Crèches : le recrutement de personnel non diplômé désormais autorisé

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Les crèches accueillent les enfants sous certaines conditions (âge, demande préalable d'inscription...). ©D.R
Pour faire face à la pénurie de salariés dans les crèches, le gouvernement autorise le recrutement de personnes non-diplômées. L’arrêté ministériel entre en application ce mercredi 31 août. La formation de ces nouveaux employés devra être assurée en interne. Chez nous, la mesure inquiète les professionnels de la petite enfance.

« Cette décision, c’est comme mettre un pansement sur une jambe de bois ». Gestionnaire de la crèche « A Petits Pas » située à Rémire-Montjoly, Frédérique Garré Lafontaine est catégorique : la décision du gouvernement n’est pas une bonne solution selon elle.

Et pourtant, elle intervient à la suite à un constat plutôt alarmant. Selon une enquête de la Caisse Nationale des Allocations Familiales (CNAF) publiée début juillet, la pénurie de personnel en crèches toucherait 48,6 % des crèches en France, soit  17 000 établissements au total. Toujours selon la CNAF, 10 000 places sont « fermées ou inoccupées à cause d'une difficulté de recrutement » sur quelques 471 000 en théorie disponibles en France. 

Et pour les années à venir, les prévisions font état d’un fossé qui ne va cesser de se creuser si rien n’est fait pour stopper l’hémorragie.

Sur son site internet, la Fédération Française des Entreprises de Crèches indique par exemple que « depuis 2015, les créations de places en crèches ne suffisent plus à compenser la réduction continue des assistantes maternelles (- 160 000 d’ici 2030) ». La FFEC précise par ailleurs qu’il faut former « 60 000 nouveaux professionnels de la Petite Enfance sur 5 ans pour satisfaire les besoins actuels de recrutement et combler les départs à la retraite ».

Espace de jeu en crèche ©D.R

Le gouvernement agirait donc pour parer à l’urgence même s'il présente des conditions.
Ce nouveau plan de recrutement sera en effet accompagné d'un dispositif de formation, lequel prévoit "un accompagnement individualisé durant au minimum les trente-cinq premières heures d’activité par un à deux membres de l’équipe présents au sein de l’établissement depuis au moins un an", précise l’alinéa 2 de l’article 3.
Il faudra donc que le néo-recruté valide une formation de 120 heures accompagnée par un professionnel.

Mais comme un partout en France, chez nous, les professionnels du secteur de la petite enfance tirent la sonnette d’alarme.

Nous sommes déjà à flux tendu avec le personnel qualifié. Quel temps aurons-nous pour former des personnes qui, de base, n’y connaissent rien ? S’occuper d’enfants en bas âge, à nos niveaux, cela demande de solides connaissances en matière de soins, de sécurité, de pédagogie et autres. Nous ne pouvons pas prendre cela à la légère. Travailler avec des enfants c’est une lourde responsabilité, il faut un cadre »

Frédérique Garré Lafontaine - Gestionnaire de la crèche « A Petits Pas »

La gestionnaire de crèche d’indiquer également : « Admettons qu’on prenne du temps pour former ces personnes. Qui nous dit qu’au final, elles vont vouloir rester, qu'elles aimeront le métier ? Ou alors que se passera-t-il si nous, on se rend compte que la personne ne fait pas l’affaire? On aura juste perdu un temps précieux à la former pour nous retrouver au point de départ ! Ce n’est pas sérieux ! »
Frédérique Garré Lafontaine ajoute aussi que si être garant de la sécurité et du bien-être des enfants accueillis ne s’improvise pas, laisser cette responsabilité entre les mains de personnes non formées au préalable peut dévaloriser la profession.

La mission des professionnels en crèche consiste à veiller à la santé, la sécurité, le bien-être et le développement des enfants qui leur sont confiés. ©D.R

Toutes les avancées en neurosciences, en psychologie etc montrent bien à quel point les premières années de vie d’un enfant sont importantes. Cette mesure minimise notre rôle en crèche et celui qu’on joue dans la vie des jeunes enfants. Elle ne rend pas justice au travail que l’on accompli au quotidien. Nous sommes bien plus que de simples gardiennes d’enfants.»

Frédérique Garré-Lafontaine

Ne pas brader l'accueil des enfants

Un avis que partage Patricia Vétéran, directrice technique et pédagogique du groupe MAIA village qui gère plusieurs crèches dans l’Ouest de la Guyane.
Auxiliaires de puériculture, titulaires de CAP Petite Enfance, éducateurs de jeunes enfants…Patricia Vétéran rappelle que tous ces professionnels ont acquis au cours de leur carrière de solides connaissances en matière de santé, de développement et de psychologie de l’enfant. Des connaissances régulièrement mises à jour via des formations.
Elle voit donc également d’un mauvais œil cette mesure jugée catastrophique. Elle le rappelait encore les 24 et 25 août derniers à St Laurent lors d’un séminaire de formation destiné à la centaine de salariés du groupe.

On voudrait nous faire croire qu’il faudrait embaucher des personnes non qualifiées, non formées, pour répondre aux besoins des familles. Or, la prise de conscience de l’intérêt de la formation sur le territoire guyanais nous démontre bien qu’il s’agit de construire une organisation d’apprentissages continus à travers le travail, le transfert des connaissances, et les partenaires ayant l’expertise de la petite enfance.

Patricia Vétéran - directrice technique et pédagogique du groupe MAIA village

La crèche est lieu qui permet à l'enfant, entre autres, de découvrir la vie en collectivité. L'équipe d'encadrement et d'animation s'appuie sur un projet éducatif. ©Claire-Marine Selles


Pour Patricia Vétéran, l’accueil des enfants aujourd’hui est soumis à une charte nationale. Celle-ci exige la prise en compte des besoins fondamentaux de l’enfant, en tant que personne à part entière, et de mettre en place un accueil de qualité au niveau des familles.

De son côté, Frédérique Garré Lafontaine pense que pour résoudre la problématique de la pénurie de personnel en crèche, cela doit passer entre autres par une amélioration des salaires et donc des subventions publiques.

« Aujourd’hui, la plupart des auxiliaires de puéricultures fraîchement diplômés se tournent vers l’hôpital car les salaires sont plus élevés ».
La question des financements sera bientôt abordée assure le ministère des Solidarités.

La gestionnaire de crèche, qui envisage d’ouvrir d’autres structures, rappelle enfin que la pénurie entraîne une autre problématique, celle du manque d’établissements d’accueil. Et en Guyane, compte tenu du fort taux de natalité, pour le secteur de la petite enfance, c’est donc la double peine.

Un seul salarié par crèche pourra obtenir une dérogation

Cependant, si cette loi inquiète, elle n’ouvrirait pas pour autant la porte à des situations inédites selon le gouvernement. L'idée c'est de «sécuriser une dérogation qui existe depuis de nombreuses années», avec plusieurs «verrous», se défend le ministère des Solidarités qui gère le dossier.
En effet, les crèches françaises ont l’habitude de faire appel à du personnel non qualifié pour pallier un manque de personnel persistant. Jusqu’à aujourd’hui, ces structures de la petite enfance pouvaient même être amenées à recruter jusqu’à 5 salariés non formés, alors que la nouvelle mesure stipule qu’un seul salarié par crèche pourra obtenir une dérogation.
En plus de la formation en interne, l'employé devra par la suite bénéficier d'une formation qualifiante dans un délai maximum d'un an.

Ces dérogations seront applicables dans un « contexte local de pénurie », précise le texte. L'employeur, s'il peut prouver qu'il a cherché un salarié qualifié pendant au moins trois semaines sans trouver la perle rare, pourra embaucher un candidat non qualifié : il devra seulement prendre en compte son expérience, «notamment auprès d'enfants », voire tout simplement sa « motivation ».

L’article 3 de l’arrêté précise en effet que "des dérogations aux conditions de diplôme ou d’expérience fixées peuvent être accordées en faveur d’autres personnes, en considération de leur formation, leurs expériences professionnelles passées, notamment auprès d’enfants, leur motivation à participer au développement de l’enfant au sein d’une équipe de professionnels de la petite enfance et de leur capacité à s’adapter à un nouvel environnement professionnel". 

Problème non résolu

Mais pour la Fédération Française des Entreprises de Crèches, l'arrêté ministériel ne s'attaque pas vraiment au problème de fond, à savoir la difficulté à trouver du personnel. La FFEC souligne que les dérogations ne concernent pas les 40% de salariés qui doivent toujours être dûment diplômés à savoir les puéricultrices, les auxiliaires de puériculture, les éducateurs de jeunes enfants, etc.