Ce n’est pas facile d’être clandestin en France, même pour ceux qui, coûte que coûte, s’investissent dans le pays, participent à l’économie locale, pour survivre et aider ceux restés dans leur pays d’origine.
C’est le cas des travailleurs haïtiens que nous avons rencontrés à Marie-Galante et dont nous relatons les témoignages depuis hier (mardi 16 janvier 2024).
Edez, 65 ans, est en Guadeloupe depuis 33 ans. Son frère Kinston, 63 ans, est dans l’archipel depuis 20 ans. Aucun des deux n’a, à ce jour, obtenu un titre de séjour, sésame qui leur aurait permis d’avoir une vie sereine, dans le territoire.
En revanche, Alix, 53 ans, après 17 ans d’une vie de sans-papiers, se dit enfin libre. Il a été régularisé il y a 4 ans.
Une vie sous les radars... autant que possible
Les conditions de vie des travailleurs sans papiers ne sont pas enviables. Leur situation de clandestins rend leur existence compliquée : sans reconnaissance légale, ils n’ont pas d’adresse officielle, ni de liberté de déplacements.
Il découle de leur situation une obligation de vivre cachés.
Ceux que nous avons approchés vivent donc "prisonniers" de l’île aux cent moulins, tout en contribuant à l’économie de ce territoire, notamment à la vie du petit commerce.
Edez et Kinston vivent dans un abri fait de tôles et de matériaux de récupération, dans les bois. Le propriétaire du terrain leur a permis de s’installer gratuitement, suite à un accident : Edez a dû être hospitalisé durant 10 jours, alors qu’un bœuf l’a traîné sur plusieurs mètres. Edez n’a pas accepté le dédommagement que voulait lui donner le maître de l’animal. Ce dernier lui a donc cédé la jouissance d’une de ses parcelles de terre, aussi longtemps qu’il le souhaite.
Personne ne peut nous obliger à partir d’ici, parce que nous sommes sur ses terres et c’est lui qui nous a dit de faire notre carbet sur place et d’y rester.
Edez, 65 ans, travailleur clandestin de nationalité haïtienne [traduction du créole haïtien]
Dans leur "carbet" (comme ils le nomment), il n’y a ni eau courante (un bac est installé derrière la case), ni électricité ; il y a juste une installation à énergie solaire, pour une lampe et, surtout, pour charger leur petit téléphone, très utile pour rester en contact avec les proches restés en Haïti, ou encore exilés à Miami (Etats-Unis).
Pas de réfrigérateur. Pour cuisiner, ils ont une bouteille de gaz et un réchaud.
Sur place, ils vivent sans se faire remarquer, quelque peu masqués par la végétation.
Ils ne quittent jamais Marie-Galante, mĂŞme pas pour se rendre en Guadeloupe continentale.
Nous vivons cachés parce que, quand on n’a pas de papiers, il faut vivre caché. Si on avait des papiers, on aurait vécu dans un bel endroit, avec de l’électricité et tout ce qu’il faut.
Edez, 65 ans, travailleur clandestin de nationalité haïtienne [traduction du créole haïtien]
L’intérieur de la case est impeccablement tenu, notamment grâce au passage régulier de Marie qui, elle, a obtenu un titre de séjour.
C’est ma famille ! Comme ce sont des garçons, je viens faire de petits nettoyages, des repas pour eux. Quand on n’a pas de papiers, on est toujours en difficulté, parce qu’on n’est pas libres, on ne sort pas comme on veut, on ne se déplace pas librement. S’ils tombent malades, ils n’iront pas à l’hôpital en Guadeloupe. S’ils ont besoin d’aller dans le bourg de Grand-Bourg, ils le font en cachette.
Marie, ressortissante haïtienne en situation régulière [traduction du créole haïtien]
Les deux hommes se déplacent à pied, ou sur leur vieille bicyclette.
Ils ont leurs habitudes dans plusieurs petits commerces de leur commune de résidence, où ils font leurs courses. Si bien que les habitants alentour les connaissent.
Dévoués, mais précaires
Edez et Kinston sont des ouvriers agricoles. Avec plusieurs autres clandestins, ils jouent un rôle essentiel dans la filière canne, sur cette île où plus de 80% de la récolte se fait à la main. Mais chacun semble fermer les yeux sur cette réalité économique ; rien n’est fait pour améliorer le sort de ces travailleurs de l’ombre.
Dans ce contexte, les sans-papiers sont à la merci d’employeurs, dont ils ne connaissent parfois même pas le nom. Les planteurs les appellent souvent au pied levé ; il arrive qu’ils ne soient prévenus que le soir pour le lendemain, ou le jour même. Ces producteurs passent ensuite les récupérer en voiture, à l’heure dite, pour les conduire sur leur lieu de travail, pour la journée.
Ils travaillent chaque fois que nécessaire, y compris les jours fériés.
Le montant de leur rétribution n’a pas augmenté, depuis fort longtemps : 50€ le matin (de 6h00 à 12h00) et 25€ l’après-midi (de 13h00 à 16h00)... sauf quand le planteur en décide autrement.
Nous travaillons dur, mais la préfecture n’en a que faire. Je n’obtiens pas pour autant des papiers ! Je suis là depuis 1991. 33 ans !
Edez, 65 ans, travailleur clandestin de nationalité haïtienne [traduction du créole haïtien]
Ces Haïtiens se sentent laissés-pour-compte, malgré leur dur labeur au service d’une agriculture, dont le modèle ne subsisterait pas sans leur contribution.
Ils œuvrent sans garanties, sans sécurité, sans couverture sociale et sans l’espoir d’obtenir une retraite quand ils n’auront plus la force de couper la canne. Dans un pays de droit, il regrette que leur sort n’importe pas à l’Etat.
Par moments, ces précaires ne sont même pas payés, par des donneurs d’ordre peu scrupuleux.
Un homme nous a employés durant deux ans et ne nous a pas encore payés, parce que nous n’avons pas de papiers. Deux ans ! On a travaillé pour lui le matin, comme l’après-midi : on a semé la canne, coupé la canne, arraché la canne. On a beaucoup travaillé pour cet homme. Là où les engins ne pénétraient pas, nous nous étions dans la boue, dans la canne à travailler. Quand on lui a demandé notre argent, il a dit qu’il n’a pas le temps d’aller à la banque, jusqu’à présent.
Jean, travailleur clandestin de nationalité haïtienne, en Guadeloupe depuis 2004 [traduction du créole haïtien]
Loin des leurs
Comment ces ressortissants étrangers vivent-ils leur exil, loin de leur terre natale ? Un exil sans retour possible, en l’absence de titre de séjour, document qui leur permettrait de revenir ensuite sur le territoire français.
Edez a quitté les siens et son pays en 1991. Même après tant d’années, il peine à masquer sa souffrance, quant à cet éloignement. Son petit téléphone (sans option) est son seul lien avec ses proches restés en Haïti. Il se sent investi d’une mission vis-à -vis d’eux.
Comme je travaille, je dois leur porter assistance. Je leur envoie un peu d’argent pour qu’ils vivent, selon ce que j’ai. Si j’ai 200€, je leur envoie 100€, pour manger, pour boire. Parce que tout est cher en Haïti.
Edez, 65 ans, travailleur clandestin de nationalité haïtienne [traduction du créole haïtien]
Les immigrés haïtiens savent que, malgré leur statut précaire en Guadeloupe, leur situation demeure plus enviable que celle de leur famille restée dans un pays gangrené par la violence.
Tout est mauvais. On voit bien les problèmes du pays. Désormais, ils mettent le feu au pays ! Malgré tout, si j’ai des papiers, j’irai faire un tour. Mais, clairement, la situation est pire en Haïti. Depuis que je suis parti, c’est pire. Ce sont les bandits qui dominent.
Edez, 65 ans, travailleur clandestin de nationalité haïtienne [traduction du créole haïtien]
Avec tout ce que j’ai vécu ici, avant d’être régularisé, j’ai songé à rentrer chez moi, pour arrêter de voir autant de misère, alors que j’étais venu pour voir ma vie changer. Mais, rentrer au pays, c’est pire. J’ai préféré rester.
Alix, 53 ans, travailleur Haïtien en règle [traduction du créole haïtien]
Même avec un titre de séjour, Marie hésite à rentrer au pays. La Guadeloupe est, de son point de vue, une terre d’asile pour les ressortissants haïtiens, menacés dans leur pays.
Les bandits font la loi, ils font ce qu’ils veulent, ils tuent, ils violent, ils multiplient les actes malhonnêtes. Du coup, même quand on a des papiers, c’est difficile de se rendre sur place. J’y suis allée en 2018. Mais depuis l’assassinat du président, je ne peux pas repartir, dans la mesure où les bandits contrôlent le pays. On risque le kidnapping, de se faire prendre tout ce qu’on a, on dirait que la loi est du côté de ces malfaiteurs, pour piéger les malheureuses et les malheureux. Du coup, on est dans l’impossibilité de retourner vivre chez nous.
Marie, ressortissante haïtienne en situation régulière [traduction du créole haïtien]
Les Haïtiens du monde prônent l’association du gouvernement haïtien et de la communauté internationale, pour rétablir la situation du pays, au profit de ses ressortissants.
POUR ALLER PLUS LOIN/
Les podcasts "Prof’îles" de Josiane Champion, partie à la rencontre de ces travailleurs haïtiens, sont à écouter intégralement > en cliquant ici.