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Des Tonga au Pérou, le calvaire des habitants d'Ata, raflés par des marchands d'esclaves

Des Tongiens raflés par des marchands d’esclaves australiens et néo-zélandais, pour être vendus au Pérou. C’est cette histoire vraie que raconte Scott Hamilton, un sociologue néo-zélandais, dans son nouveau livre, “The stolen island” – en français: l’île volée.

Entre 1862 et 1864, les esclavagistes péruviens et leurs complices ont quadrillé l'océan Pacifique pour kidnapper des esclaves, un peu partout, de Rapa Nui à Kiribati, en passant par Tokelau et Ata. © HE Maude
© HE Maude Entre 1862 et 1864, les esclavagistes péruviens et leurs complices ont quadrillé l'océan Pacifique pour kidnapper des esclaves, un peu partout, de Rapa Nui à Kiribati, en passant par Tokelau et Ata.
  • Caroline Lafargue ABC Radio Australia pour NC1ère
  • Publié le , mis à jour le
En 1863, Thomas Mc Grath, ancien bagnard irlandais déporté, devenu capitaine de baleinier basé en Tasmanie, s’est reconverti dans la capture et le transport d’esclaves, un commerce qu’il espère plus juteux. Son équipage comptait des marins néo-zélandais et tasmaniens.
À bord du Grecian, Thomas Mc Grath les a menés sur l’île d’’Ata, située dans l’extrême sud des Tonga d’aujourd’hui, à 150km au sud de Tongatapu et 2000 km au nord de la Nouvelle-Zélande. L’îlôt était un tout petit confetti d’1.5 km de long, mais les habitants avaient su mettre en valeur le peu de terres dont ils disposaient, cultivant de la canne à sucre, des bananes, des pommes de terre, des ignames, des melons, etc...
 

Pour les attirer sur son navire, le capitaine Mc Grath leur fait cuisiner un festin

La moitié des habitants de l’île, soit 144 hommes, femmes et enfants, répondent à l’invitation. Aussitôt qu’ils sont à bord, le capitaine Mc Grath fait verrouiller les soutes. Le piège se referme.  
« Ensuite le capitaine est allé à la rencontre d’un navire qui avait été envoyé depuis le Pérou, et qui l’attendait au nord de Pukapuka, aux Îles Cook. Thomas Mc Grath a alors vendu ses esclaves au capitaine de ce bateau, le “General Prim”.  Le navire est arrivé au Pérou 3 semaines plus tard », raconte Scott Hamilton. 
Officiellement, l’esclavage avait été aboli dès 1855 par le Pérou, indépendant depuis 1821. Mais en 1862, pour satisfaire les exploitants, le parlement avait vote une loi autorisant le « recrutement » de travailleurs dans les îles du Pacifique. Ils devaient signer des « contrats », pour venir s’installer en tant que « colons » au Pérou, après avoir travaillé 3 ans en étant quasiment pas payés. Au lieu de faire signer des contrats, la flotte envoyée par le Pérou dans le Pacifique a simplement enlevé de force des centaines d’insulaires.
 

Les captifs tongiens arrivent au Pérou juste après l'abolition de l'esclavage 

Dès 1863, les rafles des esclavagistes péruviens était connues de tous dans le Pacifique. Les journaux de l’époque publiaient des interviews de rescapés. Des pasteurs ont protesté, les autorités coloniales françaises à Tahiti ont fait un procès au capitaine d’un navire négrier, et exercé des pressions sur le gouvernement péruvien pour qu’il mette fin à la traite, de même qu’Abraham Lincoln, le Président américain.
« Les Tongiens sont arrivés juste après l’abolition de l’esclavage par le gouvernement péruvien, qui avait cédé aux intenses pressions de plusieurs gouvernements étrangers. Donc les Tongiens enlevés n’ont jamais travaillé en tant qu’esclaves. Ils ont été parqués dans un énorme entrepôt sur le port de Callao. Ils y ont rejoint des centaines de Polynésiens et de Micronésiens, kidnappés un peu partout dans le Pacifique, et qui croupissaient dans cette geôle. Une épidémie de variole s’est alors déclarée. Et donc les esclaves qui attendaient leur rapatriement dans cet entrepôt sont morts par dizaines. Les autorités péruviennes ont paniqué et pris une très mauvaise decision. Ils ont demandé aux propriétaires et aux capitaines des bateaux d’esclaves de les ramener chez eux. Evidemment, ils n’avaient pas beaucoup de scrupules. Donc les Tongiens sont montés dans les bateaux, avec  plusieurs centaines d’autres Polynésiens. Et au lieu de les ramener chez eux, les esclavagistes les ont débarqués sur l’île Cocos, au large du Costa Rica. Et la plupart d’entre eux sont morts de faim et de la variole sur cette île. »

© Scott Hamilton
© Scott Hamilton

 

Le capitaine Mc Grath, mort à Tahiti 

En tout, 429 insulaires du Pacifique avaient été parqués sur l’île Cocos. Puis, un navire péruvien est venu chercher les 38 survivants et les a transférés dans le port de Paita, au Pérou. C’est là que les historiens ont perdu leurs traces.
Quant au capitaine esclavagiste, Thomas Mc Grath, « son certificat de décès indique qu’il est mort à Tahiti. C’est frustrant de savoir qu’il n’a jamais été jugé pour ce qu’il a fait »,regrette Scott Hamilton.
« Il y a de nombreux descendants des rescapés de la rafle des marchands d’esclaves. Environ la moitié des habitants de ‘Ata ont échappé à la rafle. Le Roi des Tonga leur a offert des terres sur l’île voisine d’Eua, plus grande, située au nord d’’Ata (donc ‘Ata a été totalement désertée en 1863 et aujourd’hui encore, l’île n’est pas habitée, NDLR). Les Ataiens y ont créé leur village, Kolomaile. Et les descendants vivent encore aujourd’hui dans ce village. Et ils continuent à raconter cette histoire de 1863, la tradition orale la perpétue. »
Les récits de cette mémoire orale accusent des Tongiens d’avoir vendu les habitants d’’Ata. Mais cette version est peu probable. D’autres récits affirment que des Ataiens ont survécu et ont fait souche au Pérou. Là encore, on n’a pas d’éléments factuels pour étayer cette thèse.
 

Un chapitre honteux et méconnu de l’histoire de la Nouvelle-Zélande

Pour Scott Hamilton, la participation des marins néo-zélandais à cette rafle d’esclaves sur ‘Ata montre que « la Nouvelle-Zélande a joué un rôle vraiment important dans la traite des esclaves (blackbirding) au XIXème siècle. »
Selon le sociologue, à la fin des années 1860, au moins 16 navires néo-zélandais ont participé au blackbirding aux îles Fidji. « Mais les Néo-Zélandais préfèrent penser que leur pays n’a pas été impliqué dans cet esclavage à grande echelle ou les mauvais traitements infligés à d’autres, ils préfèrent se voir comme une exception par rapport aux pratiques de pays comme les États-Unis et l’Australie », explique l’écrivain.  « C’est un chapitre sombre de l’histoire néo-zélandaise, qui n’a pas été vraiment explore ou débattu. »

 

Sources:

Cet article est basé sur les interviews de Scott Hamilton réalisées par Pacific Beat, l'émission d'ABC, et par le quotidien néo-zélandais Otago Daily Times
D'après Caroline Lafargue - ABC Radio Australia


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