Les souffrances psychiques des jeunes mahorais

famille
Rozette Yssouf, docteur en psychologie
Rozette Yssouf, docteur en psychologie ©LP
Grace à la thèse de doctorat de Rozette Yssouf, intitulée "Les jeunes Mahorais entre doute et peur, le choix de la sublimation contre l’effondrement psychique", les souffrances psychiques des jeunes mahorais ont fait l’objet d’une étude approfondie. 
 
Jeunes femmes aux drapeaux
Entre tradition et modernité, une double voire triple culture, la perte des repères est grande et beaucoup de jeunes mahorais s'interrogent sur leur place dans la société. Et pour surmonter leur mal-être, beaucoup se subliment, développent des moyens de défense pour éviter un effondrement psychique, d'autres tombent dans la délinquance ou font des tentatives de suicide. 
jeunes en salouva

Les valeurs traditionnelles disparaissent au profit d’une société plus individualiste, la figure du père est absente. Et face à ce désarroi, il n’y a personne ou presque à qui confier tout cela, les problèmes psychiques étant un vrai tabou à Mayotte. Si certains arrivent à dépasser leurs questionnements et à se sublimer face à ce désordre, d’autres développent des troubles psychiques qui peuvent aller jusqu’au suicide.
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La thèse propose donc la mise en place d’espace d’écoute anonyme des jeunes à Mayotte. Elle regrette également le rejet de la société mahoraise envers les psychologues, y compris les natifs de l’île. Et elle propose la création d’une école de la parentalité, de groupes de paroles pour que tout le monde puisse redéfinir les rôles des uns et des autres au sein de la famille ou du groupe. La thèse a été soutenue à Strasbourg le 25 septembre 2020, sous la direction de Hossaïn Bendahman.
Les souffrances psychiques des jeunes mahorais
soutenance de thèse de doctorat ©Rozette Yssouf
Résumé de la thèse

Tiraillés d’une part entre deux ou trois cultures (comorienne, mahoraise et française) et d’autre part entre la tradition et la modernité́, les jeunes mahorais sont en perte de repères identitaires, familiaux mais aussi sociétaux et s’interrogent sur le monde qui les entoure. Ils cherchent à se connaître, à donner sens à leur existence, à trouver leur place dans la société́ mahoraise et française par la réussite scolaire et professionnelle. D’où la problématique de la sublimation qui s’impose comme choix contre l’effondrement psychique.

Comment ces jeunes s'organisent pour surmonter leur crise d’identité, leurs questionnements existentiels?
Quels sont les mécanismes de défense qu’ils emploient pour appréhender leur réalité́ insoutenable?
Quelles sont les stratégies qu’ils utilisent pour s’adapter à leur réalité́?
Quels sont les moyens qu'ils déploient pour éviter un effondrement psychique?

Pour répondre à toutes ces questions Rozette Yssouf avance trois hypothèses.

Elle commence d’abord par supposer que les jeunes mahorais n'exploitent pas toutes leurs potentialités intellectuelles par manque de confiance en eux, par manque de soutien psychologique à cause des dysfonctionnements familiaux et sociétaux.

Ensuite, elle envisage que les jeunes mahorais qui arrivent à sublimer leurs souffrances psychiques, adoptent des mécanismes de défense contre l’effondrement psychique.

Enfin, elle avance que la culture mahoraise, ses traditions, sa religion offriraient des bases solides pour enclencher le processus de sublimation chez les jeunes en quête d’identité.

Pour mener à bien cette recherche, Rozette adopte une méthodologie de travail propre aux enquêtes de terrains. Elle met en place des pré-questionnaires en ligne pour toucher le maximum de jeunes mahorais, puis sélectionne des études de cas classés d’une manière bien précise : tout d’abord, les entretiens structurés avec évaluation psychologique (les échelles et le test d’évaluation psychologique, MMPI-2RF) et ensuite les entretiens non structurés car les jeunes semblent avoir refusé de répondre à la trame imposée pour avoir une certaine liberté dans le récit de leur vie.

Dans ses analyses, Rozette choisit de soumettre ses entretiens cliniques aux différentes échelles. Notamment celle de Beck pour évaluer les symptômes de dépression, ou celle de l’anxiété́, ou encore celle de Rathus pour déterminer l’affirmation de soi chez ces jeunes et enfin celle de l’estime de soi.

De même, elle a mené́ un test pour évaluer la personnalité́ des jeunes mahorais pour permettre d’établir des profils psychologiques bien spécifiques. Il s’agit, en l’occurrence, du test MMPI-2R avec ses 338 questionnaires.

  • 79 étudiants ont répondu au questionnaire diffusé dans le groupe Facebook « Entraide de jeunes mahorais » ;
  • 54 réponses reçues au questionnaire diffusé auprès des étudiants de Lyon ;
  • 30 jeunes interviewés durant le voyage en Belgique

Les résultats obtenus dans ses analyses et la lecture critique des discours des jeunes rencontrés et interviewés, mettent en lumière des éléments essentiels :

§ Mayotte est une société́ en pleine mutation où les valeurs traditionnelles disparaissent peu à peu pour laisser place à une société́ mahoraise moderne, beaucoup plus individualiste et matérialiste.

§ La place de la mère est prépondérante, elle occupe une grande place dans l'éducation de ses enfants, une figure forte qui arrive à supplanter celle du père absent.

Quelle peut être donc la sortie de l'Œdipe dans ce contexte?

§ La religion donne un cadre contenant et semble symboliser l'image du père, elle peut être un substitut paternel et ce faisant, elle a une fonction primordiale qui permettrait l'accès aux mécanismes de niveau supérieur tels que la sublimation.

Mais qu'en est-il de ceux qui se disent athées, de ceux qui n’ont aucune inspiration spirituelle?
Quelles seraient leurs stratégies adaptatives à la dure réalité́ et au désordre d'une société́ dans un entre deux "indéfinissable" car floue et indéterminée?

§ Que peut fabriquer une telle société́?

Des individus avec des difficultés psychiques en proie aux nombreux paradoxes et aux non-dits par loyauté́?
Que faire pour arriver à tolérer l'intolérable, à supporter l'insoutenable?
Est-ce qu’à long terme la société́ va créer des personnes susceptibles de décompenser psychologiquement ?

§ Les jeunes veulent plus d'écoute et de soutien psychologique.

Pourquoi cette résistance à la chose psychologique au même moment où les institutions tendent vers une mise en place de dispositifs d'écoute et de prise en charge spécifique à la culture mahoraise?

Les professionnels de la santé psychique locaux se proposent pour mener un travail de réflexion sur la mise en place de ce genre de dispositifs mais ils ne sont pas pris en compte et parfois ils sont même rejetés par leurs compatriotes.

§ Il serait judicieux de mettre en place une tribune de parole anonyme pour que ces jeunes puissent s'exprimer sur leurs problèmes psychiques ou leurs souffrances.

§ Il serait souhaitable de mettre en place une école des parents, sous forme d’ateliers, de séminaires, d’universités populaires, ou créer des groupes de parole dans chaque ville et commune pour permettre le dialogue démocratique et redéfinir la question de la parentalité́ à Mayotte en redonnant sa place à chacun dans ce qui fait famille et groupe.

§ Il est plus qu’urgent de chercher à approfondir cette recherche avec différents thèmes : la place du père dans une société́ matriarcale, la fonction maternelle dans une société́ matriarcale et ses effets sur le devenir des enfants, la notion du groupe et la famille dans le contexte mahorais, les mécanismes de défense utilisés par les jeunes et la population en général, le devenir de la femme et le choix d'une vie, modernité́ et tradition : quand le prix de la liberté́ et de l’insoumission rime avec l'instabilité́ familiale?

En nous référant aux travaux de recherche de Claire Metz sur L’absence du père ou bien les travaux menés par Hossaïn Bendahman sur la Personnalité́ maghrébine et fonction paternelle au Maghreb et sur la fonction et la transmission... Sans oublier les études très pertinentes et innovantes de Marcel Rufo, Chacun cherche un père, d’Yvonne Poncet-Bonissol, La place et le rôle du père et de Didier Dumas, Sans père et sans parole. La place du père reste toujours très importante dans l’équilibre de l'enfant.