Procès aux Assises d'un magistrat, pour viols sur mineures

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Palais de justice de Basse-Terre ©Eric Stimpfling - Guadeloupe La 1ère
Une affaire innommable est actuellement traitée, à la cour d’Assises de la Guadeloupe. Un sexagénaire est poursuivi pour abus sexuels présumés, sur ses deux belles filles, âgées de 10 et 12 ans au début des faits reprochés. Cet homme est un ancien magistrat de la Chambre régionale des comptes.

Un procès aux Assises, comme celui qui s'est ouvert, ce mercredi 20 octobre 2021, à Basse-Terre, d’un ancien magistrat de la Chambre régionale des comptes (CRC), ce n’est pas courant.
De surcroît, les faits qui sont reprochés à Jean-Pierre Landi, 64 ans, sont sordides : des viols aggravés, commis sur des mineures de moins de 15 ans, en tant que personne ayant autorité sur les victimes.

Les faits reprochés à l'accusé

Les victimes présumées de Jean-Pierre Landi étaient ses belles-filles. Les deux sœurs étaient en effet mineures, au moment des faits évoqués dans ce procès.
Dès 2010, l’homme se serait glissé dans leur chambre, la nuit, durant des années. Il se serait livré à des attouchements, des abus sexuels, des viols. La mère, endormie, n’en aurait rien su.

C’est l’aînée, Ludmilla, née en 2000, qui s’est confiée à ses camarades de lycée, en mars 2017. Elle avait alors 17 ans ; son calvaire durait depuis 7 ans. Ces jeunes ont eu le très bon réflexe de l'emmener dans une structure psychologique spécialisée du chef-lieu, où elle a pu raconter son histoire à un professionnel.
Son beau-père aurait d’abord commencé avec elle, alors qu'elle n'avait que 10 ans. Il se serait ensuite intéressé à la cadette, Déborah, née en 2003, victime de 2013 à 2017. C'est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, pour l'adolescente.

Les accusations de la lycéenne ont été corroborées par des analyses gynécologiques.

Les faits ont été révélés le 10 avril 2017, par le signalement d’un médecin.

L’agresseur présumé a été interpellé, dans la foulée.

Devant les enquêteurs, il a reconnu les faits, tout en les minimisant. Pour sa défense, il a affirmé avoir tenté de se maîtriser... mais n’y serait pas arrivé. Selon ses déclarations, il déduisait le consentement, du fait de l’absence de réactions des deux filles.

Le procès

L'audience s'est ouverte peu avant 9h, ce mercredi.
Les huit membres du jury tirés au sort, dont deux 
suppléants, sont six femmes et deux hommes.

Jean-Pierre Landi comparaît librement. Il est retraité de l’administration maritime, depuis 2017. Il est assisté par Maître Harry Durimel.

Maître Babacar Diallo est l'avocat de la partie civile.

La matinée de cette première journée a été consacrée à l’audition de cinq témoins et d’une experte. Tous, hormis le témoin de la défense, racontent la même histoire : celle de Ludmilla

Les témoignages d'amis de Ludmilla ont été entendus. Tous étaient lycéens, à l'époque, quand la jeune fille s'est confiée à eux.
L'un d'eux a déclaré qu'elle se posait beaucoup de questions, sur la qualification des actes dont elle était victime : "Elle avait peur de détruire leur famille recomposée".
Un autre camarade témoigne des automutilations de Ludmilla, de son mal être : "Elle voulait que cela cesse, pour elle et sa sœur".

C'est ensuite Denis Montantin qui a témoigné. L'ancien gendarme était directeur d’enquête à la Brigade régionale de Saint-Claude, lors du dépôt de plainte, le 10 avril 2017. Il a indiqué qu'effectivement Jean-Pierre Landi a reconnu les faits, durant sa garde à vue. Pour le prévenu, il ne s’agissait pas de viols, "juste" des attouchements, a expliqué l'ex-militaire.

La cheffe du service de médecine légale, au CHU de Pointe-à-Pitre, a lu le rapport de la première audition médicale de Ludmilla, effectuée le 12 avril 2017. Elle confirme des traces de scarification, sur les poignets et sur les faces antérieures des cuisses de l'adolescente.

L'ainée des deux victimes a pris la parole la première : "La première fois, c’était à Trois-Rivières, j’avais 10 ans. Je pensais que c’était un jeu pas très rigolo. Je lui ai demandé d’arrêter, mais il a continué (…) Au lycée, j’ai fait une tentative de suicide (...) J’étais dans une impasse (...)"

La plus jeune sœur a décrit son cauchemar : "Cela a commencé quand j’étais en 6ème. Je me souviens du bruit de ses pas, de son odeur, j’étais comme paralysée".
Déborah a des pansements à tous les doigts : "Lors des grandes périodes de stress, je me ronge les ongles jusqu’au sang (...) Mon beau-père me répétait de ne rien dire à ma mère. Et moi, je ne disais rien, parce que j’étais persuadée d’avoir été la cause du premier divorce de ma mère".

Lucile Rossin, la maman des deux jeunes victimes, a elle aussi été auditionnée au procès, ce mercredi. Elle a accompagné ses filles au centre médico-psychologique, le 10 avril 2017. C'est là qu'elle a appris, par la psychiatre, que ses filles ont été violées par Jean-Pierre Landi. "Le monde s’est effondré (...) Jamais je n’aurai pensé cela. J’étais profondément amoureuse de cet homme (...) Je suis sous anti-dépresseurs depuis cette époque. Je culpabilise encore parce que je n’ai pas su les protéger. J’y pense tous les jours. Mes filles ont été blessées dans leur chair"

Assis au premier rang, Jean-Pierre Landi est demeuré impassible. Il s'est exprimé en dernier. L’ancien haut fonctionnaire a exprimé, tout d’abord, ses profonds regrets, mais a contesté les faits, tels qu’ils ont été énoncés : "Je reconnais les caresses à caractère sexuel, mais je n’ai commis aucun acte de pénétration, à l’égard de ces jeunes filles (...) J’ai été trahi par les enquêteurs qui m’ont fait reconnaître les pénétrations lors de la garde à vue ".

Reste à savoir s’il a réussi à convaincre les jurés. L’ancien magistrat de la Chambre régionale des comptes encourt 20 ans de réclusion criminelle.

Le procès doit durer deux jours, au total. Rendez-vous demain, à 8h30, pour la suite.

Difficile reconstruction du clan familial

Aujourd'hui; Ludmilla et Déborah poursuivent leurs études à Paris et cherchent à se reconstruire.
Cela passe notamment par le fait de refuser le huis clos, auquel elles auraient pu avoir droit, en tant que partie civile, en tant que victimes.

Lucile Rossin, leur maman, a expliqué à Eric Stimpfling, pourquoi elles ne l'ont pas souhaité, pour ce procès :

Il faut que la honte change de camp. Elles sont victimes. Elles n'ont pas à avoir honte. Elles n'ont rien fait de mal.

Lucile, la maman de Ludmilla et Déborah, victimes présumées d'abus sexuels

Toutes trois, solidaires, doivent faire face à cet épisode de leur histoire commune qui, quoiqu'il en soit, laissera des traces.