Les travaux d'agrandissement du port ont démarré sur fond de polémiques

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La réunion du premier comité de pilotage en présence de Jacques Billant, préfet de Guadeloupe, Yves Salün, directeur de Guadeloupe Port Caraïbes et Jocelyn Mirre, conseiller régional et président du conseil d'administration du port. ©P.PETRINE
Guadeloupe Port Caraïbes a présenté ce mercredi 4 février le début des travaux du grand port. Les opérations de dragage doivent commencer à la fin du mois mais des voix s'élèvent toujours pour critiquer le manque de fondements écologiques et économiques de ces opérations.
C'est officiellement parti! La première phase des travaux d'agrandissement du port a été présentée aujourd'hui. Le déplacement des coraux a déjà commencé et les opérations de dragage pour creuser le chenal d'accès vont démarrer à la fin de ce mois. L'objectif est de permettre au terminal de Jarry de recevoir de plus gros porte-conteneurs à partir de la fin de cette année ou début 2016.


Un projet majeur et ambitieux

Selon les responsables de Guadeloupe Port Caraïbes, ne pas se lancer dans ce projet représenterait un manque à gagner de 50 millions d'euros par an.

La Guadeloupe est aujourd'hui un port de seconde zone à l'échelle caribéenne. Avec l'agrandissement du canal de Panama des bateaux à plus grand tirant d'eau et permettant le transport de 12.000 containers vont transiter dans la grande région, bateaux que notre archipel n'est actuellement pas en mesure d'accueillir en raison du manque de profondeur du chenal, le risque est donc que les plus gros porte-conteneurs débarquent leurs marchandises dans d'autres îles de la zone comme la Jamaïque, Porto-Rico ou le Panama. Pour terminer le trajet jusque chez nous, ce sont alors de plus petits bateaux qui achemineront les cargaisons, entraînant ainsi un surcoût.

La Guadeloupe souhaite donc concurrencer les grands ports de la région mais pour cela il faut être en mesure de recevoir directement les géants qui transiteront par le canal à partir du début de l'année 2016. Ces bateaux étant jusqu'à trois fois plus gros que ceux qui circulaient jusqu'ici dans la caraïbe, il faudrait que la profondeur du chenal atteigne les 15,7 mètres de profondeur, il en fait actuellement 11.

La première phase des travaux a donc pour objectif de creuser les fonds marins pour atteindre la profondeur requise, ce qui signifie que plus de 7 millions de mètres cubes de sédiments vont être déplacés vers le large. Ces opérations de dragage vont nécessiter la présence d'un navire, le Pedro Alvarez Cabral qui va aspirer les fonds marins pendant plusieurs mois et d'une pelle mécanique permettant d'extraire les matériaux les plus durs et peu profonds. Ce matériel doit arriver en fin de semaine dans l'archipel.
Auparavant, des opérations de transplantation des coraux présents sur la zone sont menées afin de les préserver. Ces travaux sont encadrés par un arrêté préfectoral et consistent à retirer les récifs et les herbiers du chenal afin de les replanter un peu plus loin.
Un rebalisage de la zone est également prévu pour limiter les opérations de dragage, la route maritime d'accès au port sera alors modifiée pour passer par un chenal naturellement plus profond.
Par la suite et pour terminer cette première phase des travaux, lorsque le dragage aura été réalisé, un duc d'albe (plateforme fixe permettant l'agrandissement des pontons) sera installé afin de permettre l'accueil des nouveaux porte-conteneurs.
Cette première phase du projet nécessite un investissement de 87,2 millions d'euros financé en partie par les fonds européens, l'Etat et la région. 


Des critiques sur le bien fondé écologique...

Ces opérations de dragage à très grande échelle posent forcément des questions sur le respect des fonds marins et sur l'impact de ces travaux sur la faune et la flore.

Dans un rapport de l'autorité environnementale datant de fin 2013, le manque d'informations sur ces questions écologiques avait d'ailleurs été pointé du doigt. Le port assure désormais que tout est fait pour que cette phase 1 se fasse dans le respect des normes, 17 millions des 87,2 millions d'euros du début des travaux seraient alloués à ces problématiques environnementales.

Ainsi, au sein du comité de pilotage qui s'est réuni aujourd'hui et qui a été composé par un arrêté préfectoral d'Octobre 2014, figure des associations écologiques en compagnie des représentants de l'Etat, des collectivités locales et des différentes activités en lien avec ces travaux (instances économiques, professionnels du BTP, membres du CTIG...).

De plus, plusieurs interdictions et obligations ont été imposées à Guadeloupe Port Caraïbes pour s'assurer du respect de la faune et de la flore de notre littoral :
- Interdiction d'utilisation d'explosifs.
- Compte-rendus réguliers des travaux auprès de la direction de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DEAL).
- Surveillance régulière du taux de turbidité afin de s'assurer que l'eau ne soit pas rendue trop trouble par les sédiments.
- Suivi de la qualité des eaux pour vérifier que le chenal ne soit pas souillé par le dragage.
- Surveillance poussée des sédiments pour prévenir une éventuelle polution.
- Suivi des coraux et herbiers déplacés et surveillance régulières des mammifères vivants sur la zone.

"Il y a des obligations qui ont été émises, nous serons mobilisés pour prendre en compte ces données et cela nous permettra de garantir la poursuite des travaux ou de les arrêter si les normes n'étaient pas respectées" a déclaré le préfet de Guadeloupe, Jacques Billant, à l'issue de cette première réunion du comité de pilotage. Écoutez sa réaction :

billant port

(Propos recueillis par Pascal Petrine)

En contrepartie, le port s'engage aussi à accompagner la filière pêche dans la préservation de la ressource halieutique, à replanter et protéger des mangroves, à créer des sentiers sous-marins et à financer la culture de larves de poissons et de gamètes de coraux.



... et économique

Malgré un avis favorable daté du 16 avril 2014 et émanant du commissaire chargé de l'enquête publique sur ce projet, le bien fondé économique est toujours contesté. Si Guadeloupe Port Caraïbes affirme que cela est une nécessite impérieuse de se positionner sur ce marché des gros porte-conteneurs, toutes les instances ne partagent pas cette avis.

Dans un rapport de la cour des comptes de février 2013, les magistrats posaient d'ailleurs la question de la pertinence du projet face à la concurrence féroce des grands ports de la région, ils indiquaient alors que "le port tient un rang relativement modeste dans la zone. Cette situation s'explique par le tracé des routes actuelles - éloignées des Antilles - et par des facteurs défavorables (coût du passage, coût de la main d'oeuvre, mauvaise réputation en termes de fiabilité des ports français, mouvements sociaux, complexité et lourdeur administratives)". La CRC ajoutait que "l'activité du port est majoritairement tournée vers le marché intérieur (80%) [...] les perspectives d'évolution sont donc liées à ce marché. Or ces dernières sont limitées". 

Un avis d'ailleurs partagé par de nombreux professionnels du secteur comme le montrait les réactions recueillies par Caroline Marie lors de son reportage sur l'agrandissement du canal de Panama.
Pour preuve du manque d'attrait de ce grand port, lors du lancement du premier appel d'offre, seule la CMA CGM avait répondu, c'est d'ailleurs le seul transporteur qui semble intéressé par cette base guadeloupéenne.

Le LKP s'est aussi mobilisé ces derniers jours contre ce projet et a annoncé son intention de bloquer le début des travaux. Dans un communiqué signé par Elie Domota, le Lyannaj Kont Pwofitasyion affirme que "le port de Guadeloupe ne concurrencera jamais les grands ports en tenant compte des coûts de transbordement, de la taille de la population et du volume de marchandises échangées", il ajoute que cet agrandissement est une "grave erreur". 
Écoutez sa réaction pour Guadeloupe 1ère Radio :

domota port

(Propos recueillis par Eric Bagassien)