Les souffrances des ouvriers agricoles de Martinique révélées par l'action de leur collectif

pesticides
Illustration reconnaissance des pathologies
En haut à gauche, le docteur Jean-Michel Macni, en bas, le docteur Josiane Jos-Pelage et les membres du collectif. ©Eddy Bellerose
Voilà maintenant un an que le collectif des ouvrières et ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides est sur le terrain. Sa grande enquête a livré ses premiers résultats avec un bilan alarmant. D'innombrables maladies graves et des injustices qui se répètent. Le chantier est vaste.
Il suffit de regarder la plaine du Lamentin pour les identifier. Ces quartiers coincés au milieu des champs de bananes ou de cannes à sucre sont peuplés presque exclusivement d'ouvriers agricoles.
Plaine du Lamentin
Vue de la plaine du Lamentin. ©Eddy Bellerose
Cette situation est un héritage de la période esclavagiste. Les travailleurs de la terre bénéficiaient alors de logements mis à disposition sur les habitations par les propriétaires békés (blancs créoles). L'objectif était d'avoir la main d'oeuvre mobilisable le plus rapidement. 
Maisons
Maisons des ouvriers au Lamentin. ©Eddy Bellerose
Maison
Maison d'ouvrier agricole. ©Eddy Bellerose
Ainsi, le quartier Bochette au Lamentin, niché au coeur des champs de bananes, est peuplé quasi exclusivement d'ouvriers agricoles. On n'y compte plus ceux qui sont victimes de cancers, de problèmes cardiaques et autres perturbations hormonales. Les autres sont à plus de 80% malades.

Des pathologies presque cachées derrière les murs de chaque foyer. Difficile de recueillir les témoignages tant la douleur est vive et la peur omniprésente. Peur des représailles, même pour les ouvriers à la retraite. 

Ainsi quand le collectif nous présente Clothilde, cette travailleuse polyvalente dans la banane, aujourd'hui à la retraite, est d'emblée méfiante. Jamais les difficultés qu'elle a rencontrées lors de sa carrière n'avaient semblé être prises autant au sérieux.
Clothilde
Témoignage de Clothilde. ©Eddy Bellerose

Le travail du collectif, suscite un espoir pour Clothilde et bien d'autres


Clothilde habite Bochette depuis les années 70. La banane, est le paysage quotidien de Clothilde et son mari Pierre, qui lui est né à Bochette. Pourtant cela faisait bien longtemps qu'ils ne s'étaient pas rendus dans un champ de bananes. 
 

Ça me rappelle de mauvais souvenirs"

Clothilde, ouvrière agricole polyvalente à la retraite


Car Clothilde et Pierre souffrent tous les deux de multiples pathologies. Des maux qu'ils imputent directement à leur travail dans la banane.
Champ de bananes
Clothilde et Pierre dans un champ de banane au Lamentin. ©Eddy Bellerose
Clothilde et Pierre
Clothilde et Pierre ©Eddy BELLEROSE
Alors c'est avec beaucoup d'émotion qu'elle accepte de retourner sur les lieux de son calvaire professionnel afin de nous livrer son état d'esprit actuel.
Clotilde, ouvrière agricole à la retraite.
Ce sont ces témoignages que le collectif recueille avec précision depuis un an maintenant. Des données qui constituent une sorte d'étude "observationnelle". Sauf qu'elle n'est pas menée par des scientifiques mais par des citoyens, des bénévoles encadrés par des médecins ou avocats...

Ils ont ainsi auditionné plus de 200 ouvriers agricoles, touchant ainsi près de 700 de ces travailleurs de la terre et de leurs ayants droit sur la seule Martinique. 
 

L'enquête et ses premiers résultats sont sans équivoque


Pour bien appréhender les enjeux en cours dans ce dossier de la situation sanitaire et économiques des ouvriers agricoles de Martinique, c'est au quartier Ressource au Lamentin que le collectif nous donne rendez-vous.

Ici, les conditions de vie sont difficilement compréhensibles au XXIe siècle. Pas de raccordement aux réseaux d'eau potable et d'électricité et des pathologies graves qui touchent au moins 90% des travailleurs de la banane, de la canne et de l'ananas après avoir décimé les anciens.

Pour Patricia Moutenda, responsable de l'enquête du collectif, la situation est grave. 
Patricia Moutenda, responsable de l'enquête du collectif,
Cet état des lieux, tiré des nombreux témoignages d'ouvriers agricoles, a donné lieu à un document complet édité par le collectif.

Ce "mémorandum" fait le point sur les constatations qu'il a relevées mais pose surtout 11 revendications parmi lesquels la fameuse reconnaissance des pathologies dont souffrent les ouvriers agricoles comme étant des maladies professionnelles. 
Docteur Pelage
Docteur Jos Pelage et les membres du comité. ©Eddy bellerose
Accompagnés ce jour-là du docteur Josiane Jos-Pelage, les bénévoles du collectif rendaient visite à un ancien travailleur de la canne aujourd'hui aveugle après un cancer de la prostate.

Une mine d'informations pour les professionnels de santé engagés dans ce combat.
Docteur Josiane Jos-Pelage
Cette solidarité du corps médical représente l'unique moyen de faire pression sur les autorités compétentes (CGSS (Caisse Générale de Sécurité Sociale), ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), afin que le cancer de la prostate, pour ne citer que cette maladie, soit enfin reconnue comme une maladie professionnelle liée aux pesticides. 
 

Maladies professionnelles liées à l'usage des pesticides


L'appel aux médecins à faire bloc pour des demandes de reconnaissance de maladies professionnelles liées aux pesticides, est le fruit d'années d'investigations, d'analyse des textes pour comprendre ce qui n'avance pas.

Car, selon la CGSS (interrogée lundi 7 décembre 2020), aucun de ses services n'avait jamais encore enregistré de demandes de classification en maladie professionnelle pour un ouvrier ou une ouvrière agricole de Martinique.
Jean-Michel Macni
Docteur Jean-Michel Macni. ©Eddy Bellerose
Alors pour mieux comprendre, nous sommes allés à la rencontre du Docteur Jean-Michel Macni, au Lorrain. Il est l'un des premiers médecins à avoir constaté l'hécatombe chez les travailleurs de la banane, de la canne et de l'ananas. Pour lui, c'est sûr, il y a un problème!
Jean -Michel Macni, médecin généraliste
Mais hier (mardi 8 décembre 2020) le docteur Jean-Michel Macni a rempli le premier formulaire de déclaration d'un cancer de la prostate en maladie professionnelle.

Un premier pas pour une reconnaissance générale du cancer de la prostate comme résultant de la manipulation de produits phytosanitaires dans le cadre du travail des ouvriers agricoles.
Maladie pro, prostate
©dr
Le docteur Jean-Michel invite ses confrères à faire de même, en masse.
 

Des démarches parallèles en faveur des ouvriers agricoles


Le collectif des ouvrières et ouvriers agricoles empoisonnés travaille également sur cette reconnaissance des maladies professionnelles liées aux pesticides. Il est en pourparlers avec l'ANSES concernant le cancer de la prostate qui pourrait bien être classé parmi les fameuses maladies professionnelles agricoles liées aux produits phytosanitaires. La réponse est attendue pour le mois début 2021.
Les Outre-mer en continu
Accéder au live