De l'usine à la ruche, la belle histoire de Baptiste, "l'happy-culteur" de Sainte-Luce

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Baptiste Élisabeth, apiculteur de Sainte-Luce, vit une retraite active entre les champs et son atelier à Sainte-Luce (Martinique). ©Mathieu Meranville
Depuis trois ans, Baptiste Elisabeth vit une retraite active entre ses ruches en plein air et les cuves en inox de son atelier à Sainte-Luce. L’ancien ouvrier de Rennes connaît aujourd’hui mieux que quiconque la vie de la ruche, sa reine et ses ouvrières.

En cette période de confinement, la vie continue à se dérouler de façon immuable dans la nature. Les abeilles fabriquent le miel, qu’il pleuve, qu’il vente.

Chaque matin, Baptiste Élisabeth, apiculteur de Sainte-Luce, se rend sur les hauteurs de Trois-Rivières. C’est là, dans ce lieu isolé et boisé, accessible seulement en 4X4, qu’il retrouve ses milliers d’abeilles. Sa trentaine de ruches est installée dans une clairière. C’est un havre de tranquillité comme il en existe encore en Martinique. "An ti koté ki kaché, sivilizassyion pa mannyié", (Un lieu caché, à l’écart de la civilisation), comme le chantait le regretté Jacob Desvarieux.

Lorsqu’on s’approche, un vrombissement incessant signale la présence des faiseuses de miel. La situation sanitaire ne change rien aux habitudes de ce passionné. L'homme, modeste, ne se pique pas d’être le roi des abeilles.

Baptiste Élisabeth, apiculteur de Sainte-Luce
Baptiste Élisabeth, apiculteur de Sainte-Luce. ©Mathieu Meranville

Je suis un apiculteur amateur. J’apprends tous les jours.

Baptiste Élisabeth, apiculteur de Sainte-Luce

 

"J’utilise des matières naturelles, garanties sans produit chimique"

 

Chacun de ces gestes répond à un rituel bien réglé. Le premier, préparer l’enfumoir à l’aide de sciure de bois et de copeaux de coco. "Des matières naturelles, garanties sans produit chimique", ajoute-t-il. Cet ustensile qui dégage de la fumée, facilite le travail de l’apiculteur lorsqu’il intervient sur la ruche. La fumée calme les abeilles et les empêche de sentir notre odeur.

C’est pour cela qu’il est recommandé de ne pas porter de parfum. Car le parfum est souvent issu d’une fleur. Alors, l’abeille cherchera à vous piquer en croyant butiner une fleur.

 

Aujourd’hui, c’est jour de récolte du miel. Un travail très physique qui requiert l’aide précieuse de deux membres de sa famille, retraités comme lui.

Ils se soumettent à un autre rituel bien connu des apiculteurs, revêtir une combinaison totalement hermétique afin de se prémunir contre les piqûres. Car les abeilles deviennent facilement irritables, lorsqu’on les dérange. La piqûre fait partie de l’ordinaire de l’apiculteur.

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Baptiste Élisabeth (au centre) entouré de deux autres membres de sa famille. ©Mathieu Meranville

Si on ne se fait pas piquer, on n’est pas apiculteur. Le pire, c’est au moment de la récolte du miel. Comprenez-les, elles stockent leur nourriture et on vient la leur voler. Donc, elles défendent leur territoire avec leurs armes. Mais, comme je connais leur mode de fonctionnement, pour moi, ce n’est pas une activité dangereuse. On ne peut pas manœuvrer dans un rucher sans un minimum de précautions.

 

Vêtus de leurs combinaisons blanches qui leur donnent des allures de cosmonautes, les trois hommes s’enfoncent dans la clairière.

Rien n’est improvisé. Pour intervenir sur les ruches, Baptiste sait comment se placer. "Jamais en face de la ruche, toujours sur les côtés ou derrière !", prévient-il. À chaque étape de la visite, il fait preuve de pédagogie car il tient à dédramatiser son activité.

Une abeille vit de 35 à 45 jours

 

Avant de récolter le précieux nectar qui viendra adoucir votre punch, votre thé-pays ou vos desserts, il vérifie que les abeilles ont bien rempli la cire qui leur permet de fabriquer le miel. Ce liquide pur et collant fait le bonheur des très jeunes enfants des écoles qui goûtent les fameuses cassaves (cires d’abeilles remplies de miel) et s’en lèchent les doigts lors de ses visites dans les écoles.

Je me déplace avec une ruche sécurisée où j’ai installé une paroi vitrée. Je peux ainsi leur montrer la reine, les couvains*, le mâle appelé faux-bourdon et des ouvrières.

 

Malheureusement, la pandémie l’empêche de faire partager sa passion à la jeune génération. Pour lui, Il leur faut très vite prendre conscience de la nécessité de préserver la nature. Il est intarissable sur sa passion. La vie de la ruche n’a aucun secret pour lui. Lorsqu’il enlève les cadres de cire pour vous faire découvrir la colonie occupée à fabriquer le miel, vous n’y voyez que des insectes indifférenciés. Lui, d’un coup d’œil, sera à même d’identifier la reine.

"Petit, je capturais les abeilles pour voir si elles avaient du miel à l’intérieur"

 

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Le travail dans l'atelier installé au quartier Monésie à Sainte-Luce. ©Mathieu Meranville

Une fois le miel récolté, il retourne dans son atelier installé chez lui à Monésie. Son enfance, il l’a passée dans ce quartier de Sainte-Luce. C’est là qu’il s’est pris de passion pour ces petites bêtes si précieuses pour la préservation de la nature.

Depuis tout petit, je me suis pris d’amour pour les abeilles. J’aimais le miel et vers mes 12 ans, j’ai cherché à savoir comment elles le faisaient. Alors, je les capturais pour voir si elles avaient du miel à l’intérieur de leur corps. Après je suis allé dans les essaims sauvages accrochés aux arbres pour comprendre.

 

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Sa trentaine de ruches est installée dans une clairière. ©Mathieu Meranville

Entre Rennes et Reine

 

Mais avant de se destiner à l’apiculture sur le tard, il a eu une autre vie. Dans les années 70, les chemins de l’existence l’ont conduit en Bretagne où il a exercé comme mécanicien industriel à l’usine Citroën de Rennes.

Trente ans plus tard, il est définitivement rentré au bercail. Durant ses dernières années d’activité professionnelle, il s’est converti comme transporteur de matériel de construction à Sainte-Luce.

Et depuis trois ans, il vit une retraite active entre ses ruches en plein air et les cuves en inox de son atelier. L'ancien ouvrier de Rennes connaît aujourd’hui mieux que quiconque la vie de la ruche, sa reine et ses ouvrières.

L’extraction du miel nécessite d’autres rituels tout aussi rigoureux afin d’optimiser sa production. Passage à la centrifugeuse, déshumidification, tamisage...jusqu’à la mise en bouteilles.

Ce qui me fait plaisir, c’est de voir mes abeilles en bonne santé. C’est ma récompense.

 

 

Son miel est issu d’essences locales ; campêches, glycérias, bois-côtelettes, bois ti-baume...Un miel multi-fleurs donc. Mais son miel sucré-salé issu des palétuviers des mangroves de Sainte-Luce vaut assurément le détour.

Chaque année, il tire 800 bouteilles de miel qui s’écoulent via le bouche à oreille. Il ne se prétend pas vendeur. Mais la vente lui permet tout juste de couvrir ses frais d’équipement.

Pour alléger ses dépenses, ce bricoleur hors pair, véritable Michel Morin, comme on appelle les "McGyver* locaux", fabrique lui-même une partie du matériel que l’on retrouve sur les catalogues de fabricants à des tarifs exorbitants. Il confectionne lui-même ses ruches.

Baptiste Élisabeth est une sorte d’happy-culteur*, un apiculteur heureux qui a fait de sa passion un art de vivre. Car le profit n’est pas son moteur. Un engagement modeste en faveur de l’environnement.

J’élève les abeilles par passion, pas pour tirer profit. Ce qui me fait plaisir, c’est de voir mes abeilles en bonne santé. C’est ma récompense. Le fait de récolter le miel n’est pas la chose primordiale à mes yeux.

 

Apiculteur Baptiste Élisabeth
Baptiste Élisabeth, lors de rencontres avec le public (avant Covid). ©Mathieu Meranville

Son regret, ne pas parvenir à transmettre sa passion à un jeune qu’il aurait à cœur de former. Alors, si le cœur vous en dit ! Il déplore également la diminution des espaces boisés en Martinique qui perturbe l’activité des abeilles, la coupe systématique des arbres par les particuliers, la destruction de la mangrove à cause de la répétition des catastrophes climatiques. Une note positive toutefois ; les abeilles sont moins malades qu’auparavant à cause de la diminution du recours aux pesticides.

Et puisqu’il vit non de loin de la rivière qui serpente au bord de la forêt de Montravail, le tranquille Baptiste qui fabrique à son échelle ce précieux liquide, sait mieux que quiconque que ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières de miel que l’on retrouve sur nos tables.

*Couvains (Larves et œufs)

*Mac Gyver (héros de série TV US des 80-90)

*Happy-culteur (heureux)