Statues déboulonnées, panneaux signalétiques détériorés en Martinique : et après ?

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Panneaux et plaques dégradés à Fort-de-France. ©Guy Etienne
Depuis mai 2020, la Martinique vit sous tensions. Entre la destruction de statues historiques, des panneaux publics tagués et l’effacement de certains noms de rues, quid des alternatives plus d’un an après ? La population attend les propositions des auteurs de ces faits, commis en plein Covid-19.

La Martinique a traversé bien des crises sociales et sociétales. La dernière en date la plus marquante remonte à 2009, lors de la grande grève contre la vie chère.

Plus de 10 ans après cette mobilisation populaire dont l’issue a laissé un goût amer à plus d’un titre, en particulier dans le secteur économique, c’est une autre forme de contestation qui a vu le jour. Celle-ci est davantage focalisée sur l’histoire, en dépit de la loi mémorielle du 21 mai 2001 (dite loi Taubira), relative à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité.

En effet, une partie de la société martiniquaise semble encore engluée dans un passé lointain, un des stigmates de la colonisation que le Président de la République Emmanuel Macron, a qualifié de "crime contre l’humanité" en 2017.

Après le démontage des statues de Victor Schoelcher le 22 mai 2020 à Fort-de-France, puis dans la ville qui porte son nom, les activistes à l’origine de cette initiative sont revenus à la charge 2 mois après.

Ils ont détruit celle de Joséphine de Beauharnais et de Pierre Belain d'Esnambuc à Fort-de-France, "dans un double mouvement de "décolonialisme" radical et de "cancel culture", comme le souligne le site geo.fr.

Ce n’est pas parce qu’on fait disparaître l’objet, qu’on fait disparaître l’histoire.

(Christelle Taraud - historienne, sur France info - 13/10/2020)

 

Des panneaux signalétiques vandalisés

 

Autres cibles des contestataires, des panneaux signalétiques et les plaques nominatives de certaines rues, des actes de vandalisme que déplorent les municipalités concernées. Ces dernières attendent en vain depuis plusieurs mois, les propositions alternatives concrètes des adeptes de l'épuration historique.

"Renommer, déboulonner, débaptiser, cannibaliser et après...? " s’interroge le collectif "la fabrique décoloniale", dans un manifeste publié sur sa page Facebook le 31 juillet 2020.

On aurait pu croire qu’avec les réseaux sociaux, le dialogue entre les différentes réflexions sur notre société aurait pu être facilité.

Bien au contraire. Des divisions nous sautent aux yeux et ne cessent de s’exacerber.

 

(…) Car en réalité, nous devons faire corps, nous devons nous rassembler au-delà de ce qui nous divise.

Quelle société martiniquaise désirons-nous ?

Comment apaiser les tensions mémorielles ?

 

(…) Ce pays ne peut plus se décider sur des coups de tête et des impulsions, changer de combat et de discours chaque semaine, "silon van", courir dans tous les sens comme des poulets sans tête (…).

(La fabrique décoloniale)

 

Amalgame entre passé esclavagiste et pandémie

 

Et quand l’histoire coloniale est combinée à la science sur les réseaux sociaux, cet amalgame suscite inévitablement des tensions supplémentaires au sein de la société.

Cet alliage, volontaire ou pas, a inspiré une nouvelle tribune à André Lucrèce. Le sociologue martiniquais s’est replongé en fait dans un de ses livres rédigé il y a une vingtaine d’années intitulé "Souffrance et jouissance aux Antilles", pour en extraire quelques paragraphes encore d'actualité selon lui. C'est une "contribution à l’analyse du désastre" précise l'écrivain.

Une réflexion de Tukaram, poète indien, a attiré mon attention : "Je suis venu de loin, dit-il. J’ai souffert de maux effrayants et j’ignore ce que réserve mon passé." 

 

Tout ici est vrai en ce qui nous concerne.

Et nous semblons attendre dans une instabilité fébrile, dans le foyer d’une identité fragile, les effets de ce passé.

 

Il ne s’agit pas pour nous d’entretenir avec le réel une relation faite de flous, de fantasmes et de fantômes au moment même où des effondrements et des tentatives de reconstruction sont en cours.

Or, le discours qui a en charge l’analyse, en est à implorer le passé de nous livrer le rhésus de notre identité.

 

Ces réminiscences réactionnelles cherchent le futur dans un passé enjolivé à leur guise, qui les aide à produire un discours dans lequel des idéalités se sont endormies pour toujours. 

"Chaque génération a comme devoir de penser son temps"

Fanon nous le rappelle avec vigueur : pour lui, l’absolu refus est celui "de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé".

 

Et on ne se rend pas compte que c’est là, matière à respecter notre histoire, à ne point la solliciter en excès, comme une soubrette dont on abuse, tout en n’assumant pas nos responsabilités : à savoir fertiliser notre conscience immédiate face à notre réalité tragique.

 

A l’opposé de ces exigences envers l’histoire, chaque génération a comme devoir de penser son temps, de créer des noyaux d’intelligibilité qui orientent notre action.

 

En l’occurrence, l’urgence est de faire face à la dévastation que nous subissons à cause d’un virus qui, sorti d’une commune présence d’espèces, tente de s’éterniser par la multiplicité des contacts humains.

(André Lucrèce *)

 

Si on ajoute au tableau les insultes et injures sur les réseaux sociaux, pour peu qu'on ne soit pas d'accord avec un autre internaute ou une "pensée" dominante, la défiance vis à vis de l’État et même le rejet de la France par une frange des citoyens martiniquais (dont certains politiciens), on est en droit de s’interroger sur l’adhésion au "pacte républicain" dans l’île, censé favoriser le vivre-ensemble, singulièrement en ces temps perturbés.

* André Lucrèce est membre du CCT (Comité Citoyen de Transparence) sur la gestion de la Covid-19 en Martinique. Sa nouvelle tribune intitulée "Souffrance et jouissance aux Antilles, une contribution à l’analyse du désastre", est à lire intégralement ci-après.

Nouvelle tribune d'André Lucrèce - 18 octobre 2021