Profs d’histoire : une vocation en baisse en Martinique

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©Gerd Altmann de Pixabay

À l’heure où l’île s’interroge sur son passé, les hommes et femmes chargés de l’enseigner à l’école sont plus que jamais en première ligne. Le métier intéresse-t-il les jeunes ? Sur le campus de Schoelcher, les étudiants en histoire ne se bousculent pas aux portillons.

La scène se passe en Guadeloupe. Quelques jours après un cours sur l’esclavage consacré à la double abolition de 1794 et 1848, un élève de terminale ne saisit toujours pas comment agissaient les Français de l’époque. Il interpelle sa prof d’histoire, surprise par sa question

Madame, pourquoi est-ce qu’on a aboli l’esclavage deux fois ? 

 

 

Le ressenti l’emporte souvent sur la connaissance

 

Si l’esprit de l’élève bugue sur ces événements c’est parce qu’il raisonne en termes de résultat. Il ne comprend pas pourquoi il a fallu autant de temps pour mettre fin à l’esclavage. Il n’arrive pas à capter les mentalités du 18e ou 19e siècle, lui qui vit en 2021, dans une réalité où nul ne peut rétablir une injustice en France sans que l’opinion publique, la classe politique et le monde médiatique ne s’émeuvent, ne protestent et ne l’empêchent.

Ce déphasage entre la perception du passé, le vécu d’aujourd’hui et le besoin d’histoire doit être pris en compte pour appréhender à sa juste mesure le rapport que les jeunes Guadeloupéens et Martiniquais entretiennent aujourd’hui avec la mémoire. Chez beaucoup, le ressenti l’emporte souvent sur la connaissance.

Je ne peux pas dire que les jeunes ne s’intéressent pas à l’histoire mais leur quête est souvent floue. On sent un frémissement chez nombre d’entre eux pour de grandes dates comme 1802 en Guadeloupe et 1870 en Martinique ou encore 1848 pour les deux îles, mais d’une façon générale, ils ne cherchent pas à comprendre l’histoire et se contentent d’une approche symbolique. explique

L'historien Jean-Pierre Sainton

 

Jean-Pierre Sainton
L'historien Jean-Pierre Sainton. ©RS

 

Pour réduire ce déphasage, il faudrait réenchanter les cours d’histoire dans les lycées en dopant l’intérêt des élèves pour cette matière. Il faudrait précisément, selon Jean-Pierre Sainton, apprendre aux élèves à "voir davantage le lien qui existe entre le passé et les Antilles telles qu’elles sont maintenant mais également à mieux comprendre les dynamiques contradictoires des sociétés humaines".

Ce travail est nécessaire si l’on veut aussi éveiller des vocations chez les élèves et favoriser le recrutement des passeurs de mémoire que constituent les profs d’histoire. Dans les écoles aujourd’hui, les lycéens sont plus souvent aiguillés vers les filières économiques, médicales ou scientifiques, que vers les sections littéraires qui préparent aux métiers de l’enseignement.

Quand j’ai débuté mes études en histoire en 1973 en Guadeloupe, on était une cinquantaine d’étudiants en première année et presque tous sont devenus profs ou cadres supérieurs. Aujourd'hui on a entre cinquante et quatre-vingt étudiants en première année d’histoire et une vingtaine parviennent en troisième année

Jean-Pierre Sainton.

 

"Le niveau d’entrée est également différent en terme de culture générale"

 

Comme Sainton, les jeunes Guadeloupéens et Martiniquais qui embrassaient l’histoire dans les années 70 étaient généralement des militants, motivés par l’idéologie et la politique. Leur passion pour cette matière dépassait néanmoins les frontières des seules Antilles. Ils s’intéressaient à la Grèce antique, à la Gaule ou à la période médiévale qui étaient aussi au programme de leur formation.

"Les promotions sont moins motivées et moins préparées aujourd’hui en Guadeloupe et en Martinique parce que le contexte est différent. Le niveau d’entrée est également différent en terme de culture générale. Il n’en reste pas moins que nos étudiants produisent des travaux de grande qualité en fin de licence, en master et en doctorat.

Pour faire de bonnes études en histoire, il faut avoir une ouverture d’esprit et des connaissances en lettres, en sociologie, en philosophie et autres sciences sociales, sans oublier les langues comme l’anglais ou l’espagnol très utiles pour dépouiller les archives", souligne Sainton.

En Martinique le nombre d’étudiants en histoire est en baisse

 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2003, le département d’histoire avait mis en place, dès la première année, sur le campus de Schoelcher, trois groupes de quarante cinq étudiants chacun. En 2021, seulement vingt-six étudiants sont inscrits en première année.

En Master 1, sur les vingt-et-un étudiants en histoire enregistrés sur le campus de Schoelcher, aucun n’a fait ses études en Martinique. Tous viennent de l’extérieur.

Il s’agit pour un tiers d’entre eux de Martiniquais qui sont nés ou ont grandi dans l’Hexagone et qui avaient envie de se réapproprier leur histoire. Ils ne trouvaient pas là-bas un cursus adapté à leur besoin.

Dominique Rogers, rectrice du département d’histoire

 

Dominique Rogers
Dominique Rogers, rectrice du département d’histoire. ©RS

 

Chaque année le département d’histoire de l’université produit en Martinique, selon Dominique Rogers, "deux ou trois profs d’histoire", ventilés dans les établissements scolaires. Les autres diplômés se destinent à différents métiers, comme archivistes, documentalistes, archéologues ou encore journalistes.

La baisse du nombre d’étudiants inquiète l’historien Gilbert Pago. Quand il enseignait à la faculté de 1988 à 2006, pas moins de cent-quarante étudiants assistaient à ses cours. Pour leurs travaux pratiques, ils allaient aux Archives départementales et se plongeaient dans les documents anciens selon une méthodologie bien précise.

Je leur demandais par exemple de faire un travail sur la vie politique en Martinique. Ils fouillaient les registres électoraux de telle ou telle commune. Pour les scrutins de 1848 ou de 1870, ils devaient établir le profil des électeurs ou décrypter le vote populaire. Ce travail était utile pour eux et pour nous enseignants. S’il y a moins d’étudiants aujourd’hui, nous prenons du retard face la quantité d’archives qu’il nous reste encore à dépouiller.

L'historien Gilbert Pago