"Quoi de mieux pour entrer en Nouvelle-Calédonie que de s’emparer du nickel" explique Bastien Vandendyck, analyste en relations internationales

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Manifestant portant un drapeau de la république populaire de Chine à Paris ©AFP

L’influence de Pékin ne cesse de se renforcer dans la zone indopacifique. La Nouvelle-Calédonie est-elle une simple ressource en nickel ou un objectif stratégique pour la Chine ? Et l'usine du Sud ? Bastien Vandendyck, expert en relations internationales, a répondu à nos questions.

En Nouvelle-Calédonie, une usine adossée au grand gisement minier de Goro produit du nickel de qualité batterie, mais aussi du cobalt, pour les voitures électriques et plus confidentiellement pour les drones à usage militaire. Une usine qui attire bien des convoitises car sa production est rare et précieuse.

Loin des regards, loin des engins détruits et des bâtiments incendiés de l’usine du Sud, une grande puissance observe la situation de crise autour du nickel en Nouvelle-Calédonie. Cette puissance, c’est la Chine. Son ombre intrigue ou inquiète les loyalistes quand elle rassure les indépendantistes qui voient en elle un potentiel partenaire en cas d’indépendance et de départ de la France.

Première importatrice du nickel de la Nouvelle-Calédonie pour ses industries de pointe, Pékin se tient à distance, pour le moment. Pas de quoi rassurer nos alliés australiens qui modernisent leur flotte sous-marine avec le soutien de la France, pour dissuader la flotte chinoise de venir trop près de leurs côtes.

Le nickel calédonien est-il un simple enjeu industriel pour la Chine ? Ou une ressource stratégique dans le cadre d’une vision beaucoup plus vaste ? Bastien Vandendyck, analyste en relations internationales, répond à nos questions. Il a vécu de nombreuses années sur le Territoire.

Outre-mer La 1ère - Faut-il s’inquiéter de l’influence grandissante et du poids de la Chine dans la grande région qui entoure la Nouvelle-Calédonie ?

Bastien Vandendyck - Le développement de l’influence chinoise n’est pas neutre. En suivant l’actualité, il ne vous aura pas échappé que les Australiens subissent actuellement une guerre commerciale terrible de la part des Chinois. Outre les remontrances sur la gestion du Covid, la Chine n’a pas apprécié que l’Australie empêche ses entreprises, et notamment Huawei, de participer au déploiement de la 5G sur son territoire. Depuis, elle a annoncé de nombreuses sanctions contre l'Australie, en bloquant notamment ses exportations de charbon, de bois ou en taxant son vin à plus de 200 % !

Aujourd’hui, tout le monde à Canberra est content de pouvoir compter sur la France dans la région. Français et Australiens sont très proches. On partage des valeurs communes : la démocratie, les droits sociaux et politiques ou encore la tolérance religieuse ou sexuelle. On a un passé commun riche, notamment forgé lors des deux guerres mondiales. Enfin, nous sommes engagés ensemble sur de nombreux projets. Militaires effectivement mais aussi universitaires et industriels.

La Nouvelle-Calédonie, si elle devenait indépendante, se trouverait dans un passage stratégique entre les États-Unis et nos alliés australiens et néo-zélandais, une situation rêvée pour la Chine ?

Une situation géographique plus que rêvée ! La Nouvelle-Calédonie dispose d’une position extrêmement stratégique : elle est intégrée à l’arc mélanésien ; elle se trouve à proximité des deux puissances régionales que sont l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui sont par ailleurs les plus proches alliés des États-Unis dans la région ; et elle dispose d’espace où développer des infrastructures militaires pour des coûts raisonnables.

Indépendante et sous influence chinoise, la Nouvelle-Calédonie deviendrait la clé de voute de la stratégie d’anti-encerclement chinoise. Aujourd’hui, la Chine est oppressée par l’influence occidentale qui est massée à ses frontières, que ce soit au Vietnam, en Australie, aux Philippines, au Japon ou en Corée du Sud. Pour contrer cela, elle essaie actuellement de s’assurer une pleine souveraineté en Mer de Chine. Toutefois, pour "sauter" cette chaîne d’encerclement occidentale, elle s’appuie également sur des relais dans le Pacifique océanien. Demain, si la Nouvelle-Calédonie passe sous influence chinoise, elle disposera d’une chaîne complète d’encerclement. Cette dernière brisera celle des occidentaux et ostracisera, cette fois-ci, les Australiens, puisqu’en plus de Nouméa, Pékin pourra s’appuyer sur Port Moresby, Honiara, Port-Vila et Suva.

La présence éventuelle d’un groupe chinois comme gestionnaire industriel de l’usine du Sud serait-elle un tournant dans les relations entre la Nouvelle-Calédonie et la Chine ?

Ce serait un tournant majeur pour les relations entre la Nouvelle-Calédonie et la Chine, mais aussi pour les relations sino-françaises. S’il ne faut pas diaboliser la Chine, dont les entreprises peuvent apporter un soutien financier et industriel bienvenu, il ne faut pas non plus être dupe des conséquences d’un tel partenariat. Partout où la Chine a imposé son influence, elle l’a fait en noyautant progressivement l’économie. C’est encore plus vrai dans le Pacifique. Qu’il s’agisse des Palaos avec le tourisme ou de la Papouasie-Nouvelle-Guinée avec ses ressources minières et halieutiques, l’influence de la Chine sur ces États s’est d’abord construite par la création d’une dépendance économique vis-à-vis d’elle. Dès lors, quoi de mieux pour s’installer en Nouvelle-Calédonie que de s’emparer du nickel.

La stratégie chinoise a-t-elle pour objectif la ressource en nickel ou est-elle plus globale, comme dans les pays voisins ?

La stratégie chinoise dans le Pacifique repose sur l’accomplissement de quatre objectifs distincts : réduire les soutiens de Taïwan ; assurer son approvisionnement en matières premières ; développer des partenariats commerciaux réciproquement profitables ; et opérer des mesures d’anti-encerclement vis-à-vis des positions occidentales qui l’entravent.

Si la Nouvelle-Calédonie accède à l’indépendance, il est évident qu’elle deviendra un objectif pour la Chine car elle trouvera dans le Caillou un condensé de solutions pour remplir ces quatre objectifs. Par ailleurs, que ce soit pour son approvisionnement en matières premières ou pour le développement de partenariats commerciaux réciproquement profitables, cela passera nécessairement par une prise de contrôle plus ou moins importante des ressources de nickel de l’île.

La présence chinoise est-elle déjà une réalité en Nouvelle-Calédonie ?

La présence chinoise est bien moins importante en Nouvelle-Calédonie que dans d’autres États du Pacifique. Cela parce que la Nouvelle-Calédonie est un territoire français. Une trop forte immixtion de Pékin sur le territoire calédonien déplairait fortement à Paris, qui ne pourrait l’accepter. Pour autant, la Chine regarde d’un œil très attentif ce qu’il se passe sur le Caillou et certains de ses lobbys y sont déjà bien implantés.

Nouméa est loin de Paris, pourtant en octobre 2017 l’ambassadeur de Chine en France a effectué une visite en Nouvelle-Calédonie, avec de nombreux conseillers, c’est la preuve d’un intérêt particulier ?

Oui c’est une manifestation de l’intérêt chinois. Cette visite avait été organisée à l’initiative de l’Association d'Amitié Sino-Calédonienne. Ce genre d’associations est exactement le type de structure qui permet à Pékin d’étendre son influence sur un territoire. Sous couvert d’événements sociaux-culturels, elles travaillent au rapprochement des élus du territoire et des haut-dignitaires chinois. Lorsque l’Association d'Amitié Sino-Calédonienne fait venir l’ambassadeur, sa femme, et une cohorte de conseillers chinois, ce n’est pas anodin. Ce voyage servait à présenter tout ce que la Chine peut offrir à la Nouvelle-Calédonie. Philippe Gomes le disait encore dans les colonnes du Monde en octobre dernier : "Ils ont vu tout le monde, ils demandaient de quoi nous avions besoin : tourisme, aquaculture, tout ce qui était susceptible d’intéresser ils le proposaient".

Il est essentiel de comprendre que le développement chinois fonctionne via son soft power. Vous ne verrez jamais une corvette chinoise dans la rade de Nouméa pour venir apporter la paix et la démocratie comme les Occidentaux ont pu le prétendre ailleurs. La Chine fonctionne en noyautant l’économie, en se rapprochant des responsables tribaux et politiques parce que c’est la méthode la plus efficace et la moins visible. Sa stratégie est parfaitement rôdée et elle a fonctionné ailleurs dans le Pacifique, que ce soit aux Fidji ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Pour l’analyste que je suis, cette stratégie du soft power est clairement la meilleure stratégie déployée par une puissance majeure dans la région pour étendre son influence.

Les indépendantistes calédoniens sont-ils proches de la Chine ?

De nombreux liens existent entre les indépendantistes et la Chine et aujourd’hui, certains dirigeants indépendantistes se sentent proches de Pékin. Cela pour diverses raisons. Idéologiques d’abord, car ils partagent une certaine vision de la société et de l’économie, bien qu’il soit évident que la Chine n’est plus marxiste depuis longtemps. Diplomatique et stratégique ensuite, parce que la Chine est la superpuissance de demain, donc un allié de poids. Le discours chinois est aussi très apprécié par les États mélanésiens qui aiment être estimés à leur juste valeur, ce qu’ont omis de faire les Occidentaux pendant plusieurs décennies. Par ailleurs, les poches de Pékin sont très profondes lorsqu’il s’agit "d’aider" ses voisins océaniens qui profitent des millions de yuans chinois pour construire leurs ports, acheter leurs avions ou refaire leurs demeures présidentielles. Enfin, les liens sont humains. La Chine, pour accroître son influence, utilise sa diaspora, c’est bien connu. Cette diaspora et les associations qui la représentent, pour certaines, sont extrêmement proches de certains élus indépendantistes. C’est le cas de M. Wamytan par exemple, dont les deux derniers directeurs de cabinet sont d’éminents membres de l’Association d'Amitié Sino-Calédonienne.

Opposition à la venue d’un investisseur suisse, renoncement d’un précédent industriel australien après des manifestations hostiles à Nouméa, l’usine du Sud a suscité la mobilisation souvent violente des partisans de l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Ces actions sont-elles perçues positivement pas le gouvernement chinois ?

Ces événements font, d’une certaine manière, ses affaires. Si demain la filière du nickel calédonien s’effondre, il faudra un apport financier énorme pour la relancer. Qui, à l’exception de la Chine, pourrait le faire ? D’autant que les Chinois disposent d’entreprises performantes dans le domaine minier et que le nickel calédonien serait une aubaine pour assurer sa suprématie sur le marché des voitures hydrides.

Le gouvernement français - et le Ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu - s’efforcent de préserver la neutralité de l’État en Nouvelle-Calédonie. Sur le dossier calédonien en général et sur celui du nickel en particulier, il n’est donc pas question d’accepter une éventuelle ingérence extérieure ?

Il faut reconnaître l’incroyable patience dont font preuve Sébastien Lecornu, ses équipes, mais plus globalement l’État français lorsqu’il s’agit de traiter du dossier calédonien. En plus d’être difficile et explosif, ce dernier ne répond pas toujours à un fonctionnement logique. Malgré cela, l’État français est toujours resté fidèle à son positionnement de neutralité. Ce qui l’honore tant les enjeux liés à l’avenir de la Nouvelle-Calédonie sont importants pour lui.

Maintenant, si demain, un État tiers, la Chine ou un autre d’ailleurs, venait à s’ingérer dans le référendum calédonien, il est certain que Paris réagirait avec la plus grande fermeté. Les services de l’État sont très attentifs à ce type de menaces qui sont beaucoup plus sérieuses que l’on ne le pense. Par exemple, Britanniques et Américains, lors du Brexit ou de l’élection de Donald Trump, avaient fait l’amère expérience d’ingérences étrangères. Russes en l’occurrence. Je crois que notre Gouvernement se priverait bien volontiers d’un problème de ce type sur ce dossier calédonien déjà bien complexe.

Le sujet de préoccupation du moment c’est le nickel. Deux stratégies opposées, l’une protectionniste et socialiste, l’autre libérale et sociale, opposent indépendantistes et loyalistes. Avec en arrière-plan la Chine ou la Suisse pour financer la reprise de l’usine du Sud. Les modérés des deux camps ont du mal à se faire entendre, cette impasse, même si elle n’est que provisoire, fait-elle courir un risque au Territoire ?

Ce qu’il se passe avec l’usine du sud est extrêmement grave. On assiste à la destruction méthodique d’un outil industriel qui fait vivre des milliers de personnes et qui, pour elles, est un grand motif de fierté. C’est absolument scandaleux. D’autant que cela va placer la Nouvelle-Calédonie face à de gros problèmes financiers dont les conséquences seront payées par les générations suivantes et non par les inconscients qui ont mené ces attaques. Puisque le problème était économique, ce fut l’usine et ses outils qui furent détruits. Mais si le problème politique n’est pas résolu, faute de discussions responsables et apaisées, le pire est à craindre. Et cette fois-ci, les dégâts ne seront pas que matériels.

Le risque de dégénérescence de la situation est donc très important ! J’écrivais au lendemain du dernier référendum que la Nouvelle-Calédonie était vouée à s’échouer dans une impasse périlleuse si elle ne trouvait pas des espaces de négociation pour régler ses problèmes. Aujourd’hui, qu’il s’agisse du processus politique ou de la problématique nickel, les discussions sont à l’arrêt. Cela parce que certains acteurs, qui se disent responsables, refusent de discuter. De cela résulte une montée en puissance des discours extrémistes, des deux côtés, aggravant fortement la situation. Il est urgent que les élus retrouvent la raison et se remettent autour de la table pour échanger.