#15 Confinée dans la tête... d'une fillette !

coronavirus
Emmelyne Octavie confinée dans la tête de
©Illustration - Samuel Figuière
Au début, chaque matin, je demandais à maman :
— Y a toujours le Corona dehors ?
— Oui mon cœur.
— Et c’est quand qu’il rentre chez lui ?
— Bientôt !
Puis, je retournais jouer avec mes petits frères. On s’amuse à capturer pleins de monstres qui sont invisibles comme le Covid. On essaye de les tuer avec des pistolets à eau. Mais ils ne meurent jamais. Tous les jours, après les devoirs sur la petite table du salon, on recommence ce même jeu. Sauf qu’aujourd’hui, j’ai envie de jouer à rien.
— Tu viens jouer au Corona avec nous dans le jardin ?
— Non !
— Pourquoi ?
— J’ai plus envie de jouer à la guerre.
— Tu veux jouer à TikTok ?
— Non plus !
— Tu veux qu’on joue au Mc Donalds ou à Burger King ?
— Tu veux jouer à compter les carreaux de la cuisine ?
— Non ! Je veux simplement retrouver la vraie vie.
Le soir, je demande à papa :
— C’est quand qu’on pourra sortir ?
— Bientôt ma puce !
— Mais c’est combien de jours bientôt ? Tu peux me montrer sur les doigts ? Ça fait longtemps que vous dites bientôt maman et toi.
Papa tourne la tête. Les parents disent que ce n’est pas bien de mentir, mais on dirait que tout le monde nous ment tout le temps maintenant, surtout le président. Ça m’énerve quand il fait des mensonges à la télévision. J’essaye de faire comme les grands. J'écoute la radio quand papa et maman suivent les infos. Je comprends seulement que, dehors, les gens meurent à la pelle et que pour ne pas mourir, faut rester à la maison et porter un masque. Mais, nous, on a pas de masques. On a seulement une petite maison. Peut-être qu’on va mourir dedans. Le monsieur de la radio, il a dit le nom des gens qui sont morts aujourd’hui. Je sais pas si la maîtresse est déjà morte. Si Nicolas est déjà mort. Si Astrid est déjà morte. Si Malaïka est déjà morte. Si la maîtresse du CP A est déjà morte. Si le hamster de la classe est déjà mort. Si les dames de la cantine sont déjà mortes. Quand on retournera à l’école, si nos parents nous laissent y retourner un jour, il y aura plus de chaises vides que d’enfants. On n’a même pas eu le temps d’abîmer nos cartables cette année. On dirait un cauchemar dans un rêve. Mes petits frères n’arrêtent pas de demander :
— Papa, on peut inviter Louis-Junior à la maison ?
— Pas maintenant, les garçons !
— Mais c’est quand qu’on pourra inviter Louis-Junior ? Il nous manque.
— Bientôt…
Si on peut pas inviter Louis-Junior, c’est peut-être qu’il est déjà mort et ses parents aussi. Peut-être que personne nous dit rien pour pas nous faire de la peine.
Avant, quand papa disait « bientôt » il souriait. Maintenant on dirait qu’il est triste. Il fait la même tête que maman. Nous aussi nous sommes tristes mais il faut qu’on soit forts pour nos parents. Avec mes petits frères, on reste sages pour ne pas leur causer plus de peine. On chuchote pour ne pas faire de bruit. On court sur la pointe des pieds. On respire juste ce qu'il faut et on discute plus pour faire ce qu’on veut pas faire. Le Corona nous apprend à devenir grands.
Papa et maman répètent tout le temps qu’ils n’en peuvent plus, qu’ils sont à bout de souffle. Pour leur donner du courage, le soir, après le journal, on serre fort nos parents dans nos bras.
— Tu pleures papa ?
….
— Toi aussi t’as peur de mourir ?
….
— Faut pas être tristes. Bientôt ça ira.
Et tous les trois, on leur répète en chœur avec nos p'tits garages :
— Bientôt… ça ira !

Emmelyne OCTAVIE,"Confinée dans la tête de..."
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