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Elu représentant du peuple lors des premières élections législatives tenues après l’abolition de l’esclavage dans les colonies, Victor Petit-Frère Mazulime (1789-1854) a été le premier député martiniquais noir. Esclave affranchi, sa vie extraordinaire reste peu connue. Retour sur son parcours, occulté de nos livres d’histoire.


A mesure qu’il sentait monter son dernier souffle, alité dans la chambre de son hôtel particulier parisien, en cet hivernal samedi 28 janvier 1854, le cœur meurtri de n’avoir pas revu sa Martinique, Victor Petit-Frère Mazulime devait se remémorer ses premiers pas de représentant du peuple dans la salle des Quatre colonnes du Palais Bourbon après son élection en Martinique le 9 août 1848. Un souvenir chassant l’autre, au moment de passer de l’autre côté du monde, il devait aussi se rappeler son départ de son Fort-Royal natal, qu’il ne pouvait pas savoir définitif, sur ce navire qui l’emmenait vers les Etats-Unis, âgé d’à peine 13 ans, au service de son maître, le maréchal des logis Mottet, chef de la gendarmerie.
Muté à Paris, Mottet affranchit son esclave domestique. Il est engagé par le général Pernéty qui en fait son cocher et son homme de confiance. Le jeune homme se marie avec la femme de chambre de la fille du général. Le couple aura deux filles, dont l’une meurt jeune. La survivante, Uranie, ouvrira un pensionnat colonial pour jeunes filles au pays natal de son père.

Qu’a donc pu ressentir le représentant Mazulime en traversant la place de la Concorde avant de pénétrer en ce lieu du pouvoir ? De la fierté, certainement, d’avoir été choisi par les électeurs de sa terre natale. La sensation d’être écrasé sous le poids des responsabilités aussi. Et un immense soulagement, lui qui n’a pas ménagé sa peine pour que ses frères et soeurs esclaves soient enfin affranchis. Son entrée au palais abritant l’Assemblée nationale constituante bruisse de mille discussions et de cent discours depuis de longues semaines. Les représentants du peuple élus les 23 et 24 avril ont un programme chargé : la rédaction de la Constitution de la Deuxième République.

Le décret du 27 avril 1848 © esabolitions.culture.fr

Deux mois auparavant, la royauté est chassée. Du 22 au 24 février, les barricades fleurissent à Paris. Le peuple se révolte contre le roi Louis-Philippe et la Monarchie de Juillet, instaurée en 1830. Ce régime a remplacé celui de la Restauration mis en place en 1814 et 1815. Le dernier gouvernement de François Guizot est empêtré dans une crise économique et politique durable. Il choisit d’amplifier la répression des manifestations de l’opposition organisées dans toute la France sous la forme de banquets. En dépit de leurs désaccords, républicains et libéraux s’unissent pour mettre fin au régime de la monarchie constitutionnelle.

 

L’abdication de Louis-Philippe en faveur de son gendre, le duc Philippe d’Orléans, trop tardive, est vaine. L’un des porte-parole de la rébellion, le célèbre poète Alphonse de Lamartine, proclame la Deuxième République le 24 février à l’hôtel de ville aux côtés de Ledru-Rollin. L’heure du retour des libertés publiques a sonné, dans les colonies aussi. C’est l’effervescence chez les républicains.

Les partisans de l’abolition, natifs des colonies réfugiés ou en exil à Paris exultent. Mazulime est au centre de la bataille pour l’émancipation. Lui qui milite depuis tant de temps en faveur de la libération de ses frères de couleur est sur tous les fronts. Il se tient aux côtés de Cyrille Auguste Charles Bissette, le grand abolitionniste martiniquais condamné au bagne, puis réhabilité, qui tient la victoire de toute une vie.


La monarchie définitivement abolie


Le nouveau régime s’installe. Un gouvernement collégial provisoire de 11 membres signe plusieurs décrets instaurant le suffrage universel, l’interdiction de la peine de mort, le rétablissement de la liberté de réunion et de la liberté de la presse. Sans oublier la suppression de l’esclavage. Les élections législatives se tiendront tout le long de l’année 1848 à des dates différentes dans chacune des colonies. Le calendrier dépend de la prise d’effet du décret d’abolition et transformant les esclaves en citoyens. Ce sera le 9 août en Martinique, le 22 août en Guadeloupe, le 30 octobre en Guyane et au Sénégal. La Réunion et les comptoirs de Madagascar (Nosy-Bé et Sainte-Marie), ne sont pas représentés à l’Assemblée nationale constituante. 

Ce n’est pas la première fois que les colonies disposent de délégués à l’Assemblée nationale. Sous la Révolution, la Martinique a été représentée par Janvier Littée, homme de libre couleur, ou mulâtre. Les Noirs ne pouvaient pas être électeurs ni éligibles. Littée a siégé à la Convention nationale avec Jean Crassous de Medeuil et Michel Fourniols d’octobre 1793 à octobre 1795, puis au Conseil des Cinq-Cents avec ce dernier jusqu’en mai 1797. Arrivé au pouvoir en 1799, Napoléon Bonaparte supprime la représentation parlementaire des colonies. Les protestations des colons, les békés, et de leurs relais parisiens n’y changeront rien. Cette éviction sera prolongée durant trente ans sous la Restauration (1814-1830) et la Monarchie de Juillet (1830-1848).
 
Désormais, les habitants des colonies ont à nouveau le droit de choisir leurs députés. Il convient au préalable de refondre l’administration coloniale. Le ministre de la Marine François Arago, républicain, astronome et physicien renommé, nomme auprès de lui un sous-secrétaire d’Etat aux Colonies. C’est Victor Schoelcher, républicain, franc-maçon, précipitamment rentré de Saint-Louis du Sénégal où il était en campagne pour l’abolition.
 
Le lendemain de son arrivée à Paris, le 4 mars, Schoelcher met en place une commission, dont il est le président. Elle est chargée de « préparer, sous le plus bref délai, l'acte d'émancipation immédiate dans toutes les colonies de la République ». Ce qui implique d’accorder le droit de vote aux anciens esclaves et d’attribuer un patronyme à ceux qui n’en ont pas. La commission de 7 personnalités connues pour leur engagement abolitionniste siège sans désemparer dès le 6 mars.

© RMN-Grand Palais/Château de Versailles © © RMN-Grand Palais/Château de Versailles

 


Schoelcher écarte Bissette de la commission pour l’abolition


Hormis son président Schoelcher, le plus connu des membres de la commission pour l’abolition est le Martiniquais François-Auguste Perrinon, commandant dans l’artillerie de marine, premier homme de couleur natif des Antilles admis à l’Ecole Polytechnique, en 1842. En congé de l’armée, il se consacre à la production de sel dans sa propriété de Saint-Martin. Il a pu y démontrer que le salariat devait se substituer au travail gratuit. Il est l’un des plus influents des membres de la commission. Comme le haut fonctionnaire Henri-Joseph Mestro, en poste depuis
plusieurs années à la direction des Colonies du ministère de la Marine.

L’avocat parisien Adolphe Gatine en est aussi. Il a défendu les mulâtres martiniquais Cyrille Bissette, Jean-Baptiste Volny et Louis Fabien fils, accusés d’avoir distribué en 1823 une brochure réclamant l’égalité des droits entre Blancs et hommes de couleur. Autre membre important de la commission, Charles Gaumont, ouvrier horloger parisien, militant du mouvement prolétarien. Rédacteur à «L’Union », il avait publié en 1844 la pétition des ouvriers de Paris en faveur de l’abolition de l’esclavage. Deux secrétaires sont chargés de la rédaction des travaux : l’historien Henri Wallon, spécialiste de l’esclavage dans l’Antiquité, et Louis Percin, avocat martiniquais.

Au grand dam de ses amis, Bissette est écarté par Schoelcher, son rival. Les deux hommes poursuivent le même but mais ne s’entendent pas sur les voies et moyens pour y parvenir. Entre autres griefs, Bissette reproche à Schoelcher d’avoir voulu une émancipation progressive des esclaves. Durant une quinzaine d’années, ils échangent invectives et attaques. Rancunier, l’abolitionniste parisien reste insensible à une pétition des amis de l’abolitionniste martiniquais réclamant son insertion au sein de la commission.

Plusieurs membres de ce groupe de travail hésitent à accorder le droit de vote immédiatement aux esclaves d’hier. Selon l’historienne Nelly Schmidt, « la représentation des colonies à l'Assemblée par élection au suffrage universel avait provoqué la réticence de nombreux membres de la commission. Mestro, fonctionnaire responsable du Bureau des Colonies au ministère, mais aussi Perrinon et Gatine jugèrent l'octroi de droits politiques aux «nouveaux libres» dangereux, inapplicable dans des colonies où les antagonismes sociaux étaient encore si profonds. »
 
« les nègres sont de grands enfants, aussi peu capables de connaître leurs droits que leurs devoirs ». 
Froidefonds Desfarges

Il faut ajouter à ces tergiversations le mépris ouvertement affiché par les délégués des colons. «Applicable aux hommes âgés de plus de 21 ans, le suffrage dit universel fit l'objet des tentatives de réduction les plus fantaisistes. Les délégués des planteurs de Guadeloupe, Jabrun et Reizet, souhaitèrent par exemple que seuls « les libres avant l'émancipation générale » fussent admis à l'exercice de ce droit civique. Froidefonds Desfarges, délégué des colons de Martinique qui venait de remplacer Jollivet, récemment décédé, avait estimé que « les nègres sont de grands enfants, aussi peu capables de connaître leurs droits que leurs devoirs » nous dit Nelly Schmidt.

Ces réserves trouvent écho au sein de la commission. Mestro plaide la prudence et la patience. Perrinon craint que les futurs citoyens ne soient pas mûrs pour exercer le droit de vote. Il propose de prendre exemple sur l’expérience des colonies anglaises. L’esclavage y a été aboli en 1833 et le droit de vote appliqué progressivement. Si les anciens esclaves peuvent désormais choisir leurs représentants, ceci ne signifie pas ipso facto que ceux-ci défendront leurs intérêts. Elire des colons nostalgiques de l’esclavage n’est pas exclu.
Vidéo Mazulime 2

 

Voter oui, mais pour quel représentants ?


C’est la crainte exprimée par Mazulime. Venu présenter une « adresse des nègres et d’hommes de couleur » à la commission lors de sa séance du 11 mars, il expose sa crainte que les futurs affranchis, analphabètes et mal informés, soient influencés par les colons. Schoelcher lui rétorque qu’il y a des Blancs et des mulâtres capables de défendre la cause des Noirs. Mazulime est à moitié convaincu. Quelques semaines plus tard, sur les conseils de ses amis, il se porte candidat suppléant à la députation sur la liste républicaine aux côtés de Cyrille Bissette, Pierre-Marie Pory-Papy, le maire de Saint-Pierre, et Victor Schoelcher.

Le rapport final de la commission est adopté par le gouvernement provisoire. Le décret abolissant définitivement l’esclavage est publié au Journal officiel le 27 avril 1848. Il prend effet en Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion et dans les comptoirs du Sénégal et de Madagascar. L’interdiction de l’esclavage actée, les travailleurs serviles deviendront, du jour au lendemain, des citoyens libres, électeurs et éligibles.

Mazulime se prépare à la bataille, sans pour autant mener campagne dans sa circonscription. Vivant à Paris depuis de longues années, il s’est nourri de l’activisme déployé aussi bien par Bissette que par Schoelcher. Il se reconnaît aisément dans ce courant républicain, réclamant l’égalité des droits et un changement de régime dans les colonies.

D’après l’historien Marc Séfil, le courant républicain des années 1840 
« revendiquait une assimilation complète des colonies à la métropole. Les personnalités marquantes de ce courant étaient des membres de l’élite des gens de couleur comme François-Auguste Perrinon ou des notables comme Pierre Pory-Papy, qui s’étaient déjà illustrés sur le front de l’abolition. Mais on y trouve aussi des hommes de couleur de conditions plus modestes, comme Louisy Mathieu en Guadeloupe ou Victor Mazulime en Martinique. »


Un militant abolitionniste de longue date


Sans être un chef politique, Mazulime milite activement pour l’abolition. Il est trésorier général d’une association, « Les Enfants de l’Afrique », regroupant les partisans de l’émancipation des esclaves. Il participe aux réunions du comité de rédaction de La Revue des colonies, le journal mensuel fondé par Bissette pour propager ses idées. Il fait signer des pétitions aux côtés de Louis Fabien fils, compagnon de lutte de Cyrille Bissette et de Jean-Baptiste Volny. Des activistes efficaces.

Outre le décret d’abolition, un autre texte instaure le suffrage universel, réservé aux hommes de plus de 21 ans. Nelly Schmidt nous apprend que, tant en Guadeloupe qu’en Martinique, «des campagnes électorales particulièrement vives, auxquelles les loges maçonniques prennent une part déterminante, s’ouvrent dès le lendemain de l’abolition. Des clubs politiques, de nouveaux journaux sont créés, la participation électorale dépassant parfois le taux de 70% lors des premiers scrutins des années 1848-1850. (…) Les élections législatives ont lieu dès août 1848 en Guadeloupe et en Martinique, organisées en fonction du décret instaurant le suffrage universel masculin du 5 mars 1848 et des instructions accompagnant le décret d’abolition de
l’esclavage ».
Vidéo Mazulime 2
La participation est forte. Faute de disposer du nombre précis des électeurs inscrits, Nelly Schmidt la situe entre 52 et 58 %. Cyrille Bissette l’emporte avec 96 % des voix. Pierre Pory-Papy est second avec 93 %. Il est suivi par Schœlcher qui obtient 92 % des suffrages des 33.743 votants. Ce dernier totalise 47% en Guadeloupe, quand François-Auguste Perrinon obtient 48 % et Louisy Mathieu, né esclave comme Mazuline, 34 %.

Elu en Guadeloupe et en Martinique, Schœlcher choisit de représenter la Martinique. Il laisse son siège de Guadeloupe à son suppléant, Louisy Mathieu. L’élection de Bissette est annulée, en raison de son ancienne condamnation au bagne. Il est contraint de laisser son siège au suivant de liste, Mazulime. Vivant à Paris, celui-ci se rend au Palais Bourbon dès qu’il apprend son élection, plusieurs semaines après ce fameux 9 août gravé à jamais dans sa mémoire, ce jour où la Martinique a choisi librement ses députés.

Devenu coutumier des arcanes parlementaires, le citoyen Victor Petit-Frère Mazulime ne cesse de batailler ferme pour défendre la nouvelle Constitution. Le texte adopté le 4 mai consacre, entre autres libertés fondamentales, l’abolition de l’esclavage. Vraisemblablement lassé des joutes politiques incessantes, mais ô combien rassuré quant à la solidité des nouvelles institutions coloniales, il se retire peu à peu de la vie publique.

© Martinque1ere- Assemblée Nationale

Rentier, propriétaire d’un hôtel particulier dans le 6 ème arrondissement de Paris, rue Duguay-Trouin, il ne se présente pas aux élections de 1849 destinées à mettre en place l’Assemblée nationale législative. Il rendra hommage au régime en ces termes : «Honneur et reconnaissance à la République française qui a rendu la liberté aux noirs. Je fus nommé en août 1848 le premier de la race noire représentant du peuple par 18 492 nouveaux citoyens à l'Assemblée constituante. Je dois cette reconnaissance à la République seule. Aussi je dis : vivons et mourons pour elle ». C’est ainsi qu’en ce 28 janvier 1854, Mazuline, venu au monde esclave, peut s’en aller la conscience tranquille, la paix intérieure gagnée, la dignité obtenue, la liberté conquise. Né enchaîné, il s’en va en homme libre.