Février-74, la dernière grève postcoloniale en Martinique

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Grève février 1974
La grande grève des ouvriers agricoles de Février 1974 en Martinique. ©Février 74 (FB)

La grande grève agricole de janvier-février 1974 est considérée comme l'ultime épisode de la contestation de la toute-puissance des exploitants agricoles qui ont longtemps imposé des conditions de vie intolérables aux ouvriers.

Rénor Ilmany et Georges Marie-Louise ne sont pas morts pour rien. Ces deux ouvriers tués par les gendarmes sont entrés dans la  mémoire collective comme les martyrs de la mobilisation des salariés des bananeraies du Nord-Atlantique en 1974. Une mobilisation qui prospère en parallèle d’une grève générale multisectorielle.

À l’issue de ce conflit, s’ouvre une période de modernisation accélérée du secteur de la banane. Ces mutations s’illustrent par la mensualisation des salaires et la mise en œuvre de mesures de protection contre les pesticides. Un mieux-vivre est constaté chez les ouvriers dont une forte proportion vient de l’industrie cannière qui ne cesse de péricliter.

L’amélioration réelle des conditions de travail des ouvriers des champs et des hangars est progressive. Il faut attendre une douzaine d’années après la grève pour signer une convention collective, en 1986. Le résultat le plus tangible est la suppression du salaire minimum agricole garanti (SMAG) et son alignement sur le salaire minimum servi dans les autres secteurs d’activité.

Ce long conflit de quatre semaines recèle une dimension politique sous-jacente. Un phénomène inattendu s’est produit, l’émulation entre des syndicalistes opposés sur la stratégie et sur les moyens de parvenir à la victoire des ouvriers en grève.

Obsèques de Ilmany Sérier dit Rénor
Obsèques de Ilmany Sérier dit Rénor février 1974. ©Martinique la 1ère

Un conflit qui dure un mois entier

 

Les militants historiques de la CGTM, proches du Parti communiste martiniquais (PCM), ont été contestés par de jeunes militants intellectuels partisans de l’indépendance nationale. Plusieurs années avant la grève, ils ont investi le milieu agricole pour contribuer à l’émancipation du prolétariat agricole surexploité.

Cours d’alphabétisation, apprentissage du Code du travail, initiation à la lutte radicale ont été au programme de la formation pratique et théorique que ces militants nationalistes ont dispensé aux ouvriers, notamment dans le Nord-Atlantique. Cette militance innovante a conféré une certaine puissance au mouvement revendicatif.

Après la grève, conclue par la signature d’un protocole d’accord le 19 février 1974, la ligne de démarcation entre syndicalistes communistes et indépendantistes se confirme. La CGTM demeure bien implantée dans le milieu ouvrier, d’autant qu’elle se nourrit de l’influence du Parti communiste, l’une des principales forces politiques.

Or, un événement spectaculaire a lieu quelques semaines après la fin du conflit. À l’occasion de la Journée internationale des travailleurs, le 1er mai 1974 un défilé se tient à Trinité. Plusieurs militants radicaux arborent la bannière de l’Union des travailleurs agricoles de Martinique, l’UTAM.

Une vive émulation entre syndicats

 

La surprise est générale. Quelques mois plus tard, l’UTAM devient l’un des piliers d’une nouvelle centrale syndicale, l’Union générale des travailleurs de Martinique, l’UGTM, proche du Conseil national des comités populaires (CNCP).

Ce mouvement se positionne dans la perspective de la révolution prolétarienne. Il se situe sur une ligne politique à la gauche du Mouvement indépendantiste martiniquais, le MIM. Certains de ses dirigeants, dont Marc Pulvar et Daniel Marie-Sainte, participent activement à la création de la Centrale syndicale des travailleurs martiniquais, la CSTM, en 1975.

La radicalisation opérée dans le mouvement syndical sera opérée par les activités de l’UGTM et de la CSTM. Ces deux centrales syndicales dont les dirigeants militent pour l’accession à l’indépendance, s’opposent sur la stratégie à suivre pour y parvenir. Elles deviennent de puissants outils permettant d’étendre l’audience des formations politiques dont elles sont proches, le CNCP et le MIM, respectivement.

L’omniprésence de la CGTM est ouvertement contestée. La centrale perd des places à mesure que le PCM reflue sur l’échiquier politique. Les municipales de 1977 constituent le début de son déclin. Il ne conserve que trois communes cette année-là : Lamentin, Morne-Rouge et Macouba.

Des divergences stratégiques

 

Les communistes perdent peu à peu leur influence au sein du mouvement ouvrier, acquise dans les années 1930. La grève générale de février 1935, connue sous l’appellation de « marche de la faim » constitue le point d’orgue de leur puissance.

L’année suivante, les syndicats disséminés dans tous les secteurs d’activités s’uniront au sein de l’Union des syndicats de Martinique, affiliée à la Confédération générale du travail, la CGT française.

Les succès obtenus par les syndicalistes communistes le sont au détriment des militants socialistes. Ceux-ci représentaient habituellement les ouvriers, notamment lors des grèves de 1900 et de 1923. Joseph Lagrosillière et ses camarades ont dû céder le terrain aux communistes Victor Lamon, Joseph Del et Léopold Bissol, entre autres.

La grève de 1974 marque un tournant dans le paysage syndical et politique. Elle aura permis l’émergence de formes nouvelles des revendications portant sur l’émancipation des travailleurs et plus largement, du peuple martiniquais.