Iles du Salut : le patrimoine du bagne valorisé par les flûtistes de Cayenne et Kourou

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L'ensemble de flûtes traversières du conservatoire territorial de Guyane et des élèves de l'école de musique de Kourou en concert à la chapelle de l'Ile Royale samedi
L'ensemble de flûtes traversières du conservatoire territorial de Guyane et des élèves de l'école de musique de Kourou en concert à la chapelle de l'Ile Royale samedi ©Laurent Marot
Une vingtaine d’élèves flûtistes du Conservatoire de Musique de Danse et de Théâtre de Guyane (CMDTG) Edgar Nibul et de l’école municipale de musique de Kourou ont joué ce week-end lors des visites guidées du bagne de l’île Royale, et donné un concert samedi dans la chapelle de l’île. Un projet du CMDTG et d’Agamis (Association pour Gérer l’Architecture et le Musée des Iles du Salut).

Célèbre bande-son du film « Barry Lyndon » de Stanley Kubrick (1), la « sarabande » de Georg Friedrich Haendel s’élève devant les cellules de l’ancien quartier disciplinaire de l’île Royale, où tant de bagnards ont été placés à l’isolement, sous-alimentés, parfois dans l’obscurité la plus totale… Devant les flûtistes du conservatoire territorial et de l’école de musique de Kourou, une quarantaine de personnes terminent ainsi ce dimanche matin leur visite de l’île Royale. Auparavant, ils ont entendu des extraits d’autres œuvres jouées à la flûte traversière (Mozart, Fauré, Chostakovitch, Tchaïkovski, et le guyanais Edgar Nibul…) devant l’auberge de l’île, à la chapelle, au balcon d’une maison de surveillant et devant les cellules-dortoirs. Ces pauses musicales ponctuent les propos de la guide du jour, Aurélie Schneider, conservatrice du patrimoine, chargée des Iles du Salut à Agamis (Association pour Gérer l’Architecture et le Musée des Iles du Salut). « Avec la musique, on amène une émotion, pour que les gens ressentent l’histoire », explique-t-elle. « Le discours historique est là ensuite pour étayer la visite », ajoute la conservatrice.

Moment émouvant, quand les flûtistes ont joué la "sarabande" d'Haendel, devant les cellules du quartier disciplinaire de l'Ile Royale.
Moment émouvant, quand les flûtistes ont joué la "sarabande" d'Haendel, devant les cellules du quartier disciplinaire de l'Ile Royale. Quand un morceau d'anthologie de la musique classique est joué sur un lieu de mémoire, témoin de la souffrance de milliers d'êtres humains... ©Laurent Marot

 Également chercheuse sur le bagne, Aurélie Schneider a rappelé aux visiteurs que l’espérance de vie moyenne d’un bagnard aux Iles du Salut était de « quatre à cinq ans ». 

« Transporté dans le passé » 

La formule semble avoir séduit le public. « Cela fait travailler notre imagination, on est transporté dans le passé », constate Andrise, une cayennaise venue avec ses deux enfants. « C’est charmant, cela donne une dimension différente à la visite », se réjouit Francis, un résident de Rémire-Montjoly originaire de Normandie. « Pouvoir associer musique et patrimoine, c’est une expérience très enrichissante », témoigne Bénédicte, flûtiste au conservatoire. Au quartier disciplinaire, « c’était émouvant de jouer une pièce assez émouvante aussi, on avait l’impression de vivre cette période un peu macabre », ajoute-t-elle. La démarche de mêler art et histoire a été entamée de longue date par l’association Agamis, qui a déjà invité le théâtre de l’entonnoir de Kourou à des lectures sur le bagne et la compagnie « Yongwé » à jouer son spectacle « Dilo » dans le port de l’île Royale, en septembre.  

Concert à la chapelle de l’île Royale 

Samedi soir, la chapelle de l’île Royale a accueilli un concert, avec un éclairage minimaliste préparé par l’association Agamis, mettant en valeur les peintures religieuses de Francis Lagrange, un bagnard aux talents de faux-monnayeur, devenu peintre pour l’administration pénitentiaire. Pendant une heure et demie, les élèves flûtistes du conservatoire, situé à Cayenne, et de l’école de musique de Kourou – enfants, adolescents et adultes - ont joué ensemble, accompagné pour certains morceaux par Mickaëlle Ngo Yamb Ngan, directrice du CMDTG, Laure de Bressy, professeur de flûte traversière dans la même structure, et, au piano, par Patricio Malcom Valdès et Cécile Carrion, enseignants au conservatoire. Après des œuvres classiques ou puisées dans la tradition irlandaise, le concert s’est achevé avec « Nos richesses », d’Edgar Nibul, applaudi par un public debout. 

Le public a répondu présent dans la chapelle de l'ïle Royale
Le public a répondu présent dans la chapelle de l'ïle Royale ©Laurent Marot

« C’est un très beau projet, on est tous rassemblé, cela fait une belle harmonie », se réjouit Anjali, 9 ans, élève de l’école de Kourou. « C’est la première fois que je viens aux Iles, c’est un honneur de jouer ici », indique Maysa, 15 ans, de l’ensemble « flûtissimo » de flûtes traversières du conservatoire. « C’est gracieux, somptueux… et très historique », ajoute-t-elle. « C’est une super opportunité de découvrir notre Guyane en faisant de la flûte traversière », explique Maël, 13 ans, membre du même ensemble. « On fait d’une pierre deux coups : on visite et on joue dans des endroits où on n’a pas l’habitude de jouer, hors des salles de spectacles », se réjouit le flûtiste. 

« Il y a l’idée que tous ces jeunes doivent s’approprier le patrimoine guyanais », avance Laure de Bressy, initiatrice du projet et créatrice de l'ensemble "flûtissimo". « Cela permet de faire vivre ce patrimoine, et pour les élèves, de progresser et d’apprécier encore plus leur Guyane », conclut-elle.

En juin, l’ensemble de flûtes traversières du conservatoire était déjà parti en tournée à Mana, Javouhey et Kourou. « Cela participe au rayonnement du conservatoire », ajoute Mickaëlle Ngo Yamb Ngan, directrice du CMDTG. « Il est important que ces jeunes aillent partout », précise-t-elle, « qu’ils se confrontent à d’autres lieux et à d’autres personnes ».   

Laure de Bressy, professeur de flûte traversière au CMDTG Edgar Nibul et Mickaelle Ngo Yamb Ngan, directrice du CMDTG
Laure de Bressy, professeur de flûte traversière au CMDTG Edgar Nibul et Mickaelle Ngo Yamb Ngan, directrice du CMDTG ©Laurent Marot