#6 Confinée dans la tête... du Temps !

coronavirus cayenne
Confinée dans la tête d'un... chien
©Illustration : Samuel Figuière
Comme un écho à l'expression d'Alphonse Lamartine "Ô temps suspends ton vol" extraite du poème "Le Lac", Emmelyne Octavie, nous livre son humeur du jour, une variation profonde sur le temps en période de confinement... Puissant!
’ai l’étrange sensation d’avoir le rôle le plus à plaindre dans toute cette histoire. On veut ma tête sur un plateau de sable ! Tout le monde cherche à tuer le temps. J’essaye de faire comme si je n’entends pas les menaces qui pèsent sur moi à chaque seconde. Quand je pense à tous les bons et loyaux services que je vous ai rendus, en vous laissant me chosifier. Bande d’ingrats ! Vous m’avez confiné dans toutes sortes de gadgets pour le confort de vos vies. Pour vous réveiller. Pour être ponctuel. Pour ne pas rater le train. Pour connecter vos portables à vos bras. Pour décorer votre salon. Pour être assorti avec votre chemisier bleu marine. Pour ne pas brûler le poulet au four. Pour faire 5…4…3….2…1 «Bonne année ! ».

Je vous ai laissés me transformer en almanach. J’ai veillé sur tout, en sursautant à chaque fois que retentissaient les sonneries ridicules auxquelles vous m’avez associé. Nous avons vécus d’incroyables moments ensemble. Je vous ai sentis m’étirer pour que certaines nuits ne s’arrêtent plus. Je vous ai entendus me couvrir d’éloges quand vous étiez en bonne compagnie, en me susurrant dans un énième frisson « Ô TEMPS SUSPEND TON VOL » !
Tout le monde a, un jour ou l’autre, pris du bon temps. Maintenant que les draps sont froids et solitaires et qu'il est interdit de se toucher pour rien, je dérange. J’entends des personnes stone prononcer des phrases d’une violence rare sur mon dos…
— J’aurais giflé le temps pour qu’il avance au galop ce salopard !
— Moi j’ai envie de le buter parce qu’il est en train de m’asphyxier !
Même les enfants qui ne me calculaient pas trop avant, s’y mettent.
— Maman il est quelle heure ? C’est pas encore fini ?
— Travaille !
— Maman, l’heure ne passe pas !
— Travaille !
— On dirait que la grande aiguille est cassée !

Vous pensez vraiment que je n’ai que ça à faire de mon existence ? Ralentir ou accélérer mon mouvement ? Depuis que le temps est temps, j’avance à la même cadence. J’entends pleurer que le temps s’est arrêté. C’est complètement faux ! Je suis bien là. Je continue à être le même. C’est vous qui avez changé en cherchant comment me faire passer plus vite en inventant des recettes pour m’empoisonner. Au lieu de vous plaindre de la supposée vitesse à laquelle je ne passerais plus, occupez-vous plutôt de moi. Respirez ! Méditez ! Soufflez ! Lisez ! Dansez ! Chantez ! Et pour les adeptes de la génuflexion, priez encore plus fort. Mais de grâce, arrêtez de vous lamenter et de vous plaindre à tout va !

Qu’est-ce que ça peut bien faire si vous avez perdu toute notion du temps ou si ça fait dix jours que l’on est dimanche ? Plus personne ne joue les philosophes pour affirmer que tout est relatif avec le temps ?
Tant pis si mon rythme dérange, car il n’est plus l’heure de rien sinon celui de me prendre. Entièrement. Me prendre comme je viens. Je suis le seul cadeau que l’on ne pense jamais à s’offrir. Après le temps pris pour soi. Viendra le temps que vous donnerez aux autres. Inutile de m’emballer. Je ne vais pas courir. Je ne vais pas me presser. Je prendrai la mesure de qui je suis. Je donnerai du temps au temps. Tout ce que vous pourrez consommer, faire ou ne pas faire n’accélèrera pas ma course. Ce que l’on fait de moi, c’est ce que l’on fait de la vie. Et puisque qu’il est de mon ressort de remettre les pendules à l’heure, samedi soir, je rajouterai une heure à certains réveils. Tant mieux, si indéfiniment la vie ressemble à un dimanche !

Emmelyne OCTAVIE, "Confinée dans la tête de..."
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