guadeloupe
info locale

La dépigmentation volontaire de la peau, un fléau qui touche aussi la Caraïbe

société
Vybz Kartel
Le chanteur de dancehall jamaïcain Vybz Kartel, avant et après sa dépigmentation volontaire de la peau.
Ce 16 novembre a lieu la première journée mondiale de prévention sur la dépigmentation volontaire et du défrisage. Le blanchiment de la peau est une réalité dans la Caraïbe. Le chanteur Vybz Kartel en est l'un des exemples... Une pratique qui peut avoir des conséquences désastreuses sur la santé.
Il y a quelques jours, la chanteuse Spice a mis fin à un brillant coup de communication. Après trois semaines d’absence, l’artiste jamaïcaine est revenue sur les réseaux sociaux en s’affichant avec la peau décolorée, pour faire la promotion de son nouveau single. S'il ne s'agissait que de maquillage pour cette artiste, la dépigmentation volontaire de la peau est un fléau également dans la Caraïbe. Mais, le phénomène va parfois plus loin et prend une autre forme, on parle de "blanchiment de la descendance". 
 

Spice, une décoloration de la peau engagée

"Rien de mal avec un nouveau départ"... C’est avec cette phrase que Grace Latoya Hamilton alias Spice a accompagné l’unique photo de son compte Instagram où elle est apparue la peau blanchie. La chanteuse jamaïcaine a toujours été appréciée pour son teint noir, mais elle a choisi de supprimer toutes ses anciennes photos pour les remplacer ensuite par d’autres avec sa "nouvelle carnation".
Spice, chanteuse jamaïcaine
Dans les minutes qui ont suivi, de nombreuses moqueries et insultes ont été publiés. La plupart des internautes ont pensé qu’elle avait changé de couleur de peau comme d’autres célébrités avant elle, parce qu’elle ne s’assumait plus. Vybz Kartel, le chanteur de dancehall en est l'exemple le plus célèbre. En 2011,  il choquait sa communauté en apparaissant pour la première fois la peau blanchie. Un choix d'utiliser des produits assumé par Vybz Kartel. Il a même lancé une marque de savon et de produits éclaircissants. 

Au final, c’est tout l’inverse pour Spice... Ce buzz a été orchestré pour promouvoir son nouveau single "Black Hypocrisy" où la chanteuse dénonce l’hypocrisie de la communauté noire sur le sujet. "Les femmes noires perdent confiance en elle parce qu’on associe le mot ‘’moche’’ à notre teint". "On m’a dit que je serais allé plus loin si j’avais une couleur de peau plus claire".  
Dans son clip, Spice ne fait pas que dénoncer puisque, entourée de plusieurs femmes, elle vante la beauté des femmes à la peau plus foncée en expliquant qu’elle a toujours été à l’aise avec sa couleur de peau.
Selon elle, les femmes "jugées trop noires, sont moquées par leur propre communauté et sont toujours critiquées même lorsqu’elles décident de se blanchir la peau". 
La chanteuse a ensuite expliqué sur son compte Instagram qu’elle n’avait pas fait tout ça pour un "coup de pub" mais pour "créer une prise de conscience".
 

Le blanchiment, une pratique ancienne

Le blanchiment de peau a un aspect santé indéniable, mais aussi psychologique. C’est un phénomène de société présent dans de nombreux pays, depuis très longtemps. Les produits sont sous plusieurs formes : crèmes, savons, laits, gels, se vendent comme des petits pains mais avec des composants dangereux (plomb, sel de mercure, cortisone, eau de javel, hydroquinone).

La dépigmentation de la peau serait née dans les années 60 aux Etats-Unis. Des ouvriers noirs auraient découvert le pouvoir blanchissant de l’hydroquinone, un produit toxique, en travaillant sans protection dans des fabriques de jeans et de caoutchouc. C’est ainsi que ce phénomène s’est propagé dans le pays aussi bien chez les femmes que chez les hommes. Même si l’Afrique reste l’un des continents où l'on pratique le plus la dépigmentation.
"Xessal" au Sénégal, "Bojo" au Bénin, ou encore "Tchoko" au Congo, la pratique à différents noms en fonction du pays.
Pour des raisons culturelles, les Asiatiques et les Indiens pratiquent également l’éclaircissement de la peau. L’Asie serait même le premier continent où le blanchiment existe.
Un phénomène constaté par Isabelle Mananga-Ossey, experte de la lutte contre le blanchiment de la peau et du défrisage. Ce 16 novembre, elle doit intervenir à Genève, en Suisse, à l’OMS (Organisation mondiale de la santé) à l’occasion de la première journée mondiale de prévention sur la dépigmentation volontaire et du défrisage.

Isabelle Mananga Ossey, Fondatrice et porte-parole de l'ONG Label Beauté Noire

 

Des produits chers et souvent dangereux

Le débat fait rage depuis des années. En France, l’hydroquinone est interdite dans les produits de beauté depuis 2001, mais elle continue à se vendre illégalement. Il a fallu trouver des solutions ‘’moins dangereuses et légales’’ pour celles et ceux qui se blanchissent la peau et qui sont prêts à en mettre le prix.
L’ancienne génération utilisait des crèmes, la nouvelle utilise des injections et des pilules. 
Pour ceux qui peuvent dépenser 1 500 à 2 500 euros la boite de 10, il existe les injections de glutathion. A l’origine, le produit était administré oralement dans le traitement de maladies dégénératives telles Parkinson ou l’Alzheimer. Les scientifiques ont fini par découvrir qu’utilisé à forte dose, cet antioxydant bloque la synthèse de la mélanine et entraîne un éclaircissement de la peau. Les firmes cosmétiques n’ont pas tardé à détourner cet effet secondaire du glutathion à des fins esthétiques.
Isabelle Mananga-Ossey est lanceuse d’alerte auprès des autorités publiques et depuis près de 20 ans, avec son ONG Label Beauté Noire et son équipe elle met en relation les patients, en relation avec des spécialistes. Elle aide des femmes aussi bien africaines, indiennes, asiatiques à se reconstruire. Et depuis quelques années, elle remarque l’arrivée des femmes et des jeunes filles caribéennes. 

Isabelle Mananga Ossey, Fondatrice et porte-parole de l'ONG Label Beauté Noire

 

Blanchiment de la peau et blanchiment de la descendance

A l’heure où le mouvement ‘’Black is beautiful’’ prend à nouveau de l’ampleur, la dépigmentation artificielle de la peau apparaît plus que jamais comme un fléau sanitaire et social.
L’idée prépondérante comme quoi l’éclaircissement de la peau est synonyme d’une volonté de ressembler à une personne blanche ne serait pas exacte pour tous. Certains revendiquent un choix esthétique. Cela reviendrait à la même chose pour certaines adeptes que mettre des extensions, se décolorer les cheveux ou de se maquiller.
Selon Juliette Sméralda, sociologue martiniquaise qui étudie la dépigmentation volontaire depuis des années, aux Antilles, le blanchiment se fait autrement … de manière biologique.

Juliette Sméralda, sociologue


A écouter l'interview intégrale de Juliette Sméralda sur le sujet :

Juliette Sméralda, sociologue




 
Publicité