou et Frédéric Jalton, ils passeront le relais à leur fils ou petit-fils.
Jean-claude lefort, les grandes familles politiques de guadeloupe- couverture
La couverture de l'ouvrage de Jean-Claude Lefort : "Les grandes familles politiques de Guadeloupe"
  • Avez-vous eu des retours des familles concernées par vos recherches ? Comment les ont-elles accueillies ?
Pas de retour des familles concernées à l’exception de Laurent Bernier, maire de Saint-François qui n’a pas encore eu le temps de découvrir le livre ; toutefois il a beaucoup apprécié le papier publié par France Antilles, le 30 novembre dernier. Toutefois, selon certains citoyens de Pointe-à-Pitre, mon ouvrage revêt une importance particulière pour les électeurs qui connaissent désormais les pratiques de certains hommes politiques pour garder  le pouvoir au-delà de leur disparition ou de leur retraite après « un demi-siècle de règne sans partage. » Mais, j’espère ne pas avoir à m'enfuir et à me cacher comme le romancier britannique Salman Rushdie d’origine indienne qui a fait paraître les « Versets sataniques » en 1989. Le roman était considéré comme blasphématoire par des intégristes musulmans, ce qui lui a valu une fatwa de l'ayatollah Khomeini, lequel appelait tous les fidèles à l'assassiner.
  • A quelles conclusions êtes-vous arrivé ? L’héritage politique est-il pérenne ?
Faut-il tuer le père ou la mère en politique ? À de rares exceptions près, ce sont les autres, les proches, les amis de leurs parents qui ont vu ou qui voient en Marie Luce Michaux-Penchard, Laurent Bernier, Éric Jalton, Jacques Bangou, José Toribio, Ferdy Louisy, Alain Lacavé ou Patrice Tirolien, des alliés munis d’un patronyme puissant qui leur permettrait de vivre à l’abri d’un nom en or massif ! Et les électeurs suivent sans se poser de questions…
L’enquête de journaliste menée auprès de ces responsables de Guadeloupe qualifiés d’héritiers, prouve que le plus souvent, ils sont arrivés en politique, sans calcul apparent. Certes, progressivement, l’exercice du pouvoir appelle le pouvoir, comme l’argent appelle l’argent et le goût du pouvoir est, bien évidemment, une pulsion utile pour l'évolution de l’espèce humaine. Il est utile voire indispensable que des êtres humains soient animés par cette passion, pour motiver et gérer la progression matérielle de nos sociétés d’Outremer ou continentales.

  • La recherche du pouvoir est particulièrement prononcée, parfois. Comment l'expliquez-vous ? 
Il serait vicieux d’attribuer cette pulsion comme exemple aux « héritiers », car elle s’accompagne beaucoup trop souvent d’un excès de narcissisme, ce qui serait de la perversion. Il ne faudrait pas idéaliser l'excès d'ambition, auprès des générations montantes au risque de voir croître les penchants naturels de l'agressivité latente et de la violence que nous déplorons tous dans la société moderne guadeloupéenne. En conclusion, le goût du pouvoir n’est pas inné, il s’échafaude dans un environnement et au fil d’une histoire familiale, sociale ; il est constitutif de l’éducation des jeunes dans les classes dominantes disposant d’un riche passé. Le père et, de plus en plus souvent la mère, occupent des positions d’autorité dans la société d’un point de vue professionnel et par la possession d’un patrimoine important, peu ou prou. La puissance répétée et redoublée par un cadre de vie qui symbolise l’ampleur de l’espace et la richesse décorative, induit des croyances de supériorité ou de démesure. Chez les fils de politiques, les tâches domestiques sont déléguées, ce qui introduit des relations de pouvoir sur autrui jusque dans l’intimité du domicile familial. En définitive, le goût du pouvoir est autant inculqué par la famille que par l’école reproductrice d’une nouvelle couche symbolique et sociale ; l’envie d’autorité, la soif du pouvoir arrivent ainsi, comme celles de la lecture ou de la musique, une satisfaction, un plaisir, une réalisation du plus intime de soi-même.

  • Pensez-vous qu’aujourd’hui, il peut y avoir d’autres héritages politiques, comme cela a été le cas pour les familles dont vous parlez, ou pensez-vous que ce mode opératoire est désormais obsolète ? 
On a pu déplorer chez certains de nos élus d’antan, une dimension plus égocentrique dans la satisfaction de l’ambition, dont on pourrait retrouver l’origine dans nos sociétés de type colonial fortement imprégnées du culte du pouvoir politique, du clan, de l'agressivité, de la compétition féroce et d’une violence récurrente les jours de scrutin… Aujourd’hui, souhaitent-ils voir se poursuivre la dynastie ? Tous ceux que j’ai interrogés m’ont assuré du contraire avec un sentiment d’horreur… Il s’agit, toutefois, d’entreprendre des grands travaux de reconstruction et de restauration de l’équilibre des valeurs sociales… « Je n’aurais pas souhaité que mes fils entrent en politique », nous rappelle Annette, la veuve de Florent Girard ! Elle poursuit par ailleurs, en les qualifiant tous - sauf son mari - de « dirigonflisse »…
Lucette Michaux-Chevry ne se reconnaît pas dans la classe politique actuelle, même si elle en fait encore partie…  à son corps défendant ? Elle regrette la flamme qui transportait les ténors de l’après-guerre, ceux qu’elle côtoyait à l’époque de Rémy Nainsouta à Saint-Claude. Mais… pourrait bredouiller celle qui restera dans l’imaginaire collectif régional ou national comme la bte politique guadeloupéenne de la fin du XXe siècle. Mais… mais je n’ai pas trouvé de successeur, voilà pourquoi j’ai fait accéder ma fille au firmament de la politique, alors même qu’elle n’avait aucune carte de visite d’élu national, ou régional … ni municipal en attendant 2014…

Lefort, Jean-Claude, Les Grandes familles politiques de Guadeloupe, éd. L'Harmattan, 2012