Saint-Pierre : petites anecdotes autour d'un volcan

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La montagne Pelée
La montagne Pelée à Saint-Pierre, vue d'une plage du Carbet (Martinique). ©Orythys de Pixabay
Le regain d’activité de la montagne Pelée et les interrogations qu’elle soulève offrent l’occasion d’évoquer quelques histoires peu ou pas connues, liées au volcan, dont tout le monde parle aujourd’hui, sans céder pour autant à la peur.
Le 15 septembre 1635, Pierre Belain d'Esnambuc débarque à la Martinique avec 150 colons français chassés de l’île de Saint-Christophe par les Anglais. Le flibustier normand pactise avec les Amérindiens puis leur fait la guerre en les accusant de tous les maux (anthropophagie notamment) pour s’emparer de leur territoire.
 

"La montagne de feu me vengera"


Les Amérindiens résistent pied à pied, mais leurs arcs et leurs flèches ne peuvent rien face à la puissance de feu des Français. Ils sont massacrés ou chassés vers les îles voisines.

Selon la légende, les derniers guerriers préfèrent se suicider plutôt que de se rendre. Ils se jettent dans la mer du haut d’une falaise, l’actuel tombeau des Caraïbes.
Avant de mourir, leur chef aurait formulé une dernière parole : "La montagne de feu me vengera." Profère-t-il une malédiction ce jour-là ? Si oui, parle-t-il du volcan qui ne dort que d’un œil ? Beaucoup expliqueront, par ses ultimes mots, l’éruption de la Montage Pelée qui fera près de 30.000 victimes quelques siècles plus tard en 1902.


Apparition de la Vierge Marie ?


Dix ans avant l’éruption de la Pelée, un phénomène inexpliqué survient au François, le 26 décembre 1892. Une paroissienne, Suzanne Mélan, et deux religieuses, sœur Saint-François et sœur Saint-Michel, affirment avoir vu la Vierge Marie. La première apparition se serait produite au petit matin et la deuxième à la nuit tombée.

Le curé du François, l’abbé Parel, s’empresse d’aller les voir, s’entretient avec elles séparément et consigne leurs témoignages par écrit. Très malade, Suzanne Mélan lui confie que la "Bonne mère" a prononcé une "phrase énigmatique", dont elle n’a pas compris tout le sens. Toutefois "il s’agit de péchés qui provoquent la colère de Dieu, de prières qui apaisent la justice."

L’abbé Parel est décontenancé. Il ne sait quoi penser. Il se rend à Saint-Pierre pour en parler à l’évêque mais se fait éconduire. Le prêtre note par ailleurs que, pendant les six jours qui ont précédé l’éruption, les églises étaient restées ouvertes 24h/24 et qu’elles étaient pleines à craquer. Les confessionnaux étaient assiégés. "Les hommes en arrachaient les femmes pour prendre leur place en disant : "Laissez passer d’abord les vieux pécheurs", écrit-il.

Quelques semaines après l’éruption, l’abbé Parel s’interroge :
 

Combien on a pu regretter depuis, après les malheurs du pays, après la catastrophe de Saint-Pierre, survenue quelques jours après la mort de Mademoiselle Mélan, qu’une enquête approfondie n’ait pu mettre à la prière.

Comme cette prédiction et cette attitude s’expliquent maintenant devant ces mots. Je vous promets de vous guérir si le miracle s’accomplit. Priez, priez pour qu’il s’accomplisse !


Pour celles et ceux qui ne croient ni à la malédiction amérindienne ni à une punition divine, qui se serait abattue sur une ville en perdition, les choses sont bien plus simples : l’éruption était difficilement prévisible, si l’on s’en tient aux connaissances et aux mentalités de l’époque. Ce qui n’empêche pas le débat sur l’évacuation préventive de Saint-Pierre, avant la date fatidique du 8 mai.

En revanche, un journaliste, un seul, avait prévu que l’éruption de la Montagne Pelée aurait des conséquences jusqu’en...France. Ce journaliste, c’est Paul Vibert. Il travaille à l’époque à la rédaction du Savoyard de Paris. Peu après la catastrophe, il publie une série d’articles pour prévenir les Parisiens de l’arrivée d’un phénomène exceptionnel qui risque, peut-être, d’effrayer certains, au point de leur faire croire à la fin du monde.

Le 1er novembre 1902, lorsque le phénomène en question se produit, le Savoyard de Paris claironne dans ses propres colonnes.
 

Depuis trois jours, le ciel, au couchant, est incendié de cinq à sept heures du soir, comme si la moitié de Paris était en feu, à telle enseigne que le préfet de police lui-même a cru, le premier jour, à à un vaste incendie.

Ce phénomène est produit par la réfraction de la lumière sur les cendres de la haute atmosphère qui nous viennent de la Martinique, à la suite des éruptions de la Montagne Pelée, phénomène que notre excellent collaborateur Paul Vibert avait annoncé et prédit exactement dans les articles qu'il a consacrés ici à la Martinique, au lendemain de la catastrophe, et qui se réalisent de point en point.


Plus d’un siècle après son réveil, la Montagne Pelée se rappelle au souvenir des Martiniquais. Avec le regain de l’activité sismique, ce sont également des personnages du passé, qui refont surface, comme le prisonnier Cyparis ou le cordonnier Léon Compère. Les deux survivants de l’éruption ont eu des destins différents, que nul, pas même eux, n’aurait pu prévoir.

Cyparis est sauvé par les murs de son cachot puis engagé par le cirque Barnum pour exhiber ses brûlures dans le monde entier. Il mourra dans l’oubli et la pauvreté à Panama en 1929. Compère échappe à la catastrophe en se cachant dans le sous-sol de sa boutique située place Bertin. Brûlé aux bras, aux jambes et à la poitrine, il reprendra le cours de sa vie jusqu’à son décès en 1936.