Félix Eboué, l’homme qui a permis mais n’a pas vu la Libération

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Félix Eboué ©ina.fr
Né à Cayenne en 1884, gouverneur du Tchad puis gouverneur général de l’Afrique Equatoriale Française (AEF), Félix Eboué reste pour l’éternité l’un des grands hommes de la Libération. Récit d’un guyanais qui a entendu l’appel du Général de Gaulle, le 18 juin 1940.
Il y a 74 ans, une voix changea à jamais le destin de la Nation. Occupée par l’Allemagne nazie, administrée par le régime de Vichy, la France connaît l’une des pages les plus sombres de son histoire. Pourtant, un homme exilé à Londres prend la parole, sur les ondes de la BBC, et appelle les Français à ne pas cesser le combat. Par son célébrissime appel, le Général de Gaulle fonde la Résistance.

Un gouverneur humaniste

L’Histoire a coutume de retenir Albert Camus, Jean Moulin, Stéphane Hessel ou encore Guy Môquet comme les figures tutélaires de la Résistance. Or, c’est omettre un homme sans qui la France n’aurait pu triompher de la barbarie nazie : Félix Eboué.

Né à Cayenne le 26 décembre 1884, Félix Eboué obtient son baccalauréat à Bordeaux, avant de rallier l’Ecole coloniale à Paris. Humaniste, Eboué passera au total vingt ans au service de l’Afrique Equatoriale Française. Trois mots caractérisent son engagement : légalité, neutralité et équité, à rebours de la gouvernance opérée dans les autres colonies.

Le ralliement d'Eboué à la France Libre, un tournant de la guerre

Développant l’AEF tout en respectant la population locale, Félix Eboué entend l’appel du Général le 18 juin 1940. Le jour même, il se rallie à la France Libre. Le 26 août, il proclame avec le colonel Marchand le ralliement du Tchad au général de Gaulle. Une parcelle de « terre de France » rejoint ainsi la lutte, offrant une légitimité politique à la France Libre.

Sous l’action de Félix Eboué, l’AEF devient une plaque tournante géostratégique au service de la France Libre, d’où partent les premières forces armées dirigées par les généraux Koenig, Larminat et Leclerc.

Hélas, Félix Eboué meurt le 17 mai 1944, à l’Hôpital français du Caire, quelques jours avant la Libération. Aujourd’hui au Panthéon, Eboué compte parmi les plus grands serviteurs de la France et comme un repère dans la mémoire antillaise, africaine et guyanaise.
"Jouer le jeu"
À l'occasion de la distribution des prix du lycée Carnot à Pointe-à-Pitre le 1er juillet 1937, Félix Éboué prononce un discours qui restera dans les mémoires, intitulé "Jouer le jeu". Morceaux choisis.

"J'avoue, Monsieur le Professeur, que, quelqu'envie que j'ai de vous taquiner! Je suis obligé d'être chic et d'apporter l'adhésion totale, sans réserve, du sportif et de l'administrateur qui a toujours essayé de jouer le jeu comme vous l'avez si lumineusement conçu et exposé. [...] Suivez votre maître, l'éminent Professeur Meyer qui a bâti à votre intention une doctrine de l'action. On vient de vous exposer que, si vous avez vraiment la volonté de le désirer, votre destin se poursuivra sous le signe de votre liberté. [...] À cette jeunesse généreuse et spontanée, n'ai-je pas le devoir, me tournant vers elle, de l'adjuger, à mon tour, de rester indépendante? N'ai-je pas pour obligation de lui dire : Ne te laisse pas embrigader, ne souffre pas que l'on enseigne comme suprême idéal le fait de marcher au pas, en colonnes parfaites, de tendre la main ou de montrer le poing. En l'acceptant, tu consacreras le triomphe de la lettre au détriment de l'esprit, parce qu'on t'aura enseigné que le rite tient lieu de culture. Ne devons-nous pas conserver à cette jeunesse ses qualités essentielles : L'indépendance, la fierté, l'orgueil, la spontanéité, le désintéressement ?

Je ne résiste pas, quant à moi, au désir de vous indiquer, mes jeunes amis, une autre formule qui permet de gagner ? Sinon à tous les coups, mais de gagner sûrement en définitive. Votre maître vient de vous dire : soyez sportifs ! soyez chic !... Il a raison : Là se trouve la vérité ; mais pour la réaliser pleinement, totalement, splendidement, je vous dirai à mon tour : Jouez le jeu !

Jouer le jeu, c'est être désintéressé.

Jouer le jeu c'est réaliser ce sentiment de l'indépendance dont je vous parlais il y a un instant.

Jouer le jeu, c'est piétiner les préjugés, tous les préjugés et apprendre à baser l'échelle des valeurs uniquement sur les critères de l'esprit. Et c'est se juger, soi et les autres, d'après cette gamme de valeurs. [...]

Jouer le jeu, c'est garder farouchement cette indépendance, parure de l'existence. [...]

Jouer le jeu, c'est savoir prendre ses responsabilités et assumer les initiatives quand les circonstances veulent que l'on soit seul à les endosser ; c'est pratiquer le jeu d'équipe avec d'autant plus de ferveur que la notion de l'indépendance vous aura appris à rester libres quand même. [...]

Jouer le jeu, c'est savoir tirer son chapeau devant les authentiques valeurs qui s'imposent par la qualité de l'esprit, et de faire un pied de nez aux pédants et aux attardés. [...]

Jouer le jeu, c'est respecter l'opinion d'autrui, c'est l'examiner avec objectivité et la combattre seulement s on trouve en soi les raisons de ne pas l'admettre, mais alors le faire courageusement et au grand jour. [...]

Jouer le jeu, c'est refuser les lentilles pour conserver son droit d'aînesse. [...]

Jouer le jeu, enfin, c'est mériter votre libération et signifier la sainteté, la pureté de votre esprit. 

Voulez-vous jouer ce jeu avec moi et avec les fiers compagnons qui ont construit une maison de cristal où tout est sain et d'où nous avons banni les préjugés ?"