Affaire du Diable : Martin Tranchot fera appel, après avoir été condamné à 24 ans de prison

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Salle du tribunal des Assises de Basse-Terre
©Ronan Ponnet

Les jurés ont jugé que Martin Tranchot était le "Diable" dépeint par les avocats des proches de Ginette Reyes et Belkys Pena de Jesus, disparues en 2008 et 2016. Ils l'ont condamné à 24 ans de prison, pour meurtre. La défense fera appel, attestant que les preuves manquent, dans ce dossier.

Le verdict, dans l'affaire dite du "Diable", a été prononcé, samedi 17 avril 2021.
Martin Tranchot, qui était jugé au tribunal des Assises de Basse-Terre, depuis lundi dernier, a été condamné pour le meurtre de ses deux épouses, d'origine Dominicaine : Ginette Reyes en 2008 et Belkys Pena de Jesus en 2016. 

L'épilogue de six jours de procès

Le "Diable", Martin Tranchot, a été condamné à 24 ans de réclusion criminelle, avec 10 ans de suivi socio-judiciaire et la reconnaissance de troubles psychiques, soit une altération de son jugement.
Le Marie-Galantais de 52 ans a, donc, été reconnu coupable du meurtre de Ginettes Reyes et Belkys Pena de Jesus. 

L'accusation avait demandé une peine de 25 ans de prison, sans diminution de peine, avec une reconnaissance de l'abolition du discernement et 10 ans de suivi socio-judiciaire.

Mais le dossier est objectivement vide : l’enquête policière n’a mis en lumière aucune preuve.
Ainsi, le jury s’est basé sur des impressions, pour forger son intime conviction, prenant en considération le fait que les deux femmes ont disparu alors qu’elles étaient sous l’emprise de la jalousie de Martin Tranchot.

D'ores et déjà, la défense a annoncé son intention de faire appel du jugement, comme le confirment les avocats de Martin Tranchot : Maître Lorenza Bourjac et Maître Patrick Adelaïde, au micro de Ronan Ponnet :

Me Bourjac et Me Adelaïde : "C'est une très mauvaise décision pour les justiciables guadeloupéens".

Tout autre son de cloche, bien sûr, du côté des avocats des victimes. Pour eux, envoyer Martin Tranchot derrière les barreaux, durant 24 années, est une décision lourde, mais juste. Ils estiment que le match retour, à savoir le procès en appel annoncé, risque bien de ne pas être différent.
Pour Maître Olivier Chipan et Maître Jenny Morvan, l'accusé pourrait en profiter pour libérer sa conscience, en donnant des informations sur l'endroit où sont les corps des victimes. Les avocats de la partie civile sont eux aussi interrogés par Ronan Ponnet :

Me Chipan et Me Morvan : "Une décision conforme à ce qui était prévu, annoncé, demandé".

La Communauté dominicaine de Guadeloupe a, justement, laissé éclater sa joie, à l'énonciation du verdict. La famille, les parents et les amis de Ginette Reyes et Belkys Pena de Jesus ont estimé que la justice était passée, ce qui est lourd de signification, pour une communauté caribéenne fière et droite, trop souvent dénigrée localement. C’est bien une reconnaissance de leur dignité, de leur humanité, que les Dominicains sont venus chercher, à Basse-Terre. Ronan Ponnet a recueilli les réactions de quelques-uns :

"Il n'y a pas de corps. Mais la justice est là. Ça prouve que nous aussi on est des êtres humains".

 

L'affaire

Martin Tranchot était dans le box des accusés de la cour d'Assises de Basse-Terre, depuis le lundi 12 avril 2021, accusé d'avoir tué et fait disparaître deux de ses épouses. 
C'est la Consule de la République Dominicaine, à Pointe-à-Pitre, qui avait alerté la police.

Mais le dossier d'enquête est resté incroyablement vide : pas de corps, pas de témoin, pas d'information, pas d'analyse... Le terrain agricole de l'accusé (désormais jugé coupable), à Petit-Bourg, n'a même pas fait l'objet de fouilles scientifiques et techniques.
Les arguments de l'accusation ne se sont appuyés que sur des impressions, de l'intime conviction, le double meurtre apparaissant comme l'hypothèse la plus crédible.

La seule déclaration à charge, faite par Martin Tranchot, en déposition : "Le Diable m'a interdit de me marier, alors il est venu chercher ma première femme... puis la seconde". 

Portrait de l'homme jugé coupable

Du Diable, justement, il en était déjà question, dans la vie de cet homme, alors qu'il était enfant ; sa mère l'aurait vendu au Diable, alors qu'il avait 12 ans, à Saint-Louis de Marie-Galante. Là-bas, il aurait grandi au milieu des soucougnians, selon ses déclarations... d'où son surnom, qui l'a suivi tout au long du procès et que Me Lorenza Bourjac rejetait :

Le Diable serait devenu une arme ! Quoiqu'il en soit, je rappelle qu'il s'agit d'une procédure criminelle. Nous sommes devant une cour d'Assises, pas devant une église, cherchant à exorciser M. Tranchot.

Me Lorenza Bourjac, défenseur de Martin Tranchot - 2ème jour de procès

Lors du deuxième jour de procès, l'homme a contribué à dresser son portrait.
Cet homme de 52 ans, aujourd'hui costaud et placide, qui porte les cheveux courts, au nez aquilin et à la mâchoire carrée, ne sait ni lire, ni écrire. Il ne s'exprime qu'en créole. C'est un paysan, qui a grandi à la dure, entre un père qui ne serait pas vraiment son père et une mère trompée.
Il était battu.

Il aurait été utilisé tel un esclave, comme les autres enfants de la famille.
Pour vivre, il fallait casser des cailloux, pour faire du gravier, du matin au soir, à l'époque où il n'y avait pas de concasseur, sur la Grande Galette.
Il aurait aussi connu la dureté des champs de cannes à sucre.
Il n'a pas été à l'école.

Un jour, par vengeance des mauvais traitements reçus, il aurait dénoncé ses parents, pour leur prétendue participation au meurtre d'un oncle. La mère a fait des années de prison, suite à cette affaire.
"C'était faux", a dit Martin Tranchot, à la barre, cette semaine, "Je l'ai envoyée en prison, pour me venger".

Le Diable, à ce moment-là, a-t-il commencé son œuvre ?

Le jeune adulte, arrivé en Guadeloupe continentale, a fréquenté les bars de Carénage, à Pointe-à-Pitre et de Grand Baie, au Gosier. Il vivait en HLM et circulait en scooter.

C'est lui qui a payé le voyage, depuis la République Dominicaine, de Ginette Reyes, qui est devenue sa première femme, avant de disparaître, le 15 décembre 2008, alors qu'elle était enceinte.

Avec sa seconde épouse, mère de plusieurs enfants et affublée d'un autre amoureux guadeloupéen en instance de divorce, Martin Tranchot aurait vécu dans un singulier ménage à trois ; un mariage blanc, vraissemblablement, pour permettre à la dame d'obtenir des papiers. Nul n'a eu de nouvelle de cette autre femme, depuis le 1er mai 2016. Elle disait qu'elle avait peur de son époux.

Où sont-elles ? Il n'a pas répondu à cette question.

Deux victimes disparues

Les deux victimes de Martin Tranchot ont présentées par la voix des avocats de leurs proches, lors du troisième jour de procès... pour les sortir de l'oubli. 

Maître Olivier Chipan évoquait Ginette Reyes :

Me Olivier Chipan : "Ginette c'était une fille de 20 ans, qui était venue en Guadeloupe pour chercher une vie meilleure".

Et c'est Maître Jenny Morvan, qui a dressé le portrait de Belkys Pena de Jesus :

Me Jenny Morvan : "Belkys, c'était une femme qui avait des projets. C'était une mère d'enfants"

Pour l'heure, le sort qu'elles ont connu est resté secret... sauf pour celui qui est à l'origine de leur absence, aujourd'hui.