Martinique, pays magique et société en situation d’urgence critique

éditorial
Gens de la rue
Gens dans la rue piétonne à Fort-de-France. ©Martinique la 1ère
Notre société est en train de s'effondrer et rien ne vient, dans l’immédiat, nous  rassurer quant à notre capacité collective de résilience. Jusqu’à quand ?

Martinique, pays magique. Nous sommes ce pays où des violences urbaines - magasins pillés, centre de santé incendié - et contre les personnes – près d'une vingtaine d’assassinats depuis janvier 2022 – sont commises sans suite judiciaire appropriée. Nous sommes ce pays où une grève générale interprofessionnelle dégénère en une série d’exactions contre des citoyens - atteintes sexuelles, extorsion de fonds, injures - dans un assourdissant silence de presque tous.

Nous sommes ce pays où nous refusons de nous protéger d’un virus mortel à l’aide d’un vaccin au prétexte qu’il est imposé par "le colon". Nous sommes ce pays où, par détestation de la personne du chef de l’Etat, nous votons contre lui en choisissant un candidat situé aux antipodes de notre culture politique puis, deux semaines plus tard, une candidate aux antipodes de notre culture anthropologique revendiquée et mal assumée d’afro-descendants.

Notre infantilisme collectif n’a d’équivalent que l’abaissement du minimum civique. "La Martinique est en voie de dé-civilisation", nous apprend, consterné, le sociologue André Lucrèce, l’une des rares voix s’étant élevées contre cette tentation autodestructrice collective.

Nos comportements déviants sont devenus nombreux, au point que nous inclinons à penser qu’ils sont la norme. Les incivilités sont banalisées, au point que les infractions au code de la route, les arrangements au nom du principe cynique du "débouya pa péché", les magouilles grandes et petites, la corruption sont admis comme le nec plus ultra de la vie en collectivité.

Ki koté nou ka alé ?

L’ignorance du minimum sociétal est désormais si épaisse que nous ne cessons de rouspéter pour tout et rien, pleurant ventre plein et yeux secs, donnant chaque jour raison au grand poète nègre méconnu en son pays qui nous enseigne : « (…) *je m’accommode de mon mieux de cet avatar / d’une version du paradis absurdement ratée / - c’est bien pire qu’un enfer – (…).

D’ailleurs, qui lit vraiment Aimé Césaire ? Notre référence intellectuelle et la porte d’entrée dans le monde est désormais le smartphone. Traduire le "téléphone intelligent". Ne rions pas, Apple et Samsung le font déjà pour nous, se moquant de notre arrogance boursouflée de suffisance.

Peu d’entre nous le savent, mais nous ne sommes ce pays où les virologues et les immunologistes se comptent par milliers. Pas un logement qui ne compte son sociologue. Pas une commune sans son bataillon d’anthropologues et son quarteron de politologues. Nous sommes désormais une armée de référence planétaire pour la culture scientifique, les progrès de la médecine, l’explication des faits sociaux et l’analyse des comportement électoraux.

Le monde entier nous envie notre faculté à tout comprendre avant les autres. Et à tout relativiser. Et aussi à fuir nos responsabilités en rejetant nos tares sur le dos de l’autre, à demander l’aumône à chaque goutte de pluie, à chaque rafale de vent venue des hautes mers. Nos frères de la Caraïbe (nos frères, vraiment ?) restent ébaubis devant notre refus des évidences. Ils se montrent jaloux de notre facilité à nous cadenasser dans notre fatalisme, devenu l’alpha et l’oméga de notre dynamique.  « (…) J’habite le trou des poulpes / Je me bats avec un poulpe pour un trou de  poulpe (…) » dixit Césaire.

An sosiété krazé

Qui se souvient de l’analyse percutante, voici trente ans, du sociologue Auguste Armet ? Il nous expliquait que la Martinique est une société "krazé". En clair, un conglomérat de personnes aliénées au plan culturel et des individus aliénés au plan psychologique. Prémonition ? Il n’est que de voir les ressorts de nos liens sociaux. Ils ne cessent de se desserrer et menacent de casser.

Les inégalités structurelles fondatrices ne se résorbent pas. Pire, elles s’aggravent, rendant encore plus invisibles les invisibles – pauvres, chômeurs, aînés esseulés, jeunes à la dérive, mères de famille délaissées. La colère et le ressentiment sont nos boussoles et notre mode de vie. La rancœur tient lieu de cahier de revendications. La frustration est notre horizon. Société "énervée" nous apprend, encore, André Lucrèce, maugréant chaque jour que le soleil fait, faute de réponses aux questions posées et à résoudre.

Alors que persiste le dialogue de sourds entre les groupes composant notre corps social, l’heure est venue, entendons-nous de toutes part, de réfléchir à une autre manière de concevoir notre vivre-ensemble. A notre façon de faire peuple. La solution ? La révolution mentale. L’issue ? Le changement de paradigme – le cadre théorique et pratique de pensée et d’action.

Ne serait-ce que pour rendre obsolète la parole du poète : « (…) j’habite donc une vaste pensée / mais le plus souvent je préfère me confiner / dans la plus petite de mes idées / ou bien j’habite une formule magique / les seuls premiers mots / tout le reste étant oublié (…) ».

N. B : Les citations d’Aimé Césaire sont des extraits de "Calendrier lagunaire", le premier des poèmes de son dernier recueil, Moi, laminaire, paru aux Editions du Seuil en 1982 en collection de poche.